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JRI filmant le journaliste rédacteur avec lequel il travaille. Petite caméra et matériel minimum. Il faut être léger. © iStock - South_agency

JRI, Journaliste Reporter d’Images

 

Qui sont les JRI ?

Tout d’abord, reprenons la description donnée par l’Apec de la profession (voir le portrait en deuxième partie de l’article) et examinons-la. Si les tâches et les compétences des JRI correspondent vraiment à ce qui est écrit, ce sont vraiment des femmes et des hommes-orchestre. Pour en avoir le cœur net, nous avons interrogé plusieurs représentants de cette profession. La réalité est beaucoup plus nuancée et ils ne font pas autant de choses, quoique certains s’en approchent.

À l’écoute de leurs divers témoignages, nous nous apercevons que la frontière entre un JRI et un chef OPV (chef opérateur de prises de vues) est assez floue. En effet, dans la vie professionnelle, ils sont appelés JRI, en revanche, le poste de chef OPV est quelquefois celui qui est mentionné sur leurs bulletins de salaire. Certains sont permanents, d’autres intermittents ou encore auto-entrepreneurs. Certains sont accompagnés par un journaliste rédacteur pour aller faire des images, ils font un travail de chef OPV… Comme parfois le poste de JRI n’est pas indiqué sur leur bulletin de salaire, cela en fait des intermittents et non des journalistes, et donc, ils ne peuvent pas prétendre à l’obtention d’une carte de presse. En revanche, d’autres partent seuls sur le terrain.

Afin d’essayer d’obtenir un panorama vaste et varié de cette profession, nous avons interrogé des JRI permanents chez France Télévisions (au siège parisien et en région), mais aussi des JRI intermittents pour France Télévisions, TF1, BFM, M6, Sky TG24, RMC Découverte, W9. Les conditions de travail, les tâches demandées (image, lumière, son, montage, transmission), dépendent des employeurs et des statuts.

 

Matériel

Tout d’abord, nous leur avons demandé quel matériel ils utilisent le plus souvent. En ce qui concerne les caméras, les JRI se servent de Sony PMW 200, PMW 400, PMW 500, EX1R, Z280, PDW700, PDW800, FS5, FS7, FX9, Canon C300, quelquefois d’appareils Canon 5D, Sony Alpha 7S, de caméras Gopro 8 ou d’Osmo de chez DJI, d’Iphone 11 ou 12 Pro, le choix est vaste, dépend des reportages, des sujets, du médium. Certains éclairent, d’autres pas. Les outils lumineux les plus cités sont souvent des projecteurs Led souples types Aladins Biflex 30X30 équipés ou pas de Chiméra ou de Loovers.

En ce qui concerne le son, suivant les configurations, ils emportent souvent des micro-cravates HF, des micros main HF. Suivant les cas de figure, ils peuvent être accompagnés ou non d’un ingénieur du son (c’est de plus en plus rare).

Il leur faut aussi transmettre le plus vite possible les images et les sons à la rédaction pour qu’ils y soient montés. Pour cela, ils ont recours à divers systèmes de transmission comme Aviwest, Live U ou des sacs Live Pack par exemple. Ces équipements sont très efficaces et fonctionnent avec quatre ou huit cartes SIM de différents opérateurs. Ainsi, le meilleur signal 4G sera sélectionné pour envoyer les données. Le revers de la médaille : les JRI s’inquiètent des répercussions sanitaires de tels dispositifs. En effet, ils sont quotidiennement exposés à une grande quantité de signaux 4G, bientôt 5G, de radiations et personne ne possède le recul nécessaire pour en mesurer les conséquences sur la santé des individus.

 

Domaines d’activité

Les JRI peuvent faire des reportages à l’autre bout du monde (ils sont une minorité), souvent ils couvrent l’actualité proche de leur lieu d’attache. Ils peuvent encore faire les images destinées aux magazines ou aux rubriques de société, d’actualité, de culture… Certains se sont spécialisés dans les tournages d’émission de téléréalité qui sont à mi-chemin entre le reportage et la fiction.

 

  • Les JRI d’actualité

Chez France Télévisions

Chez France Télévisions, tant au siège qu’en province, des permanences sont organisées. Les JRI présents peuvent partir dans l’instant à la demande. Ils sont souvent accompagnés d’un journaliste rédacteur. Leur rôle consiste dans ces circonstances à faire des images concernant le sujet traité, à filmer les personnes interviewées et quelquefois le journaliste. Ils doivent souvent s’acquitter de la prise de son. En général, le journaliste a un micro HF dans la main, un micro d’ambiance est fixé sur la caméra, en cas de besoin, la personne filmée est munie d’un micro-cravate HF. Suivant les configurations, la caméra est sur pied ou à l’épaule.

Les JRI permanents peuvent aussi partir faire des reportages à l’étranger. Dans ces cas-là, ils sont accompagnés d’un journaliste rédacteur mais rarement d’un ingénieur du son, quelquefois, un monteur est aussi du voyage, mais c’est de plus en plus rare.

Lors des dernières élections aux États-Unis, plusieurs équipes de JRI s’étaient rendues sur place pour assurer les retransmissions d’émissions en direct. Dans ce cas de figure où quelques plateaux avaient été installés, les ingénieurs du son étaient du voyage.

Pour les grands reportages, les JRI utilisent quelquefois des drones bien que ce ne soit pas officiellement autorisé par l’entreprise. Ils le font sous leur propre responsabilité et souvent leurs images sont utilisées lors du montage du sujet. Quand ils choisissent de se munir d’un DSLR pour tourner, ils le fixent fréquemment sur un Ronin.

Pour tous les types de tournages, ils soulignent l’importance de garder l’angle du sujet construit avec le journaliste. Ils choisissent leurs cadres en fonction du son qui est toujours prépondérant dans les reportages.

Très souvent, les rushes sons et images sont envoyés directement à Paris. Les JRI se sentent dessaisis de la paternité de leur travail.

Chez France Télévisions, il existe plusieurs catégories de JRI chez les permanents : les JRI et les JCC, les journalistes à compétences complémentaires, ce sont des journalistes qui sont appelés aussi bi-qualifiés (rédaction + JRI). D’ailleurs, certains choisissent de tout faire seuls.

En Normandie, Rouen et Caen mutualisent leurs moyens. Les sujets tournés à Caen peuvent être dans les journaux du midi et du soir de Rouen et inversement. La direction régionale est Rouennaise. Les JRI vont recevoir une formation pour utiliser des kits de reportages constitués d’un Iphone 11 Pro sur un support articulé équipé d’un viseur.

 

Dans les autres chaînes 

Les conditions de travail peuvent varier suivant les chaînes de diffusion. Dans la région Grand Est, un pool de pigistes s’est organisé pour les chaînes M6, BFM et CNews. Suivant la chaîne, le matériel est transmis d’un utilisateur à l’autre ou il est récupéré dans un lieu dédié où il est entreposé. Suivant la chaîne, l’état du matériel est variable.

Si le JRI récupère du matériel en mauvais état, la qualité et la rapidité de son reportage s’en ressent. Le comble est que le mauvais état de ses outils peut lui être reproché alors qu’il les a récupérés au dernier moment sans avoir le temps de vérification nécessaire ni de solution de rechange.

Le Grand Est englobe entre autres, Strasbourg, Reims, Besançon, vaste territoire. Il n’est pas rare qu’un JRI doive rouler pendant six heures pour aller faire une ITW. Pendant qu’il conduit, il prépare son reportage au téléphone, bref, il se transforme en déesse Shiva et doit faire tout son possible pour ne pas se laisser déborder. Il est seul pour tout gérer : la technique, la logistique, tout vérifier, tout faire. C’est aussi lui qui est chargé de poser les questions aux personnes qu’il filme, Shiva toujours. En revanche, s’il s’agit d’une interview politique, il sera accompagné d’un journaliste rédacteur spécialisé.

Cette précipitation permanente engendre bien sûr nombre de frustrations : les images ne sont pas aussi belles qu’il le voudrait, le montage est fait à postériori, il ne voit jamais le produit fini.

 

En Europe

À Bruxelles, Nils Hugon est JRI pour la chaîne italienne SkyTV24. Il a opté pour le statut d’auto-entrepreneur. Un contrat a été signé entre la chaîne et sa société pour couvrir l’actualité bruxelloise et européenne toute l’année. Il y trouve une certaine stabilité, il est assuré de travailler onze mois sur douze, du lundi au vendredi. Il est seul avec un journaliste rédacteur pour couvrir toute l’actualité européenne.

Quand l’actualité est forte, ils partent en urgence faire une interview, Nils assurant la prise de vue et la prise de son. Il n’est pas rare qu’il assure le montage de ses images dans la foulée, son ordinateur portable sur les genoux. Il les transmet le plus vite possible via un Live U (un dispositif équipé de huit cartes SIM de différents opérateurs) en Italie pour qu’elles soient diffusées.

Durant le premier confinement, ils ont assuré à Bruxelles le relais de l’Italie. En effet, des cas de Covid parmi les collaborateurs italiens freinaient l’activité sur place. Il a inauguré des nouvelles conditions de travail : des images étaient fournies par EBS (Europe By Satellite), Nils faisait des plans de coupe sur le journaliste qui écoutait les réponses à ses questions. Ensuite, Nils réenregistrait les images des questions du journaliste comme s’il avait été filmé par une webcam. Nils assure la réalisation, la régie audio, les directs avec Live U, les reportages et toutes les fonctions techniques. Homme-orchestre ? Vous avez dit « homme-orchestre » ?

Pour M6, à Paris, un JRI part seul. Lorsqu’il réalise une interview dans la rue par exemple, il pose sa caméra sur un pied. Fait son cadre, s’occupe du son et se tient à côté de la caméra pour interviewer la personne. Donc, il doit penser à son image et la vérifier d’un œil, tout en prêtant attention à la qualité du son, tout en écoutant ce que lui dit l’interviewé. Vous êtes prié d’avoir trois cerveaux !

La seule femme JRI dont nous avons recueilli le témoignage nous a raconté ses conditions de travail en Iran pour France 24 et RTL. Elle pouvait louer du bon matériel et avait la main sur le montage de ses sujets. Mais, selon elle, l’Iran pousse à l’auto censure et au bout d’un moment cela devient frustrant. En outre, il est nécessaire de demander des autorisations pour tout. Cela peut même confiner à l’absurde : alors qu’elle faisait un reportage sur les vendeurs ambulants du métro à Téhéran, un agent du métro lui demande si elle a une autorisation pour tourner. Elle lui montre son autorisation de tournage dans la ville de Téhéran. Mais celle-ci ne convenait pas… En effet, ils étaient sous Téhéran…

 

  • Les JRI de magazines

Chez France Télévisions

Nombre de journalistes que nous avons interviewés font des sujets pour les différentes rubriques des émissions de France Télévisions comme Télématin, le feuilleton du journal de 13H sur France 2, Le Grand Témoin. Les thèmes abordés sont variés, ils peuvent concerner : le cinéma, les séries, des portraits de sportifs, des musées, des expositions, des pièces de théâtre…

Ce sont les JRI permanents et les JRI intermittents qui travaillent sur ces reportages. Les configurations varient d’un tournage à l’autre. Par exemple, pour Le Grand Témoin (France 3), le JRI fait aussi la lumière. Pour certaines interviews de cinéma, l’équipe peut être constituée d’un réalisateur, d’un JRI et d’un preneur de son et même quelquefois d’un électro. Dans ces cas-là, le JRI est rémunéré comme directeur de la photo.

Pour le feuilleton du journal de 13h de France 2, le JRI est accompagné d’un ingénieur du son mais pas d’un rédacteur. Il s’acquitte aussi du montage et des commentaires de son reportage.

Pour les reportages illustrant Télématin, le matériel est loué chez Planipress. Les JRI ont le choix entre deux unités de tournage : une caméra Canon C300 avec trois zooms Canon EF (16/35mm, 24/105mm et 70/200mm) ou une caméra Sony FS7 avec les mêmes optiques ou des optiques Sony équivalentes. Un DSLR Canon 5D ou Sony Alpha 7S peut aussi leur être alloué à la place. Le tout est accompagné d’un pied, d’un moniteur et du matériel son.

En ce qui concerne la lumière, leurs choix se portent sur des Aladins Biflex 30X30 (avec Chiméra et Loover), des Mizards 300, des Fresnel 1KW, des Joker Bug. Lorsqu’ils en ont le temps, ils vérifient leur matériel la veille. Ces kits de matériel leur permettent une grande adaptabilité.

Auparavant, ils se seront entretenus au téléphone avec le journaliste rédacteur à propos du sujet et de ses contraintes. Comme les équipes sont de plus en plus réduites, le pouvoir est concentré entre les mains du journaliste rédacteur et du cadreur/JRI, ce qui leur permet d’avoir de plus en plus de latitude d’initiative. Les rushes sont stockés sur les cartes d’enregistrement qui sont ensuite transmises au monteur.

Les stations régionales ont aussi leurs magazines comme Enquête de région, Les Yeux bien ouverts ou Paroles de Normandie. Pour le tournage d’Enquête de région, les JRI utilisent des DSLR (Sony Alpha 7S) et pour celui de Les Yeux bien ouverts, un seul JRI utilise deux caméras. Il place l’une d’elle en plan large et se sert de la seconde pour suivre le sujet et faire des gros plans.

 

Dans les autres chaînes 

En plus des chaînes de télévisions classiques, de nouveaux médias pointent le bout de leur nez sur les réseaux sociaux. En effet, ces derniers, comme Instagram, permettent la diffusion de vidéo en live. C’est le cœur de métier de YoubLive.

Étant donné le support de diffusion, les images se doivent d’être tournées en 9/16e. Pour cela, les JRI utilisent des caméras Sony FS5, Z280 ou des boîtiers Alpha 7S en UHD. Ainsi, il est plus facile de couper dans l’image en 9/16e tout en conservant une définition acceptable. Tourner en UHD permet aussi de grossir dans l’image d’un plan plus large en postproduction pour simuler l’utilisation de deux caméras.

Quelquefois, un deuxième cadreur muni d’un Iphone 11 ou 12 Pro fait les plans larges. La grande stabilité et définition de l’image de ces téléphones le permet. Un Iphone 8, quant à lui sera utilisé sur un Osmo.

Ces reportages peuvent être l’occasion de se sentir extrêmement privilégié comme cette visite d’une exposition de photos en noir et blanc au Grand Palais en compagnie du commissaire de l’exposition. Cette visite fut diffusée en direct sur les comptes Facebook et Instagram du Grand Palais, des musées de Paris et d’Arte.

Pour l’émission de restauration de voitures Vintage Mecanic de la chaîne RMC Découverte, c’est presque le grand luxe. L’équipe est constituée d’un réalisateur, de deux chefs opérateurs, d’un ingénieur du son et d’un assistant pour la lumière et la caméra. Les caméras Sony FS7 ou FX9 ainsi qu’un boîtier Sony Alpha 7S sur Ronin S sont utilisés. Du côté de la lumière, des Lite Panel, des Aladin Biflex 60×30, 30×30 (avec Chiméra et Loover) un Filex P360, un LM400 de chez Cinéroïde, sont souvent choisis.

Pour RMC toujours, lorsqu’il s’agit de tourner des pastilles sans intervention du présentateur, le JRI est seul avec deux caméras (FS7 ou FX9 + Alpha 7S). Le boîtier DSLR sert à filmer les plans larges, pendant que la caméra sert à filmer les plans plus serrés à l’épaule. Le JRI doit aussi gérer la prise de son.

Les boîtiers Canon R5 ou R6 commencent à être utilisés sur des Ronin. Leur fonction de suivi de point automatique même en utilisant un objectif 50mm ouvert à T 1.4 est très efficace et se révèle très utile pour ces Shivas.

 

Évolution des conditions de travail

D’un avis presqu’unanime, les JRI trouvent leurs conditions de travail de plus en plus difficiles. Il leur est demandé autant ou plus avec de moins en moins de moyens (humains et techniques) et de temps. Ils doivent faire preuve d’une polyvalence extrême pour ne pas être mis de côté. Ils constatent aussi une baisse de leurs rémunérations. France Télévisions sous-traite certains reportages via des boîtes de productions. Ces dernières appliquent systématiquement les salaires les plus bas et ignorent les majorations existantes chez France Télévisions. Par exemple, lorsqu’un JRI est accompagné d’un ingénieur du son, son salaire journalier est d’environ 250 €/jour, et lorsqu’il est seul, il est de 310 €/jour. Les productions sous-traitantes appliquent un seul et même tarif, 250€ quel que soit le cas de figure. Pour s’en sortir, les JRI multiplient les statuts juridiques (salariés, auto-entrepreneurs, Maison des Artistes).

Par ailleurs, en plus d’une adaptabilité et d’une agilité à toutes épreuves, le droit à l’erreur ne leur est pas octroyé. Ils sont souvent jugés de manière sévère par leurs supérieurs. C’est malheureusement compréhensible, leur rédacteur en chef est lui-même sous pression, effet cascade bien connu. Par ailleurs, ils se heurtent à une hiérarchie de plus en plus nombreuse, moins expérimentée et sans notion de terrain. Le temps n’est pas laissé pour travailler correctement, ce qui est lié à la dictature de l’audimat.

Chez France Télévisions, il est proposé à certains JRI de suivre une formation de diffusion sur les réseaux sociaux et de développement Web.

Dans l’ensemble, les JRI aiment leur métier. Ils sont habitués à travailler seuls sans attendre après les autres parce qu’ils ont coutume de tout faire. Ils trouvent très agréable de faire tous les jours des choses différentes.

 

Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #41, p. 42-48. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.

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