Sur le Sunny Side of the Doc 2025, Indigènes Productions a dévoilé deux projets en cours de production utilisant l’IA : L’Histoire étonnante des Romains, une coproduction avec Histoire TV, Nota Bene et ZDF, et La Guerre de Cent Ans – La fin d’un monde, une coproduction avec Arte. À quelles étapes du processus de production de ces deux œuvres l’intelligence artificielle a-t-elle joué un rôle ?
Fabrice Hourlier : L’IA est arrivée en cours de route. Je m’y intéresse depuis environ trois ans, c’est-à-dire depuis que son usage est devenu plus intuitif. Mais je fais déjà des images 3D depuis 1987. J’étais probablement parmi les premiers à Paris, car je suis passionné par les nouvelles technologies. Monter un projet prend généralement deux à trois ans. Au démarrage de ces deux projets, l’IA n’était absolument pas envisagée : les performances n’étaient pas au niveau, il y avait du flicking, du moirage, des hallucinations dans les images. Nous l’avons intégrée depuis six mois lorsqu’elle est devenue suffisamment qualitative pour la production professionnelle.

La Guerre de Cent Ans – La fin d’un monde en est encore au stade de l’écriture pour la majorité des épisodes. En revanche, pour L’Histoire étonnante des Romains, nous avons utilisé l’IA pour recréer, entre autres, un buste de César. Cette série, en cours de fabrication, compte huit épisodes livrés fin octobre : quatre pour Histoire TV et quatre pour la ZDF. Ce sont les mêmes épisodes, mais avec un montage différent selon les diffuseurs.
Notre cœur de métier, c’est l’histoire antérieure aux images ; l’illustration iconographique est donc un défi permanent. La 3D nous aide beaucoup et l’IA est un complément.
Pour l’image de César, par exemple, il existe très peu de sources fiables : quelques bustes ou certaines peintures réalisées des siècles plus tard, et donc avec une interprétation beaucoup trop récente. Dans ce cas, l’IA peut reconstituer des visuels à partir de bustes reconnus par les historiens, et produire des images utilisables. Actuellement nous l’employons surtout pour des plans d’illustration, comme un sac de pièces romaines que l’on déverse, reconstitué à partir de modèles authentiques.
En revanche, tout ce qui touche aux villes, aux monuments ou à des représentations historiques complexes est directement recréé en 3D. L’IA, nourrie d’Internet, ne comprend pas les évolutions de l’Empire romain sur les plusieurs siècles que nous couvrons : elle produit souvent une vision fantasmée, or nos programmes sont très surveillés, et le moindre anachronisme nous est interdit.

En utilisant l’IA, avez-vous réalisé des économies sur vos budgets ?
Pas du tout. En revanche, elle a décuplé nos possibilités. Il y a trois ans, j’ai financé personnellement un court-métrage pilote de neuf minutes qui m’a coûté 80 000 euros. Cette année, j’ai pu réaliser deux courts-métrages pour seulement 3 000 euros chacun : sans l’IA, cela aurait été impossible.
Cette technologie ne remplace pas ce qui existait déjà, elle permet de créer ce qui n’aurait pas pu exister autrement. Je tiens d’ailleurs à préciser : chez nous, ce sont des graphistes professionnels qui utilisent ces outils, et ils sont rémunérés selon les conventions collectives. Nous avons même tendance à recruter davantage de graphistes, spécifiquement pour produire des images avec cette technologie. L’IA n’est donc pas un moyen de faire des économies mais de multiplier les projets et de les faire monter en qualité…

À quel point cette technologie a-t-elle bousculé l’organisation de vos flux de travail ?
Concernant l’écriture des scénarios, nous travaillons de manière traditionnelle – à l’ancienne, comme on dit – en nous appuyant avant tout sur nos cerveaux, notre créativité et notre expérience ! Pour le storyboard, en revanche, nous avons adopté une approche beaucoup plus technologique.
Nous les réalisons entièrement en 3D, ce qui nous permet d’intégrer dès la phase de préparation les dimensions exactes des plateaux de tournage, les focales des caméras, ainsi que les silhouettes en 3D de nos acteurs, modélisées selon leurs mensurations réelles. Cette méthode nous offre une précision exceptionnelle lors du tournage, contrairement aux storyboards en 2D, souvent plus artistiques qu’opérationnels.
Les documentaires historiques nécessitent de nombreuses reconstitutions 3D de monuments, de villes ou de scènes d’époque. Dans ce cadre, l’intelligence artificielle n’intervient qu’en toute fin de processus.
Nous commençons toujours par modéliser manuellement nos monuments et nos environnements en 3D, sur la base de documents historiques authentiques et en collaboration étroite avec des historiens. Ce n’est qu’ensuite que nous faisons appel à l’IA pour animer ces créations.
Une grande partie de nos iconographies sont également produites avec l’aide de l’IA. Par exemple, nous alimentons les applications d’intelligence artificielle avec des photographies de bustes de Jules César, puis nous leur demandons de reconstituer ces bustes dans divers environnements : une villa romaine, une tente militaire, ou encore des ruines. Une fois les images générées, nous procédons à l’animation du buste grâce à des outils d’IA dédiés.
De la même manière, beaucoup de nos illustrations animées – par exemple des citoyens romains fuyant l’incendie de Rome, ou des plongeurs romains en action – sont également créées à l’aide de l’intelligence artificielle. Pour ces séquences, chez Indigènes Productions, nous utilisons à la fois notre propre moteur d’IA et des outils tels que Midjourney, notamment pour les rendus visuels et les animations.

Travaillez-vous toujours avec des historiens pour ce genre de productions ?
Toujours. Pour obtenir les subventions du CNC, il est quasiment obligatoire d’avoir au moins un historien référent, et c’est de toute façon indispensable pour garantir la préservation de la rigueur historique. Sur Aux frontières de l’Histoire, une série couvrant 2 000 ans d’Histoire de la France, de l’époque des Gaulois jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, nous avons collaboré avec quatre historiens et étudié une soixantaine de livres en trois ans.
Pour L’Histoire étonnante des Romains, nous travaillons avec quatre historiens, et pour La Guerre de Cent Ans – La fin d’un monde, avec six. Ils nous accompagnent pour éviter tout anachronisme dans l’usage de l’IA. Chaque image générée est vérifiée, puis corrigée ou supprimée si nécessaire.
Avez-vous d’autres projets tirant partie de l’IA dont vous aimeriez nous parler ?
Je ne peux pas entrer dans les détails, car c’est encore confidentiel, mais Chez Indigènes Productions nous avons deux projets en attente avec Canal+, réalisés entièrement en IA. Ce sont des films qui ne pourront voir le jour autrement. Nous développons aussi des projets plus classiques, où l’IA reste marginale au profit de la 3D. L’histoire impose ses limites : demander à l’IA de reconstituer Paris au VIIIe siècle est impossible.
On ne trouve que quelques gravures médiévales en ligne, cette matière est insuffisante pour nourrir un film entier, c’est pourquoi nous travaillons toujours avec des graphistes 3D, des historiens et les ressources de la BNF.

Aujourd’hui, comment voyez-vous les progrès fulgurants de l’IA dans l’industrie ?
Je pense que son usage va rapidement se banaliser : d’ici deux ans, tout le monde l’utilisera. Certains programmes n’en auront forcément pas besoin, notamment ceux reposant sur des images d’archive mais dans notre domaine, où nous travaillons sur des périodes reculées, l’IA est une révolution car elle rend l’Histoire plus attractive.
Pour cette raison, nous développons notre propre moteur d’intelligence artificielle, tout en utilisant en parallèle plusieurs outils existants tels que Midjourney, Firefly, ChatGPT, Lumadream, Kling ou Runway, entre autres.
Je me souviens qu’il y a trente-cinq ans, on disait déjà que la 3D allait tuer le cinéma, les acteurs, et brouiller la frontière entre réel et virtuel. Les critiques actuelles contre l’IA sont exactement les mêmes !
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #64, p.104-105
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