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Le jeune Mika face à la caméra 360. © Wajnbrosse Production

« Kinshasa Now » ou comment la VR devient la continuité du cinéma

 

Pouvez-vous nous parler de la genèse du projet ?

Je suis tombé amoureux de Kinshasa il y a une dizaine d’années. Lors de mes voyages, j’ai été touché par la situation des enfants de la rue. Ils sont trente-cinq-mille à vivre et dormir dans les rues de Kinshasa.

J’ai voulu apporter une lumière sur ce phénomène qui me touchait profondément. Je me suis lancé un défi : traiter ce sujet sous différents formats. C’est ainsi qu’en dix ans, j’ai réalisé un long-métrage fiction, Kinshasa Kids, un film Web, et Kinshasa dans le cadre de la collection primée L’Afrique des Indépendances pour Arte ; deux versions linéaires et interactives d’un film en réalité virtuelle – Kinshasa Now et deux documentaires – Enfants Sorciers, Kinshasa et le long-métrage Chancelvie qui sortira bientôt.

Il n’a jamais été question d’exposer ce phénomène comme dans un cabinet de curiosité. Il est important pour moi en tant qu’humain de rendre compte de l’existence de ces enfants et de questionner ce phénomène. Pour la version interactive de Kinshasa Now, j’ai décidé de leur donner la voix, entièrement. C’est notamment pour cette raison que j’ai organisé des castings sauvages, je voulais des enfants de la rue jouant leur propre rôle.

Les différentes séquences que l’on peut voir dans le film en réalité virtuelle sont inspirées de leurs parcours de vie. J’ai opté pour quarante chemins possibles pour mettre en avant la pluralité des histoires de ces enfants. Il y a six moments de choix qui m’ont permis d’arriver à une arborescence complexe. Aucun choix n’est bon ou mauvais en soi. Certaines situations peuvent être plus problématiques ou plus dangereuses et l’interactivité permet d’en prendre conscience.

C’est comme ça qu’est né mon premier film en réalité virtuelle, Kinshasa Now, sur les enfants de la rue de Kinshasa.

 

Kinshasa Now est votre première œuvre immersive. Rendre encore plus immersif votre long-métrage Kinshasa Kids était important pour vous ?

C’était un vrai défi : traiter d’un même thème sous différents formats et dans différents genres. Les enfants de la rue de Kinshasa m’ont touché, je ressentais l’envie de leur donner une place non négligeable dans mon parcours artistique.

J’avais envie avec Kinshasa Now de donner au spectateur la sensation d’être actif, non seulement par les choix qu’il fait (va-t-il rester seul ou rejoindre la bande du Grand Marché ?), mais également par l’utilisation de l’immersion dans la réalité virtuelle. En effet, chacun est libre de créer son propre film comme il l’entend à partir du moment où tout se déroule à 360 degrés autour de vous. C’est pareil dans la vraie vie, on ne regarde pas tous dans les mêmes directions et on n’attache pas la même importance aux détails.

Et puis, en tant que réalisateur, j’aime explorer de nouveaux territoires et j’ignorais tout de la réalité virtuelle. Le tournage fut un vrai challenge, mais je trouve que l’immersion qu’elle apporte est impressionnante et sert le sujet !

 

Rapidement nous, spectateurs, sommes obligés de prendre des choix dans l’œuvre pour faire avancer l’histoire, ce qui est d’autant plus immersif. Comment avez-vous conçu tous les cheminements possibles et les différentes fins ?

L’arborescence de la version interactive de Kinshasa Now dépend des six moments de choix. En tout, il existe quarante scénarios possibles, ce qui permet au spectateur, s’il le souhaite, de refaire l’expérience en optant pour d’autres choix. Il verra alors un autre film tout en comprenant les conséquences de ces choix.

Toutes les scènes sont inspirées des récits de vie que j’ai récoltés depuis une dizaine d’années. Et chaque séquence correspond à un thème qui me semblait pertinent à traiter en réalité virtuelle. Il s’agit notamment de la famille et des paires, du travail, de la santé, de l’éducation et de la résilience. Des thèmes généraux qui permettent une analyse macro du phénomène des enfants de la rue.

 

Le film dure entre sept et vingt-trois minutes en fonction des choix effectués.

Il n’y a pas de jugement quant aux choix. Un choix peut amener à la fin de l’expérience immersive parce que cette situation présentait trop d’éléments incertains pour un enfant de la rue et donc l’histoire s’arrête. La version immersive permet d’accentuer la prise de conscience du spectateur et la comparaison des chemins ouvre le débat sur les différentes séquences.

J’ai pris la décision de faire une arborescence du scénario avec quarante chemins possibles afin de couvrir un maximum de situations vécues par ses enfants. Bien évidemment, il m’était impossible de toutes les représenter et j’ai dû faire des choix. J’ai gardé les scènes qui m’inspiraient le plus artistiquement ou qui m’ont touché dans mon rapport à Kinshasa.

 

L’un des personnages les plus importants de l’œuvre est bien évidemment la ville de Kinshasa que vous connaissez bien. Comment avez-vous choisi les lieux ?

Kinshasa est en effet une ville que je connais très bien. Je m’y rends plusieurs fois par an et ce, depuis plus de dix ans. J’aime cette ville pour diverses raisons et j’ai directement vu le potentiel artistique d’un film à 360 degrés en plein milieu de ses rues et de ses marchés. Ces lieux emblématiques, tels que le Grand Marché ou le port de Kinkole, sont très actifs, il s’y passe toujours plein d’événements. Pour le spectateur, se retrouver dans de tels endroits et ce, à 360°, permet de pouvoir imaginer l’ambiance électrique qui règne à Kinshasa.

J’avais envie d’être dans des lieux avec beaucoup de monde et de tourner en extérieur. Par exemple, j’ai pris un véritable plaisir à organiser un concert dans une rue, les passants s’arrêtaient et dansaient, l’ambiance était démente !

 

Comment avez-vous rencontré les jeunes acteurs et comment avez-vous travaillé avec eux ?

J’ai demandé à Emma, un ancien enfant de la rue acteur de Kinshasa Kids, avec qui je collabore lorsque je viens à Kinshasa, de m’aider à trouver des enfants de la rue prêts à jouer dans mon film. Emma a fait circuler l’information et a organisé plusieurs castings sauvages. On a ensuite demandé aux enfants de nous raconter leur histoire devant la caméra. Je n’avais pas de critères prédéfinis, j’ai choisi les enfants au feeling.

Mon choix s’est arrêté sur cinq enfants : quatre garçons et une fille. J’ai répété des séquences à tourner avec eux. J’ai loué un logement pour les enfants et j’ai engagé une dame qui s’occupait d’eux. Ils avaient ainsi tissé de vrais liens avant le début du tournage. En vivant ensemble, les cinq enfants ont très vite créé une bande, à l’écran comme dans la vraie vie.

Lors du tournage, je laissais beaucoup de place à l’improvisation. Les enfants m’expliquaient comment aurait été leur réaction face à telle ou telle situation. Ensuite, je leur demandais de s’imaginer être dans ce cas de figure, ce qui a permis d’obtenir un jeu très naturel de leur part puisque ce sont des situations qu’ils ont déjà vécues la plupart du temps. Pour se faire respecter dans la rue, les enfants doivent en permanence incarner un certain rôle. Ils se sont donc révélés être d’excellents acteurs.

À la fin du tournage, nous avons discuté de leur avenir et, ensemble, nous avons visité de nombreux centres de réinsertion. Trois garçons sont retournés dans leurs familles après quelques semaines d’apprentissage dans un centre et le quatrième vient d’être diplômé d’une formation de boulanger. Quant à la jeune fille, Chancelvie, elle s’est retrouvée dans un centre pour filles, séparée de ses copains. Elle a décidé de repartir vivre dans la rue. Je suis resté en contact avec elle et nous avons décidé ensemble de faire un film documentaire sur elle. Aujourd’hui, elle est maman et son fils fêtera bientôt ses un an et demi.

 

Kinshasa Now connaît un très beau succès en festival et auprès du public. Est-ce que vous vous y attendiez ? Est-ce que l’immersif a changé votre « vision » du cinéma ?

Nous espérions que le film soit sélectionné dans des festivals, c’est important pour le film, pour la problématique traitée et aussi pour moi, en tant que cinéaste, d’avoir cette reconnaissance. Nous savions que la pandémie allait compliquer les choses, que beaucoup de festivals seraient annulés ou reportés. Puis il y a eu la grande surprise ! Un samedi matin de juillet, j’étais au bureau pour réfléchir à la structure de mon prochain documentaire, un mail arrive et je découvre un message de la Biennale de Venise. Non seulement le festival a lieu, nous sommes sélectionnés en compétition officielle et nous sommes la seule production belge en compétition de tout le programme de la soixante-dix-septième Mostra ! Les bonnes nouvelles se sont enchaînées malgré la période pandémique et nous en sommes très heureux.

Kinshasa Now a été sélectionné dans dix-neuf festivals, montré dans plus d’une vingtaine de pays, dans une trentaine de villes et a reçu huit Grands Prix dont le premier fut le Grand Prix au 360 Film Festival ! Et je dois dire que les mots de Céline Tricart, présidente de cette édition, m’ont marqué, j’ai été très touché.

Ma vision du cinéma a toujours été singulière, je suis un peu un outsider. J’aime me lancer des défis en tant que réalisateur et cette expérience immersive a questionné ma manière de faire du cinéma. Elle m’a permis de mettre le spectateur au centre du film. J’aime cette idée que le spectateur soit actif et que le sujet du film soit renforcé par la sensation d’immersion qu’offre la réalité virtuelle. C’est une belle découverte !

 

Des futurs projets immersifs ou non-immersifs en vue ?

Pour l’instant, je n’ai pas d’autre projet en réalité virtuelle de prévu. Je viens de terminer un documentaire sur Chancelvie, la fille du groupe jouant dans Kinshasa Now. Cette adolescente, vivant à Kinshasa, fait preuve d’une inventivité hors norme et d’une force inspirante malgré les difficultés quotidiennes de la vie de la rue. Je suis très heureux du résultat et, bien évidemment, je suis toujours en contact avec Chancelvie et ses amies partenaires dans ce documentaire. Je les aide financièrement et j’ai pris des assurances de soins de santé pour elles leur permettant de se faire soigner gratuitement. Les projets ne s’arrêtent pas là. Je viens de terminer l’écriture d’un scénario de court-métrage humoristique : Prout. Je travaille également sur un documentaire, mais je ne peux en dire plus pour l’instant…

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #42, p. 58-60. 

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