On remarque dans ce film bon nombre de plans tournés avec une grue, une cable cam et même un hélicoptère pour cette fameuse scène du solo de guitare. Mais malgré les dollars qui ont dû être alignés pour ce tournage, le résultat paraît bien médiocre pour un spectateur d’aujourd’hui. Le cadreur, sans doute accroché à la porte, a filmé des plans qui bougent énormément, d’un personnage recouvert par la poussière levée par la machine lui volant autour. La préhistoire de l’image aérienne !
Ces trois dernières décennies ont vu une véritable révolution de la production audiovisuelle, mais parmi toutes les métamorphoses celle du domaine de la prise de vue aérienne est peut-être la plus spectaculaire. Replongeons-nous un peu dans cette histoire, pour apprécier à leur juste valeur les possibilités qui nous sont offertes aujourd’hui.
Dans l’audiovisuel ce sont très souvent les armées qui ont fait progresser considérablement les techniques, du fait des intérêts stratégiques et idéologiques que les images ont pour elles, mais aussi (et surtout ?) des budgets incomparables qu’elles peuvent allouer au financement de leurs recherches. Ainsi, dès les premières guerres mondiales, l’intérêt pour la captation d’images depuis les airs a été évident, pour documenter les situations au sol et les combats. Des opérateurs ont pris place dans les avions pour filmer autant que possible ce dont ils étaient témoins depuis leur position aux côtés du pilote.
Ces tentatives ont vite révélé que l’enjeu essentiel des images aériennes est leur stabilité, sans quoi leur lecture est difficile, voire très pénible. L’utilisation d’engins lents, de type dirigeable ou montgolfière, a pu réduire les vibrations inhérentes aux avions puis aux hélicoptères, mais en réduisant grandement les possibilités de mouvement en l’air et les étendues couvertes, et donc en limitant l’intérêt de ce point de vue.
Parallèlement, l’armée a cherché le moyen d’employer des avions sans pilotes car ces derniers leur coûtaient trop cher. Dès 1916, des prototypes ont vu le jour des deux côtés de l’Atlantique. Il s’agissait d’avions télécommandés à distance grâce aux ondes de TSF, les premiers drones en quelque sorte.
C’est la guerre froide qui a favorisé leur essor comme un moyen de surveillance et d’intervention militaire sans risque de pertes humaines, devenues très impopulaires auprès des populations. Au fil des décennies et des conflits, ils se sont perfectionnés et diversifiés, avec un éventail de modèles allant de quelques grammes à plusieurs tonnes, pour couvrir tous les types de besoins et d’autonomies.
À la fin des années 1960, un système de surveillance militaire canadien connu sous le nom de Westinghouse Stabilized and Steered Camera Mount (WESSCAM) a été inventé. Il s’agit d’une plate-forme dirigée et gyrostabilisée dans un dôme en fibre de verre, à l’intérieur duquel on loge une caméra de télévision ou de cinéma. Cette boule peut se fixer sous un hélicoptère et être pilotée par un opérateur placé à bord de la machine ou à une distance relative.
Ces systèmes Wescam (le nom perd un « s » au passage) vont équiper quantité de véhicules militaires de toutes sortes à travers le monde, puis gagner l’industrie du divertissement, rejoints par un nouveau concurrent : la Gyrosphere.
Ces systèmes font alors leur entrée dans la captation d’événements de grande ampleur, comme les Jeux Olympiques, le Superbowl puis le Tour de France, et dans quelques rares films, dont un des premiers exemples est Le Limier de J.L. Mankiewicz (1972). Ils restent toutefois réservés à des méga-productions du fait de leur coût exorbitant.
Pour les productions plus modestes, la solution consiste à réduire les vibrations sur le cadreur placé à la porte ou sur le patin de l’hélico, par exemple en utilisant un système Tyler Mount, ou à embarquer le cadreur à bord d’un ULM ou d’un paramoteur, comme pour Le Peuple migrateur de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud (2001).
Dans les années 2000, les drones sortent du seul domaine militaire pour commencer à gagner les applications civiles. Ils servent à la surveillance d’infrastructures et à l’agriculture, avant de connaître un développement formidable dans la production audiovisuelle. C’est un foisonnement de créations originales conçues par des adeptes de l’aéromodélisme, dont les premières tentatives sont certes réjouissantes mais aussi très hasardeuses.
Le marché du drone voit rapidement l’apparition de modèles sortis d’usine, nettement plus fiables, gagnant en autonomie et en miniaturisation au fil de leurs versions. Aujourd’hui, on assiste à un quasi-monopole de DJI, à peine concurrencé par Freefly et Yuneec.
Les drones se sont tellement démocratisés qu’on les trouve désormais dans tous les types de productions, qu’il s’agisse de filmer de la fiction, du sport et même des mariages. Ils existent dans toutes les tailles et tous les budgets. Ils viennent remplacer les grues, avec des solutions filaires pour des lives, les aéronefs captifs étant reliés au sol par un filin transportant alimentation électrique et signal vidéo, et pouvant si besoin servir à les rapatrier.
Une tendance actuelle qui renoue avec le côté bricoleur des débuts est bien sûr celle des FPV acrobatiques et furtifs. En choisissant ses composants et en programmant l’appareil selon ses habitudes de pilotage, on crée des modèles uniques qui assurent des prises de vue très spectaculaires tout en étant suffisamment petits pour se faufiler partout.
À l’autre bout de l’échelle des tailles, ce sont les cineflex GSS (pour Gyro Stabilized Systems) et Shotover qui sont les références actuelles pour les prises de vue effectuées avec une boule gyrostabilisée fixée sur un véhicule (hélicoptère bien sûr, mais aussi voiture, bateau ou grue). On place à l’intérieur de la boule la caméra et l’objectif les plus adaptés aux scènes à filmer et l’opérateur s’installe aux côtés du pilote avec son retour vidéo et ses commandes pour ajuster en permanence l’horizon et régler l’image (balance des blancs, diaphragme, mise au point).
Souvent, le réalisateur est aussi présent dans l’hélico pour coordonner les mouvements de l’engin et de la caméra et gérer les éventuelles improvisations (aléas météo, événement imprévu…). Il peut aussi être accompagné par un technicien HF devant gérer la transmission lors d’un live et par un second pilote selon les pays.
Quand il y a une bonne harmonie entre le cadreur et son pilote, cela crée de la magie avec des plans aux mouvements complexes, d’une fluidité et d’une stabilité impressionnantes.
Aujourd’hui, l’éventail des possibilités en matière d’images aériennes est extrêmement vaste. Il va des mini-drones FPV pouvant voler dans des endroits très exigus aux hélicoptères embarquant une caméra 8K dans une boule gyrostabilisée pour couvrir de vastes étendues.
Si le sujet se déplace très rapidement, l’accélération d’un FPV est intéressante, puisque la capacité de décharge du lithium lui permet de passer de 0 à 100 km/h en moins d’une seconde. Il peut être suivi jusqu’à 100 km/h par un Inspire 2 en mode sport et à 220 km/h par un hélicoptère en vitesse de croisière. L’autonomie varie de cinq minutes pour un FPV à trente minutes pour un drone « classique » et trois heures pour un hélicoptère.
Quant aux budgets, ils ont grandement diminué par rapport aux décennies précédentes : moins de 1 000 € la journée de drone en mono-commande et 4 500 € + 1 500 €/h de vol pour la version hélicoptère.
Tous les types de tournages peuvent ainsi bénéficier des images aériennes les plus adaptées. Aussi, il n’est pas étonnant qu’on trouve ces points de vue, qui mettent généralement les sujets en valeur, dans toutes les productions actuelles.
Pour vous aider à faire votre choix entre un appareil et un autre, je vous invite à lire l’article « Drone ou Hélico » accessible en ligne et paru dans Mediakwest n°39.
L’EXEMPLE DU FILM DE SKI ET DE SNOWBOARD FREERIDE
Le domaine dans lequel je travaille principalement est une parfaite illustration de cette évolution de l’image aérienne. Le freeride se pratique en extérieur, sur des surfaces vastes et sauvages. C’est aussi une des meilleures manières de retranscrire les actions et le cadre dans lequel elles se déroulent est de les filmer depuis les airs.
Avec le développement de l’héliski dans les années 1980 et surtout 1990, il est devenu courant d’utiliser les hélicoptères servant à la dépose des skieurs en haut des montagnes pour filmer leurs descentes. Le cadreur s’accrochait à la porte et s’appuyait sur le patin pour faire ses images, avec des focales forcément larges en raison du tremblement de la machine. Du fait des budgets relativement modestes de ce type de productions, il a fallu attendre le début des années 2010 pour voir l’apparition d’images gyrostabilisées, dans le film The Art of Flight de Cut Morgan sur le snowboarder Travis Rice et sur les compétitions du Freeride World Tour. En offrant la possibilité d’avoir des images aériennes stables filmées avec de longues focales, ces procédés ont ouvert de nouvelles manières de montrer ces disciplines sportives.
Ces dernières années, les drones se sont imposés dans la production de vidéos de glisse. En se miniaturisant et en gagnant en fiabilité et en autonomie, ils ont su trouver leur place sur les sacs à dos des cadreurs spécialisés « montagne ».
Aujourd’hui, il n’y a plus de film de sport outdoor dans lequel on ne trouve pas de plan filmé grâce à un drone mimant des images d’hélico à moindre coût mais surtout offrir de nouveaux points de vue, plus proches du sol et de l’athlète pour mieux rendre compte de la pente et de l’action, jusqu’aux suivis en FPV qui deviennent la nouvelle mode.
Article paru pour la première fois dans Moovee #6, p.10/13. Abonnez-vous à Moovee (6 numéros/an) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.
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