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Ludovic Riva, ingénieur du son responsable du mixage antenne et de l’habillage sonore de « Quotidien » sur TMC, dans l’une des régies des Studios Rive Gauche d’AMP Visual TV. © DR

« Ingé son » en cinq questions

1/Quels sont les métiers ou les spécialités regroupés derrière l’appellation « ingénieur du son » ?

Effectivement, l’appellation « ingénieur du son » désigne aujourd’hui des profils et des niveaux d’études très différents, ce qui en fait une appellation qui ne veut plus dire grand-chose. Derrière cette appellation se cachent en fait plusieurs spécialités pouvant aller de la prise de son à l’image, au montage en passant par le mixage, avec des réalités très différentes selon que l’on travaille dans la musique, la télévision, le cinéma ou le spectacle vivant. Voici quelques exemples permettant de préciser les profils :

  • Production musicale

Souvent, quand on évoque le métier, c’est la production musicale qui vient en premier lieu à l’esprit. D’ailleurs quand on parle avec des ingénieurs du son, la plupart d’entre eux sont au départ musiciens ou, en tout cas, sont venus au son via leur attrait pour la musique. En pratique, une faible partie est restée active dans la production musicale (l’enregistrement, le mixage, voire la réalisation d’albums) faute d’opportunité. En France, l’activité et le nombre de studios spécialisés dans la musique a subi de plein fouet l’explosion du phénomène home-studio, puis la réduction des budgets de production causée par la dématérialisation des supports et la faible rémunération des artistes et des labels…

 

Le métier d’ingénieur du son est parfois synonyme d’itinérance et de voyage, comme c’est le cas pour Christian Brigant, responsable du son de Koh Lanta. © DR
  • Sonorisation

Le monde de la sonorisation demeure pour certains ingénieurs du son un moyen de rester en contact avec le monde de la musique. On distingue souvent la sonorisation itinérante (musique et spectacle vivant) où l’équipe se déplace chaque jour et doit souvent installer le matériel (console, enceinte, câblage, micro et systèmes sans fil), de l’installation fixe où l’équipe technique exploite une configuration existante.

 

La raréfaction des festivals pour cause de pandémie : un coup dur pour le secteur de la sonorisation durement impacté, comme ici le Festival Rock In Chair d’Évreux qui a bien eu lieu durant l’été 2021, mais avec une jauge réduite. © B. Stefani

Outre le monde du spectacle, de nombreux professionnels partagent leur activité entre la musique, les festivals estivaux et le monde institutionnel (conventions, meetings, événements…). À noter également, la sonorisation de plateaux TV qui est devenue une vraie spécialité requise pour les émissions accueillant du public. Une fois le matériel installé, l’ingénieur du son doit, à partir d’un équilibre établi durant les répétitions, ajuster le mixage de la façade (la diffusion dans la salle) mais aussi intervenir éventuellement sur le mixage des retours pour les artistes et tous les intervenants situés sur scène. En fonction de la complexité du dispositif et des exigences, le mixage des retours peut s’effectuer sur une console séparée exploitée par un professionnel souvent spécialisé dans ce domaine. Il faut noter que le monde de la sonorisation qui, traditionnellement, offre des débouchés a été durement impacté par l’épidémie.

 

Tournage d’un magazine culturel pour France 3 Régions. La présence d’un ingé son au tournage donne plus de liberté à la journaliste qui interviewe ici trois musiciens en simultané. © Stéphane Lhote
  • Les métiers de la télévision

Pour les sujets d’actualité, le documentaire, le sport, la téléréalité ou encore la fiction, il y a dans de multiples situations besoin de spécialistes pour installer et exploiter le dispositif de prise de son à l’image qui pourra prendre des formes assez variées. En fonction du type de production, il pourra s’agir d’une configuration de type mixeur-enregistreur porté en sacoche permettant de gérer un micro sur perche et des micro-cravates, mais aussi d’installations plus lourdes gérées depuis une régie flight-case, un car-régie ou une régie fixe reliée à un plateau TV. Après la captation vient le mixage des émissions qui pourra se faire dans les conditions du direct, notamment pour le journal télévisé, les talk-shows, le sport. Lorsque le montage et le mixage se font dans un deuxième temps, on parle alors de postproduction et là encore, en fonction du type de production (sujets d’actualité, magazine, émissions enregistrées), le temps disponible, les méthodes et les conditions peuvent varier. On retrouve grosso modo les mêmes postes en production et en postproduction dans le cinéma, mais avec des moyens et des exigences qui sont bien différentes et en font une spécialité à part.

 

2/On dit souvent que le son est plus technique, qu’il demande un bagage plus important que l’image ?

Oui et non. En tout cas, en matière de captation audio, il n’existe à l’heure actuelle aucun dispositif offrant la même sélectivité que celle que procure un objectif. Par exemple, lorsque le caméraman voit dans son cadre un élément gênant, il suffit généralement qu’il actionne le zoom ou se déplace pour régler le problème. Rien de comparable en son où les solutions que l’on utilise actuellement sont très loin d’atteindre les performances que peuvent atteindre une paire d’oreilles associée à notre cerveau. Ainsi, impossible de reproduire avec un microphone ce fameux « effet cocktail » qui nous permet de focaliser notre attention sur une conversation dans un brouhaha ambiant. Bref, un micro entend très différemment d’un humain et c’est peut-être ce comportement plutôt contre intuitif qui fait penser que « le son, c’est technique » ?

 

Le cinéma, un travail d’équipe avec un matériel à la pointe. Sur le tournage de « Plancha » d’Éric Lavaine, François de Morant (au centre), chef opérateur son, en compagnie de Cécilie Guin (seconde assistante son) et Gregory Lacroix (perchman) exploitent un ensemble d’outils comprenant perches et micros-cravates HF, enregistreur multipiste sur SSD avec télécommande intégrant les fadeurs pour le mixage et l’envoi de premix pour le monitoring utilisé par l’ensemble de l’équipe… © DR

 

Autre contrainte à prendre en compte lorsque l’on travaille à l’image, ni le dispositif de captation ingé son compris, ni leurs ombres, ni leurs reflets ne doivent être visibles dans le cadre, ce qui complique le placement des microphones et du technicien. Enfin, la complexité augmente avec le nombre et la diversité des équipements qu’il faut souvent associer pour assurer une prestation : micro à fils, micro sans fil, enregistreur, transmission sans-fils, monitoring sur casque ou enceinte, systèmes d’intercom. Plus il faut interconnecter des équipements, faire voyager et distribuer le signal, plus les connaissances techniques deviennent incontournables.

 

3/Qu’est-ce qu’on apprend dans une formation dédiée au son ?

Que ce soit dans un cursus type BTS, une école privée ou en passant par les Écoles Nationales Supérieures que sont Louis-Lumière ou la Fémis, il y a des fondamentaux que l’on retrouve ensuite, quel que soit le métier envisagé plus tard. Ces thématiques vont de la propagation du son dans l’air à l’étude des différents types de traitement audio, en passant par le fonctionnement des microphones, d’une console ou d’une station de travail type Pro Tools, sans oublier le monitoring, la transmission HF ou encore l’analyse de mix, la sémiologie, les rapports image/son… Depuis quelques années, l’audio sur IP ou encore l’intercom sont devenus des domaines incontournables.

 

4/Quelles sont les qualités requises pour être ingénieur du son ?

Sans doute avoir le goût et la curiosité pour la culture technique, mais aussi artistique (cinéma, musique). Ensuite, il vaut mieux être rigoureux, méthodique et organisé, mais il faut surtout ne pas minimiser l’importance des relations humaines dans ce métier, ce qui suppose de savoir communiquer, se comporter en société et aimer le travail en équipe.

La raréfaction des festivals pour cause de pandémie : un coup dur pour le secteur de la sonorisation durement impacté, comme ici le Festival Rock In Chair d’Évreux qui a bien eu lieu durant l’été 2021, mais avec une jauge réduite. © B. Stefani

5/Qu’est-ce qui a le plus changé ces derniers temps dans le métier et comment va-t-il évoluer ?

Après la révolution du numérique et de l’informatique qui a transformé la plupart des outils de travail, on est aujourd’hui dans l’ère des technologies IP qui permettent de transporter le son et plus récemment l’image, sans oublier toutes les données associées assurant la synchronisation et l’interopérabilité entre plusieurs équipements de marques différentes. L’IP change aussi la conception des outils, tous métiers confondus. Par exemple, la console « monobloc » d’hier intégrant faders, potentiomètres, préampli et traitement est aujourd’hui remplacée le plus souvent par une nouvelle génération de produits composées de multiples modules de commande (groupes de faders ou de potentiomètres, écrans tactiles) dotés chacun d’une adresse IP leur permettant de communiquer avec d’autres modules spécialisés dans le traitement, la préamplification, la conversion, etc.

Sans doute la prochaine révolution sera celle du cloud et du pilotage à distance. Par exemple, certains prestataires pensent déjà à envoyer au fil d’un tournage tous les fichiers image et son dans un cloud en tache de fond, d’autres se spécialisent dans la location d’équipements que l’on pilote à distance. Le mot anglais « remote » se banalise ; on parle désormais couramment de « remote production » et même de « remote travail ». Il faut noter aussi dans les formats audio, les résolutions augmentent, passant de 24 à 32 puis 64 bits, ce qui peut questionner sur la notion de niveau et le rôle de l’ingénieur du son en tournage.

Enfin, comme l’intelligence artificielle pointe le bout de son nez et qu’on commence à la voir débarquer dans l’audio sur les smartphones ou les appareils auditifs, on peut imaginer qu’en multipliant le nombre de capteurs et en installant de l’intelligence dans les microphones ou les enregistreurs, il deviendra possible de faire varier les directivités, voire d’augmenter les sélectivités au stade de la captation. Alors, reproduire l’effet cocktail qui reste pour l’instant l’apanage des humains, rêve ou réalité ?

 

Article paru pour la première fois dans Moovee #10, p.50/53