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Jack Aubert, directeur adjoint de l'AFDAS. © FJoret

Métiers d’avenir et nouvelles compétences sous le prisme de l’IA

Mediakwest : Étant directeur adjoint d’un opérateur de compétences aussi important que l’AFDAS, pourriez-vous nous expliquer en quoi l’IA participe en ce moment-même à la création de nouvelles compétences ?

Jack Aubert : Déjà, l’IA et les processus d’automatisation au travail ne sont pas des processus nouveaux. L’intelligence artificielle existe depuis les années 30 sous différentes formes, et à partir du moment où on a commencé à inventer les ordinateurs, on a procédé à des générations successives d’intelligence artificielle qui, en matière d’organisation de travail, ont déclenché des vagues successives d’automatisation. Le fait d’avoir rajouté de plus en plus de couches informatiques dans le travail des individus fait que, depuis les années 50, ça a profondément réorganisé les relations de travail et les compétences mises en exercice derrière.

 

La nouveauté, c’est que maintenant nous sommes dans une génération d’IAs dites “génératives”, c’est-à-dire que le système d’intelligence artificielle est capable de s’alimenter lui-même, nous fait la promesse “d’auto-réfléchir” et de se rapprocher d’interactions et de réflexions humaines, là où jusqu’ici la machine était seulement capable de faire les choses qu’on lui prescrivait. Cela se traduit par des solutions qui sont écrasées à peu près tous les mois, parce que l’évolution technologique est quand même très rapide sur ce point-là.

En termes d’audiovisuel, on va avoir des images et des voix générées par IA de plus en plus précises, où on ne sait plus si c’est un vrai être humain qui parle ou si c’est une machine.

 

À l’heure où je vous parle, il y a des compétences qui bougent, mais de façon très expérimentale, par contre on constate beaucoup plus de changements en termes d’emploi dans les secteurs “moins créatifs”, avec par exemple la publicité, où ça a beaucoup changé le travail sur la recherche documentaire, sur les bases de données, et sur des éléments de création beaucoup plus standards.

Après, l’IA a encore aujourd’hui un petit problème avec les secteurs hautement créatifs où on est en recherche d’originalité. Ce que démontre nos travaux pour l’instant, c’est que sur l’audiovisuel on est plus dans un déploiement de l’IA comme quelque chose qui va s’apparenter à une aide à la création plutôt que quelque chose qui va remplacer la création.

Ce qui est intéressant de voir, c’est qu’on constate beaucoup de mouvement dans les métiers de l’écriture, on sait déjà qu’il y a beaucoup d’auteurs, et notamment des scénaristes qui utilisent de l’IA, pas pour écrire du scénario parce que la machine ne sait pas faire, mais pour compléter des processus créatifs, soit pour sortir d’impasses narratives, soit pour challenger la machine en trouvant d’autres idées innovantes, mais derrière il y a toujours la main de l’homme qui reprend ce travail là, et c’est vécu comme une aide à l’écriture, et pas comme quelque chose qui se substitue.

 

Extrait de « L’étude prospective sur les impacts de l’IA dans les industries culturelles et créatives (ICC) en région Occitanie », réalisée conjointement par l’AFDAS et le CNC. © AFDAS / CNC
M. K. : Existe-t-il déjà des formations pour ces nouvelles compétences ?

J. A. : On commence en effet à voir apparaître des organismes de formation qui se penchent sur tout ça, pour savoir comment modeler l’utilisation de l’IA en aide à l’écriture, et comment former les individus à ce genre de techniques. On sent bien qu’il y a tout un enjeu autour du fait de dompter l’IA dans un processus de création, d’où l’importance des métiers d’alimentation IA.

On parle beaucoup d’opérateurs IA et de l’art du prompt parce que ce sont des outils qui utilisent ce que vous leur donnez en alimentation, ce qui est très prégnant. Il y a aussi toutes les idées autour du travail de correction et d’amélioration de la production de l’IA, et ça c’est très important, même si les systèmes se perfectionnent de plus en plus. Et enfin, derrière, il y a aussi tout le travail de curation, c’est-à-dire trier par rapport à ce qu’on vous ramène. Après, ce qu’on ne maîtrise pas, et là où la technolo

gie va avancer très vite, ça va être les couches d’IA qui vont être mises dans des outils traditionnels aujourd’hui, comme dans tous les outils de post-production, et qui vont simplifier et raccourcir beaucoup de processus de travaux qui sont aujourd’hui longs et laborieux.

 

Donc pour le prompt, oui, il y a des formations mais qui ne sont pas propres à l’audiovisuel, elles viennent d’organismes de formation sur la partie technologique. Ce n’est pas un art parfait, c’est une compétence en construction qui évolue beaucoup avec les progrès des outils de l’IA et donc encore très en tâtonnement. Après, sur les formations sur l’IA qui sont financées aujourd’hui, c’est quand même surtout de la découverte de l’IA, d’acculturation et de compréhension de ce qu’est l’IA.

 

Le point sur lequel on insiste beaucoup, c’est le couplage entre les compétences humaines et celles de l’intelligence artificielle, parce que nous sommes dans une économie créative, et s’il y a pas le couplage des deux, on est assez pessimistes sur la création auto-générée par IA. Des secteurs aussi créatifs ne peuvent s’en sortir que par ce couplage-là, sinon on va tomber dans des productions extrêmement standards, peu originales, et qui ne vont pas convenir au développement d’un secteur comme l’audiovisuel ou le cinéma. Et c’est vraiment la traduction de l’étude où plus on est dans des économies créatives, moins on est dans un phénomène de remplacement et plus de couplage.

 

Extrait de « L’étude prospective sur les impacts de l’IA dans les industries culturelles et créatives (ICC) en région Occitanie », réalisée conjointement par l’AFDAS et le CNC. © AFDAS / CNC
M. K. : Certaines de ces compétences sont-elles plus susceptibles d’être recherchées par des employeurs ?

J. A. : Globalement, dans le domaine de l’audiovisuel, on va surtout chercher à se servir de l’IA comme une aide pour l’écriture de scénario. On peut aussi dessiner des métiers qui vont arriver, mais on va commencer par être sur des compétences un peu génériques avec du prompt, de la programmation…

L’IA va aussi changer beaucoup de choses dans le développement logiciel avec des solutions de plus en plus automatisées. Tout ce qui va être autour du code va aussi être de plus en plus facile, et évidemment les choses vont progresser de façon très importante autour des images numériques et de la post-production, où on va avoir des poussées technologiques très fortes où on va en plus apporter des solutions matérielles.

Il y a un sujet sur la création et l’écriture, où l’IA va être installée en aide à la création, et puis il y a aussi le sujet de l’interprétation et du doublage, mais ça fait de nombreuses années que l’on utilise l’image numérique, et ça n’a jamais remplacé les acteurs en vrai.

 

M. K. : Sur le sujet des métiers justement, vu l’impact que les IA ont déjà eu sur la production audiovisuelle, de nouveaux métiers, au-delà de simples compétences, commencent doucement à se développer. Pourriez-vous nous en citer quelques-uns ?

J. A. : On parle beaucoup du prompt engineer déjà, mais on ne sait pas encore si ça va devenir un métier à part entière ou juste être une compétence, c’est encore un peu tôt pour se positionner.

Au début, ça va être des compétences développées par quelques individus, mais est-ce que ça va générer assez d’activité pour devenir un métier plein et entier, on ne sait pas encore. En parallèle, on va avoir tous les métiers autour de la programmation et du code que l’IA qui devraient beaucoup changer.

De façon très prospective, on parle aussi beaucoup de data artists designers, donc on voit bien que les métiers de l’image numérique et de l’animation vont fortement changer aussi. Mais après, aujourd’hui, c’est encore un peu tôt pour parler de métiers, il faut pour le moment s’attarder aux compétences qui vont se développer, et une fois qu’on aura observé ces compétences développées on pourra en déduire des métiers.

 

Extrait de « L’étude prospective sur les impacts de l’IA dans les industries culturelles et créatives (ICC) en région Occitanie », réalisée conjointement par l’AFDAS et le CNC. © AFDAS / CNC
M. K. : Savez-vous déjà quels types de profils seront les plus recherchés pour ces futurs métiers ?

J. A. : Ce sont les personnes qui vont mieux réussir l’hybridation entre les compétences humaines et les compétences d’intelligence artificielle qui vont garder cette notion d’originalité, et qui seront donc les plus recherchées. On va aussi sans doute être sur une mise en relation entre les deux types d’intelligence importante, donc évidemment ce seront les individus et les professionnels qui maîtriseront le mieux ce va-et-vient qui derrière auront un avantage par rapport à d’autres.

Après, ça pose aussi des questions sur comment on fait dans un système comme celui-là pour développer l’originalité et la créativité, qui est le ressort de l’industrie. Est-ce que nous n’aurons plus à faire avec certains processus créatifs mais à des choses un peu raccourcies ? On a aussi besoin de solliciter la créativité humaine pour sortir des sentiers battus, et justement produire cette originalité dont se nourrit le secteur.

 

Les outils d’IA vont de plus en plus se standardiser et être implémentés dans des solutions très classiques. Par exemple, Microsoft investit énormément en ce moment et tous les acteurs de la tech sont là-dessus, par contre, même eux insistent pour dire que l’IA ne crée rien et que ce sont les humains qui créent, ils sont eux aussi sur cette position d’outil et pas de remplacement.

On est dans une génération d’IA qui transforme tous les métiers intellectuels. La précédente génération, c’était de l’automatisation matérielle, donc on change complètement de paradigme par rapport à ce qui s’est fait jusqu’à présent.

 

Extrait de « L’étude prospective sur les impacts de l’IA dans les industries culturelles et créatives (ICC) en région Occitanie », réalisée conjointement par l’AFDAS et le CNC. © AFDAS / CNC
M. K. : Dans quelle mesure tous ces métiers intellectuels sont-ils transformés ?

J. A. : Si vous regardez des études américaines sur le sujet, vous retrouverez des cartographies des métiers qui devraient disparaître parce que l’IA saura mieux faire qu’eux. On parle souvent du métier de juriste par exemple, l’IA va être capable de rechercher des décisions juridiques, vous lui posez un problème juridique et il va vous donner la solution… mais je ne suis pas persuadé que ça va se faire totalement comme ça.

On parle souvent des métiers de direction aussi, qui seraient un petit peu en phase de disparition parce que l’IA saura mieux faire, mais on ne sait pas si ce sont des prophéties auto-réalisatrices, et si ça va vraiment se passer comme ça.

Si on dit qu’on aura quand même besoin de compétences humaines pour contrebalancer l’intelligence artificielle, je ne suis pas sûr que ces scénarios prospectifs se passent de cette sorte-là. Même si ça apporte une aide considérable quant au choix de la décision, il faut que derrière, au bout du bout, il y ait un humain qui décide en son âme et conscience, parce que même si l’intelligence artificielle peut vous donner la meilleure des solutions, elle ne sait pas évaluer sa solution par rapport à la réalité organisationnelle et technique du moment.

 

M. K. : Pour le moment, les tâches confiées aux IA sont donc essentiellement techniques, à fort potentiel d’automatisation, mais pensez-vous qu’un jour des tâches un peu plus “artistiques” leur seront un jour confiées ?

J. A. : On voit déjà un peu ça aujourd’hui, sur toute la création d’images. Sur les métiers de la photographie aussi, ça a beaucoup inspiré, mais il reste toujours une main humaine derrière, qui dicte quoi faire à la machine.

On peut penser que sur les effets visuels, ça va considérablement augmenter les possibilités, on peut penser aussi que sur les processus créatifs d’idéation et d’écriture ça peut être une aide importante pour combattre la page blanche, mais que ça ne remplacera pas. Tout l’enjeu, ça va être de savoir comment on va se servir de l’IA dans une vision d’amélioration du travail et de la qualité des processus créatifs, et pas forcément de faire du remplacement pour faire du remplacement.

 

On est dans une économie de plus en plus importante dans l’audiovisuel, on a une explosion des contenus, si ces contenus deviennent trop standards et stéréotypés ça n’attirera personne. L’être humain est toujours en recherche de variété, et c’est cette variété qui nous protègera de la standardisation.