Le futur de la salle de cinéma entre innovation et tradition

 

Les salles de cinéma ont été fortement ébranlées par la crise sanitaire obligeant le secteur de l’exploitation cinématographique à se réinventer.

 

Une fréquentation en baisse, mais des signaux encourageants

En 2024, la France a enregistré 181,3 millions d’entrées en salles de cinéma, en progression de près d’un million par rapport à 2023. Ce chiffre représente une exception mondiale, la France affichant la meilleure reprise post-Covid parmi les pays comparables, avec un recul de fréquentation par rapport à l’avant crise réduit à 12,8 % en 2024, et même à 2,7 % sur les huit derniers mois de l’année.

Cependant, en avril 2025, la fréquentation a chuté à 11,79 millions d’entrées, le plus faible nombre enregistré depuis 1999. Cette baisse s’explique notamment par une programmation moins attractive et des conditions météorologiques favorables incitant le public à des activités en plein air.

Mathieu Guetta, référent exploitation cinématographique de la CST, dresse un constat clair : la fréquentation des salles a connu une baisse significative depuis la pandémie. « Les habitudes de consommation ont changé, le public s’est habitué à une offre pléthorique en ligne, ce qui a directement impacté les entrées en salles », explique-t-il.

 

Le projet Ōma Cinema apporte une réponse originale au maintien de l’attractivité des salles de cinéma. © Ōma

Ce constat n’est pas nouveau, mais la crise sanitaire a agi comme un catalyseur, accélérant une tendance qui existait déjà. La facilité d’accès aux contenus à domicile, combinée à une offre abondante de plates-formes de streaming, a redéfini les attentes du public. « Les jeunes publics, en particulier, semblent moins enclins à se déplacer pour voir un film », note Jean-Marie Dura, consultant senior et expert en économie du cinéma. Il souligne cependant l’importance de la communication sur les réseaux sociaux, notamment pour la jeune génération.

Un des derniers exemples en date est la trend Tik Tok à propos du film Le consentement de Vanessa Filho. Les vidéos avaient provoqué un fort engouement de la part du jeune public. Cette mobilisation, créant un bouche-à-oreille en ligne devenu viral, avait permis de tripler le box-office du film en troisième semaine d’exploitation. Il est donc possible de mobiliser le jeune public pour retourner voir des films en salle.

 

Jean-Marie Dura est consultant senior, spécialiste cinéma et M&A. © Fotogriff

La baisse de fréquentation n’est pas uniquement une question de jeunes générations. Même les spectateurs plus âgés, historiquement fidèles aux salles, ont développé de nouvelles habitudes. « Le confort de visionnage à domicile, les séries, les films disponibles immédiatement : tout cela a profondément changé le rapport au cinéma », analyse Jean-Marie Dura.

Face à ce constat, l’exploitation cinématographique n’a cessé d’évoluer et de tout mettre en œuvre pour attirer un public varié. Mathieu Guetta reste optimiste : « Nous avons observé une forte résilience des salles de proximité et des cinémas indépendants, qui parviennent à fidéliser leur public grâce à une programmation plus diversifiée et des événements spéciaux. »

Jean-Marie Dura souligne également le succès de certains films en salle : « Les blockbusters continuent de faire des scores impressionnants. Les succès de Top Gun : Maverick de Joseph Kosinski, Avatar 2 de James Cameron ou encore Dune I et II de Denis Villeneuve montrent que lorsque l’offre est à la hauteur, les spectateurs reviennent. » Ces films-événements rappellent que la salle de cinéma conserve un pouvoir d’attraction unique, mais ils posent également la question de l’équilibre entre cinéma d’auteur et productions à gros budget.

Pour ces experts, l’une des clés de l’avenir des salles réside dans la programmation. « Les exploitants doivent oser proposer des films différents, mais aussi des contenus qui sortent du cadre du cinéma traditionnel », estime Jean-Marie Dura. Documentaires, concerts filmés, opéras, événements e-sport, projections interactives : tout doit être envisagé.

Mathieu Guetta met en avant le rôle des exploitants indépendants, qui savent adapter leur programmation aux attentes locales. « Dans certaines petites villes, ce sont les films familiaux qui fonctionnent le mieux. Ailleurs, ce sont les documentaires ou les films d’auteur. » Cette proximité avec le public est un atout précieux.

 

Au cinéma Ellipse, des ateliers dédiés aux enfants participent à redéfinir la salle comme un lieu d’éducation et de découverte, au-delà de la simple projection. © Ellipse cinéma

Réinventer l’expérience en salle : une nécessité

Face à cette situation, une question se pose : comment redonner aux spectateurs l’envie de revenir en salle ? En 2016, à la demande du CNC, Jean-Marie Dura avait présenté un rapport prospectif sur « la salle de demain ». Le bilan de ce travail avait amené Jean-Marie Dura et son équipe à rédiger douze recommandations pour maintenir l’attractivité des salles de cinéma.

Parmi ces recommandations, nous pouvions noter la dotation d’une identité architecturales fortes des salles de cinéma, l’insertion de nouvelles technologies, la création d’une programmation variée (débats, e-gaming, etc.), l’adoption de modes de communication digitaux, une mise en commun de services, booster la coopération entre les salles et observer les bonnes pratiques à l’international.

Aujourd’hui, ces recommandations sont d’actualités et ont été adoptées par de nombreux exploitants. Il était également déjà question de développer des services premiums, à différents niveaux selon les salles et les besoins : technologie, service, confort.

Nicolas Chican, avec le projet Ōma Cinema dont il est le cofondateur, apporte une réponse originale. « Nous avons voulu repenser l’architecture même de la salle de cinéma, pour en faire une expérience immersive et unique. Avec des balcons suspendus, nous créons une intimité entre les spectateurs tout en offrant une vue optimale sur l’écran », explique-t-il. Ce concept innovant vise à transformer la salle de cinéma en un lieu spectaculaire, à la fois confortable et immersif.

 

Avant-premières, soirées à thème, festivals : les événements se multiplient dans les cinémas pour attirer un public plus large et dynamiser la programmation © Ellipse cinéma

Mais au-delà de l’architecture, c’est l’expérience en elle-même qui doit être repensée. Des offres premium se développent. Ces salles que l’on peut appeler salles PLF (Premium Large Format) s’inscrivent dans un concept de salles haut de gamme. Difficile à définir clairement, nous pouvons citer la définition esquissée par Julien Bourges dans l’introduction de son mémoire de fin d’études de La Fémis en 2022, « Salles premium – Quelles stratégies pour les cinémas indépendants en France ? » : « Le concept de ces salles haut de gamme : allier de manière optimale qualité de projection, qualité sonore, confort, qualité d’accueil du spectateur, et apporter une expérience nouvelle et exceptionnelle qui différera de l’expérience cinéma classique que nous connaissons. »

Un service haut de gamme peut être proposé, comme c’est le cas du Pathé Palace situé dans le IXe arrondissement de Paris. Ce cinéma, en plus d’offrir des technologies derniers cris en termes de son et de projection/diffusion et d’une architecture métamorphosée par Renzo Piano avec des décors signés Jacques Grange, propose surtout une expérience de haut standing. Sièges inclinables et chauffants, service de conciergerie, service de boisson et nourriture en salle, une solution différenciante où le spectateur se paie le luxe (25 euros en tarif normal) d’un service haut de gamme.

 

“Le Royaume” en avant-première © Ellipse cinéma

Jean-Marie Dura souligne également l’importance de diversifier les usages de la salle : « Les cinémas doivent devenir des espaces polyvalents, accueillant des concerts, des conférences, des projections spéciales et même des retransmissions sportives. »

Cette approche permet non seulement de maximiser l’utilisation des équipements, mais aussi d’attirer un public plus large. Mathieu Guetta abonde dans ce sens : « Les jeunes spectateurs cherchent à retrouver en salle la diversité qu’ils consomment en ligne : documentaires, contenus interactifs, événements e-sport, films indépendants… » Il insiste sur l’importance de proposer des expériences uniques, qu’il s’agisse de marathons de films culte, de projections en réalité virtuelle ou de rencontres avec les équipes de films.

 

L’importance de l’innovation technologique

L’innovation technologique apparaît comme une autre clé pour l’avenir des salles. « La technologie doit être invisible, elle doit enrichir l’expérience sans la détourner », affirme Mathieu Guetta. Les progrès récents en matière de projection sont exemplaires. Les projecteurs laser, plus écologiques et offrant une qualité d’image exceptionnelle, se démocratisent. « Nous avons aussi les systèmes de son immersif qui permettent de plonger le spectateur au cœur de l’action », ajoute-t-il.

Des technologies immersives comme le Dolby Cinema, associant images HDR Dolby Vision et son immersif Dolby Atmos, accentuent la puissance émotionnelle de chaque film. De plus, des expériences innovantes comme le Wonderdome en Australie proposent des projections à 360 degrés, plongeant le spectateur au cœur de l’action.

© Ōma

Nicolas Chican confirme cette approche avec Ōma Cinema. Une réflexion est menée pour que le son se fonde à l’architecture dans une logique d’optimisation qui allie confort et esthétique architecturale de la salle. Les technologies s’intègrent « sans sacrifier l’aspect humain de l’expérience. L’objectif est de créer un moment unique, où chaque spectateur se sent privilégié. » L’innovation, pour lui, doit être au service de l’émotion, sans devenir une démonstration technologique.

L’arrivée de technologies comme la réalité virtuelle (VR) et la réalité augmentée (AR) ouvre également de nouvelles perspectives. « Certaines salles ont déjà testé des expériences VR où le spectateur devient acteur de l’histoire », explique Jean-Marie Dura. Mais il avertit : « Il faut veiller à ne pas perdre l’essence du cinéma. La salle reste avant tout un lieu de narration et d’émotion collective. »

 

Le soutien des pouvoirs publics et des acteurs de l’industrie

Cette transformation des salles de cinéma ne pourra pas se faire sans un soutien fort des pouvoirs publics. Mathieu Guetta souligne également l’importance de la formation des équipes : « Les exploitants doivent être formés aux nouveaux outils technologiques, mais aussi aux nouvelles attentes des spectateurs. »

 

Soirée ” Retour vers le futur” © Ellipse cinéma

 

Les écoles de cinéma et les centres de formation ont un rôle crucial à jouer. Le futur des salles de cinéma repose sur une équation délicate : innover sans trahir l’essence même du cinéma. Comme le souligne Mathieu Guetta, « c’est avant tout une question de lien social. La salle est un lieu de partage, de découverte, d’émotion collective. » Nicolas Chican conclut : « Il faut donner aux spectateurs une raison de sortir de chez eux, leur offrir quelque chose qu’ils ne trouveront jamais sur leur écran de télévision. »

Face aux défis de la transformation numérique, de la diversification de l’offre et des attentes d’un public toujours plus exigeant, les salles de cinéma doivent évoluer sans jamais renier leur nature profonde : celle d’un lieu de rencontre, d’émotion et de culture.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest # 62, p.76 – 79

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