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Gérer ses médias sur le tournage © DR

Gérer ses médias sur le tournage

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Si la bascule de la pellicule/bande vidéo vers le numérique a changé beaucoup de choses (caméras, postproduction, etc.), c’est aussi en grande partie sur la gestion des médias qu’il a fallu abandonner certaines habitudes et réinventer bon nombre de choses dans les méthodes de travail.

Les caméras et les enregistreurs audio sont passés de la pellicule ou de la vidéo analogique ou numérique sur bande à la dématérialisation du support, il y a quelques années déjà. Les cartes mémoire et autres SSD utilisés dans les caméras et les enregistreurs son sont limités en capacité et l’arrivée des résolutions 4K et 8K font que nous devons gérer des volumes de données de plus en plus importants sur les tournages.

Une fois les images et les sons enregistrés sur les différentes cartes, il faut pouvoir transférer leur contenu sur d’autres supports, la plupart du temps des disques durs.

 

Fiabilité et fragilité d’un disque dur

Un disque dur est composé d’éléments mécaniques, électroniques et magnétiques. Comme la plupart des autres supports, ce n’est pas 100 % fiable. Si ça ne vous est jamais arrivé, n’avez-vous pas déjà entendu parler d’un « crash » de disque dur ?

De mon côté, ça m’est malheureusement arrivé plusieurs fois. La première fois, je n’avais pas de sauvegarde et ça n’était « que » des photos de famille. Cela m’a servi de leçon. À part le traumatisme de la perte de ces jolis souvenirs, ça n’avait pas d’impact commercial. Depuis, la plupart de mes photos, vidéos et sons sont sauvegardés sur de multiples supports.

Les images et les sons stockés sur ces supports sont les biens les plus précieux de la production de vos films, si un seul élément vient à disparaître c’est forcément un grand préjudice pour le projet.

Que vous soyez film maker indépendant ou réalisateur entouré d’une vraie équipe pour produire vos films, il est à mon avis très important d’avoir un maximum de rigueur pour éviter les prises de risque inutiles.

 

Double ou triple backup : est-ce suffisant ?

Faire deux ou trois copies – c’est le minimum –, confier ce travail sur un tournage de film en équipe à une personne dont c’est la responsabilité est aussi prépondérant.

Aux États-Unis, sur la plupart des tournages les « data wranglers » sont des techniciens dont on rémunère le travail comme un poste à haute responsabilité.

En France, j’ai vu bon nombre de projets où ce travail était souvent confié à un stagiaire inexpérimenté. J’ai eu tellement d’anecdotes d’équipes traumatisées parce que les rushes avaient été perdus, les cartes reformatées avant les backups, les disques durs inutilisables, etc.

La plus triste, c’est l’histoire de cette équipe qui avait pourtant bien respecté les procédures en faisant deux backups mais dont le réalisateur s’est fait voler sa voiture dans laquelle il avait mis son sac avec les deux disques durs, pendant la fête de fin de tournage… Trois semaines de tournage parties en fumée… Bonjour le traumatisme !

Faire deux ou trois backups n’est pas suffisant. Je préconise tout le temps de séparer les sauvegardes, les confier à deux personnes qui ne voyagent pas ensemble. Sur les grosses pubs sur lesquelles j’ai pu travailler, la production confiait les trois disques à trois personnes qui voyageaient sur des vols séparés !

Sur certains projets où je suis tout seul, il m’arrive d’envoyer un disque de backup à mon adresse personnelle par transporteur et d’en emporter une deuxième copie avec moi.

Une fois fini le tournage, je fais toujours en sorte d’avoir une copie chez moi et une copie au bureau en plus des disques qui vont servir à la postproduction pour prémunir tout risque de vol, d’incendie ou tout autre cataclysme. Le dernier qui m’est arrivé, c’est la foudre qui a détruit un grand nombre de disques durs.

 

L’importance des performances

Ça peut paraître évident mais il est important de se créer un système de backup performant, pour la simple et bonne raison que si vous avez un maillon faible dans votre chaîne de sauvegarde, vous allez perdre énormément de temps. Si c’est vous qui gérez vos backups, le soir à l’hôtel ou en rentrant au bureau, c’est forcément du temps de repos en moins, des phases de stress en plus et si vous confiez le job à une personne de confiance, c’est potentiellement elle qui risque de se retrouver embarrassée. Quoi de plus agaçant que d’attendre la fin d’un backup pour pouvoir continuer à tourner !

N’attendez pas que toutes les cartes soient pleines pour commencer à sauvegarder. Profitez de chaque pause pour commencer à transférer vos images sur les disques durs tout au long de la journée : ce sera moins de temps à y passer en fin de journée. La fatigue, après une longue journée, est aussi l’ennemi numéro un, la vigilance baisse, les bêtises sont plus fréquentes…

Bien entendu, le choix des disques durs est important. Leur capacité, leur robustesse mais aussi leur rapidité sont des arguments essentiels. Méfiez-vous néanmoins des sirènes du marketing de certains constructeurs qui n’ont aucun scrupule à parler de la bande passante de la connectique utilisée plutôt que des capacités réelles de l’ensemble.

 

Les outils pour gérer les backups

À part certains SSD, les débits réels des disques classiques sont rarement extraordinaires et c’est pour cette raison que, pour pouvoir sauvegarder de gros volumes de données tout en ayant de la sécurité et des taux de transfert suffisamment élevés, les constructeurs proposent des systèmes Raid.

Si le stockage SSD propose des débits impressionnants allant jusqu’à 2800 mo/sec, ils sont très onéreux et limités en capacité. Ils conviennent pour du stockage temporaire ou des productions ne nécessitant pas de gros volumes de stockage.

Pour des petits volumes de stockage, je vous recommande vraiment l’usage de SSD. Les stars du domaine sont principalement les fameux T5 de chez Samsung. J’apprécie aussi les SSD Rugged de chez LaCie ainsi que leur version Rugged Raid Pro qui offrent un bon ratio capacités/performances.

L’avantage des disques Rugged c’est qu’ils sont justement renforcés. Les dernières génération appelées Rugged SSD et Rugged SSD Pro proposent une certification IP67 et une résistance aux chocs grâce à leur structure en aluminium enrobée de caoutchouc. Ça fait des années que j’utilise les Rugged de chez LaCie sur la plupart des petits projets et même sur des plus conséquents et j’en suis ravi. Comme de nombreux autres disques de chez LaCie, ils sont en plus proposés avec une garantie de récupération de données très intéressante en cas de crash.

Je me permets d’insister sur les performances du stockage mais aussi de la façon dont sont branchés les disques. C’est pour moi très important d’avoir une vision globale des performances réelles en lecture/écriture d’un disque pour savoir combien de temps vous allez mettre pour sauvegarder vos cartes mémoire sur le tournage. J’ai vu bon nombre de personnes désespérées de voir le temps nécessaire pour transférer les données des cartes mémoires vers les disques durs car ils avaient pensé faire une bonne opération en achetant des disques bon marché… Il y a un moment où ce genre d’économie n’est pas un bon calcul. La personne chargée de faire des sauvegardes peut passer ses jours et ses nuits à gérer les backups et l’inconfort provoqué par cette économie est souvent source de catastrophes !

Le principe du Raid est de pouvoir enregistrer les données en jouant sur la répartition de celles-ci sur plusieurs disques et en créant de la redondance. On a à la fois de la sécurité et de la performance. Il existe plusieurs systèmes de Raid ; les plus utilisés sont les modes Raid 5 et Raid 6. Un Raid 5 permet en cas de défaillance d’un ou de plusieurs disques de pouvoir reconstruire les données manquantes grâce au système de redondance. Sur un Raid 5 équipé de huit disques. On peut « perdre » jusqu’à deux disques ce qui arrive malgré tout très rarement.

Parmi les constructeurs les plus intéressants fabriquant des produits dédiés à nos métiers, j’apprécie de travailler depuis plusieurs années avec LaCie et G-Technology qui ont des produits très performants et vraiment adaptés aux exigences des plateaux de tournages et de la postproduction.

J’ai récemment pu tester les systèmes proposés par Accusys, notamment, le « Gamma Carry » qui est un disque Raid compact et bien conçu offrant la possibilité de choisir ses « mécaniques » (on appelle ainsi les disques durs classiques dans le jargon informatique). Vous achetez le boîtier nu et vous mettez ce que vous voulez dedans. Je vous recommande à ce sujet de prendre des disques costauds certifiés « Entreprise » comme les Seagate Exos qui sont optimisés pour être ultra fiables car conçus pour être installés dans des baies serveur qui tournent 24h sur 24.

Ce qui m’a plu dans ce système c’est que tout est pensé pour satisfaire mes besoins, mais il y a quelques fonctionnalités que j’ai trouvé malignes. Par exemple les petites Led témoins de fonctionnement des disques durs peuvent être désactivées, ce qui peut être pratique dans le cas où on utilise le système sur un bureau. Avoir des petites Led qui clignotent sans arrêt peut être désagréable. Le système de refroidissement a quant à lui été optimisé pour permettre le plus grand silence, des fois que votre matériel de backup ne soit pas très loin du plateau ou que vous soyez tenté par le fait d’utiliser celui-ci en postproduction sur votre bureau.

Autre astuce non négligeable, il est possible de bloquer mécaniquement les disques dans la baie. Les modules alimentation et ventilation sont remplaçables pour plus de durabilité. Dernier petit détail fort appréciable, le boîtier arrive dans un emballage contenant une mousse prédécoupée pour installer votre baie Raid dans un Pelicase 1510. Cette attention est ma foi fort honorable car ça n’est pas toujours simple d’avoir la bonne mousse pour le transport dans les valises type Pelicase et autres… Enfin, c’est surtout la qualité des contrôleurs Raid qui fait la différence avec la concurrence et sur ce terrain Accusys semble avoir une longueur d’avance.

Bien entendu, il n’est pas question d’avoir les mêmes protocoles de sécurisation des rushes sur un tournage de long-métrage que sur un petit clip pour des potes. Néanmoins, il est pour moi évident qu’une bonne gestion de ces protocoles de sécurisation est essentielle si vous tenez à vos créations.

 

La partie logicielle

Pour des projets où vous êtes tout seul comme sur des plus gros projets, il me semble important de ne pas faire de simples copies de fichiers mais de passer par un logiciel qui copie et qui vérifie si la copie effectuée est bien conforme à l’original. Oui, une simple copie de fichier peut mal se passer. Les données peuvent être corrompues pendant le transfert et il est donc nécessaire de ne pas faire les choses à la va-vite.

J’aime beaucoup l’éditeur Pomfort dont le logiciel est vraiment dédié à ces besoins spécifiques déclinés dans plusieurs versions en fonction des différents besoins. La version Silverstack OffLoad Manager est suffisante pour la plupart des projets, très simple d’utilisation, et son grand frère Silverstack plus musclé rajoute des fonction dédiées au transcodage/gestion des Luts sur le plateau.

L’autre petit logiciel que j’ai apprécié est Hedge. Il est tout simple et fort pratique, l’ergonomie est moderne et assez évidente, la licence n’est pas très chère, à peine une centaine d’euros, ça copie, ça vérifie et ça vous envoie même une notification via une application sous iOS. Ils se payent même le luxe d’avoir une certification Netflix.

Pour ceux qui utilisent DaVinci Resolve, sachez qu’il dispose d’une fonction intégrée qui gère tout ça très bien. L’avantage est que le logiciel est gratuit dans sa version standard. Peu importe au final la solution que vous choisirez, le plus important c’est que la vérification soit bien effectuée.

 

Le cloud

Dans la plupart des situations, avoir recours à une sauvegarde en ligne – à part dans des studios de tournages connectés avec de la fibre optique très haut débit – ce n’est pas forcément la meilleure des solutions. Néanmoins, il n’est pas inintéressant d’y penser. On peut imaginer par exemple envoyer des disques navettes tous les x jours au labo qui va gérer la postproduction et qu’eux se chargent de mettre les rushes en ligne sur des serveurs sécurisés distants.

De mon côté, j’apprécie l’utilisation des services de chez Blackblaze car ils permettent d’envoyer des fichiers pour un abonnement minimal de six euros par mois. Le service est totalement transparent, vos fichiers peuvent s’uploader directement sur le cloud. Et vous pouvez commander et payer qu’en cas de problème. La société vous permet de télécharger vos données perdues via votre connexion Internet ou encore peut vous renvoyer celles-ci sur des supports physiques tels que clés USB (jusqu’à 256 go) ou disque dur (jusqu’à 8 to).

 

Conclusion

Le choix des cartes, des lecteurs de cartes, de l’ordinateur, du type de câble et connectique utilisés, les disques durs ou SSD, chaque maillon du système a un impact sur les performances générales et celles liées au temps que vous allez passer devant votre machine pendant les copies. Offrez-vous du confort, ne négligez pas ce poste qui est primordial. Il n’y a pas une seule bonne méthode mais c’est primordial pour moi d’être précautionneux sur ce poste-là. Les anecdotes traumatisantes arrivées jusqu’à mes oreilles sont encore trop nombreuses.

Ce n’est pas parce que c’est du numérique que c’est magique. Un disque qui crame ce n’est pas toujours récupérable et quand ça l’est les frais liés à la récupération des données peuvent atteindre des sommes astronomiques. Encore une fois, dans ce domaine-là le vieil adage « mieux vaut prévenir que guérir » reste plus que jamais d’actualité.

 

Article paru pour la première fois dans Moovee #7, p.26/28. Abonnez-vous à Moovee (6 numéros/an) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.

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