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M141 a réalisé la postproduction image de « Titane » de Julia Ducournau, Palme d’Or 2021. © DR

M141, un esprit maison

 

Implantée au cœur de Paris, en face de l’Opéra-Comique, M141 bénéficie d’un emplacement « magique » et cultive une relation de proximité avec ses clients et collaborateurs. Nous nous sommes entretenus avec Thibault Carterot, son fondateur et directeur.

 

M141 a été créée en 2002, pourriez-vous nous tracer son parcours ?

Thibault Carterot : Au départ, nous étions deux, François-Régis Jeanne et moi-même, qui venions de finir nos études. Ensemble, nous avons créé M141 « Productions ». Nous ne produisions quasi exclusivement que des making of pour Gaumont Vidéo. Plutôt des films de catalogues puisqu’il s’agissait de sorties en DVD. Nous faisions un peu de conception éditoriale. C’était passionnant puisque nous avons traité des films cultes tels Les Tontons flingueurs de Georges Lautner, La Chèvre de Francis Veber, le coffret Maurice Pialat. Nous avions en charge de retrouver des scènes coupées, de réaliser de vrais documentaires en interviewant de nombreuses personnes. Le responsable de chez Gaumont Vidéo, qui s’en occupait, avait réellement envie de concevoir de belles éditions, de beaux coffrets. Par ce biais, nous avons tous deux découvert le cinéma… Cela a duré sept ou huit ans, jusqu’à ce que nous ayons à peu près sorti tous les films Gaumont de l’époque ! Le marché du DVD s’effondre alors irrémédiablement. Mon associé et moi-même nous séparons. Il part de son côté. Il est maintenant réalisateur, écrit des scénarios, c’était son souhait. On s’entend toujours très bien.

Thibault Carterot, fondateur et directeur de M141. © DR

 

Vous avez donc continué seul ?

J’avais une salariée, Stéphanie Benguigui qui, au moment où s’est arrêté net le DVD, a rejoint Gaumont où elle œuvre toujours d’ailleurs. Moi-même j’avais en tête de tout arrêter, changer de métier, faire autre chose. Mais j’avais gardé deux petites salles de montage et c’est à ce moment-là que j’ai commencé à faire de la postproduction. En la matière, j’ai été bien aidé par Sylvie Pialat que j’avais rencontrée à l’occasion des coffrets DVD, alors qu’elle commençait à produire des films. Elle est venue monter ses premiers films ici, puis est revenue avec d’autres œuvres. Pendant un ou deux ans, j’ai travaillé seul.

 

Petit à petit vous avez recruté…

La technique, les machines m’ont toujours intéressé, j’ai toujours aimé ça. Je disposais de petites stations pour monter des documentaires, je savais comment faire. J’ai recruté du personnel au fur et à mesure que l’entreprise grossissait. J’ai embauché Patrice Goessant qui est devenu notre directeur technique. Par la suite, j’ai aussi été soutenu par mes amis d’Empreinte Digitale qui m’ont donné deux Avid qu’ils n’utilisaient plus. Cela m’a bien aidé, parce que vraiment, je repartais de rien !

 

Historiquement, étiez-vous déjà là, dans cet immeuble ?

Des rumeurs circulent dans le milieu comme quoi j’aurais hérité d’un immeuble. C’est absolument faux. Mes deux premiers bureaux, je les ai partagés avec une société qui n’a rien à voir avec nos activités. J’ai pu m’agrandir en louant d’autres étages dans ce même immeuble. Tout s’est fait progressivement. Historiquement, c’est ici qu’était installé L’Argus Automobile qui, en partant ailleurs, a libéré des étages dont certains que j’ai grappillés.

 

On retrouve un peu le scénario du studio DumDum Films, qui se trouve à proximité, avec une nuance : votre souhait de créer rapidement un laboratoire…

Exactement, j’ai fait comme DumDum, avec un peu de retard… L’activité montage marchait plutôt bien, mais au bout d’un moment j’ai commencé à m’ennuyer. J’ai alors eu envie de développer une partie laboratoire. J’en avais d’ailleurs parlé à DumDum. À l’époque, l’idée ne l’intéressait pas.

J’ai développé la partie laboratoire, d’abord en faisant de l’étalonnage et quelques livraisons. Puis, nous avons vraiment tout fait de A à Z, les rushes, toutes les livraisons. Progressivement, nous nous sommes quelque peu « musclés », nous avons adhéré au programme de Netflix NP3, obtenu la licence Dolby Vision, l’agrément Amazon, etc. Petit à petit, nous avons cherché à maîtriser complètement notre chaîne image, à ne plus faire appel à des sous-traitants et puis surtout à tout connaître, tout comprendre, être capables de faire du HDR très tôt. Voilà pour l’évolution. Nous sommes aujourd’hui une vingtaine, disposons de trente-cinq salles de montage et de trois salles d’étalonnage cinéma équipées de projecteurs Christie 2K et 4K.

 

Autre succès, « Bac Nord » de Cédric Jimenez. M141 porte-t-il bonheur ? © DR

 

Vous avez aussi pris une part dans le cinéma Max Linder…

Oui, nous sommes devenus actionnaires du Max Linder. C’était très important parce que cela nous permet de montrer les films en cours d’étalonnage aux réalisateurs. Lesquels apprécient énormément ce service ! Tout est bien fluide, le lendemain matin ils voient ce qu’ils ont étalonné la veille au soir, ça marche très bien ! Nous disposons aussi maintenant de salles d’étalonnage vidéo. Nous faisons de plus en plus de séries. Nous avons ainsi validé les deux dernières saisons du Bureau des légendes. Nous avons travaillé pour Netflix sur les trois saisons de Family Business, pour Canal+ sur la série Infiniti, pour Amazon sur Cœurs noirs, pour France Télévisions sur Les petits meurtres d’Agatha Christie. Nous livrons en séries un peu toutes les chaînes et œuvrons aussi beaucoup sur des films. L’année 2021 a été bien chargée avec une quinzaine de films à Cannes, notamment Bac Nord, Illusions perdues, Titane (Palme d’or à Cannes) et L’Événement (Lion d’or à Venise).

 

L’année 2021 a été bien chargée avec une quinzaine de films à Cannes, notamment Bac Nord, Illusions perdues, Titane (Palme d’or à Cannes) et L’Événement (Lion d’or à Venise).
M141 a signé la postproduction de nombreux films couronnés de récompenses et qui ont connu succès critique et public. © DR

Comment expliquez-vous votre succès ? Est-il dû à l’esprit du « comme à la maison » avec des salles de montage accueillantes où les clients se sentent « cocoonés » ?

J’estime l’emplacement prédominant. Finalement, nous nous trouvons les uns et les autres dans la même zone géographique, au cœur de Paris. Je sais qu’il y a des labos comme Éclair qui n’ont pas cru à ce mouvement. Ils n’ont pas voulu se réimplanter dans Paris ; je pense qu’ils ont commis une erreur.

Ensuite, vient sans doute notre état d’esprit. Nous avons toujours fait en sorte d’être réactifs, que tout soit possible, de ne refuser aucune demande, de tout simplement accompagner la simplification qu’amène le numérique. Nous sommes nés avec des logiciels type Resolve, n’avons jamais fait de photochimique.

 

Cette simplification a permis à nos petites structures de proposer des prix un peu plus intéressants que les labos traditionnels. Aujourd’hui, tout a changé, plus de 60 % des productions vont dans des microstructures qui ne comptent qu’une ou deux personnes. Quelque part, nous sommes devenus des « gros » en termes de nombre de films. Tous ceux qui font de l’étalonnage – nous, mais aussi Le Labo Paris, Color ou Polyson – sommes très concurrencés sur la partie image par ces microstructures.

M141 bénéficie d’un environnement géographique qui plaît aux productions et free-lance, au centre Paris, en face l’Opéra-Comique. © DR

 

Vous voulez dire que les plates-formes font confiance aux microstructures ? Étonnant quand on connaît leurs exigences en matière de sécurité difficilement envisageables au sein d’une petite structure !

Cela dépend des plates-formes. Je suis autant surpris que vous ! Chez M141, nous avons mis en place énormément de mesures de sécurité, protégé nos locaux. Nous faisons du watermarking sur tous les fichiers, etc. Parfois on nous dit que cela n’est pas assez mais à côté de ça, nombre de programmes se font dans tout un tas de structures parfois toutes petites… Personnellement, nous n’avons jamais rencontré de problème, ni perte ni vol de données, nous avons des systèmes de firewall, nous faisons attention, nos stations d’étalonnage sont toutes hors réseau internet.

 

Parlons systèmes, avez-vous opté pour Resolve de Da Vinci ou Baselight de FilmLight ?

Les deux ! Nous figurons parmi les rares structures à proposer les deux systèmes. Nous avons débuté avec Resolve. Et puis certains étalonneurs (nous ne travaillons qu’avec des freelances) nous ont incité à monter en gamme et à nous procurer Baselight. Nous avons trois Baselight et un nombre important de Resolve. Nous proposons l’un ou l’autre, sans différence de prix, en fonction de ce que cherche le chef op, de ce qui nous paraît le mieux. Baselight présente beaucoup d’avantages sur des workflows colorimétriques un peu poussés, précis. Par exemple, pour faire du HDR, il est beaucoup plus simple.

De la même façon maintenant, nous sortons tous les VFX depuis Baselight parce que nous nous sommes rendu compte que des problèmes de colorimétrie se posent avec Resolve. Il y a des bugs dans le logiciel, des choses qui ne sont absolument pas logiques. On a beau le leur signaler, mais… Quand on signifie un problème à Baselight, la firme nous répond instantanément. Si néanmoins nous conservons Resolve, c’est qu’il y a des choses pour lesquelles il est beaucoup plus simple. De plus, la dernière version a considérablement évolué, proposant énormément de plug-ins qui n’existent pas sur Baselight. Un film comme Play, dont nous avons fait la postproduction, mélangeant nombre d’images et d’effets de vieillissement, est beaucoup plus facile à concevoir sur Resolve que sur Baselight. Autrement dit, posséder les deux systèmes est idéal, nous les maîtrisons parfaitement, le choix appartient ensuite à l’équipe qu’il nous arrive, bien entendu, de conseiller.

 

Sur l’étalonnage, faites-vous tout ce qui est cinéma en projection avec Christie et pour la télévision sur écran ?

Nous disposons de trois salles de projection pour films de cinéma avec des écrans de quatre ou cinq mètres munis de projecteurs Christie 2K et 4K. Au Max Linder, nous avons ainsi un 4K sur 17 m de base. Nous allons d’ailleurs en acheter d’autres quand la génération suivante sera sortie. Nous les gardons trois ou quatre ans maximum.

Avoir de bons projecteurs est important, mais la question n’est pas simple. Les grands festivals internationaux (Cannes, Berlin, etc.) utilisent des projecteurs nickel, avec une image « propre » et contrastée. Les salles de cinéma, elles, ont des projecteurs qu’elles n’entretiennent pas toujours bien et qui sont vieux, du coup l’image affiche beaucoup de poussière, de diffusion dans les noirs. Finalement, entre les deux, nous sommes à la recherche de matériel qui puisse servir partout. Nous avons acheté toutes les sondes de mesure existant sur le marché, notamment la CS 200 Konica Minolta ou le Qualif qui est utilisé à Cannes par 2AVI et avec qui on collabore. Pour la partie vidéo, nous avons opté pour des écrans HDR. Nous avons acheté trois Eizo Prominence, et aussi un Sony X300. De toute façon, il n’y a pas cinquante moniteurs sur le marché !

 

Côté montage, êtes-vous sur Media Composer ?

Oui et côté stockage sur des Avid Nexis. Nous disposons de quelque soixante-dix licences Avid. Nous louons aussi un peu de matériel à l’extérieur. De temps en temps, on nous demande un montage sur Premiere Pro sur lequel nous avons également des licences. Sur Premiere, nous traitons parfois de la série, des films à petit budget, un documentaire. Tel n’est pas notre cœur de métier, on n’en fait pas beaucoup, un ou deux par an pas plus. La plupart des films et séries sont montés sur Media Composer. Nous sommes sur Mac, des iMac Pro ou des Mac Pro, avec des boîtiers Avid. Nos grandes salles de montage donnent pour la plupart sur l’Opéra-Comique, un environnement vraiment sympa pour les monteurs !

Les salles de montage sont spacieuses, éclairées par la lumière du jour… Nous sommes loin des salles uniformisées low cost. © DR

 

Vous ne touchez pas du tout au son ?

Non, mais avec les séries, ça vient finalement un peu. Nous commençons à réfléchir à cette éventualité parce que les séries sont en demande d’audis identiques qui ne seraient pas de grands audis. Mais voilà, être au centre de Paris, dans un vieil immeuble qui a plus de 300 ans, fait qu’on ne peut pas casser les murs. J’aimerais bien avoir deux audis pour faire du mix de série. On réfléchit !

 

Comment se passent vos relations avec les plates-formes ?

Assez bien avec Netflix puisque nous les connaissons quasiment depuis le début. Nous avons traité un des premiers films Netflix français, Banlieusards. Et puis il y a eu l’une des premières saisons de Family Business. Pendant Banlieusards, nous avons rencontré l’équipe des États-Unis qui s’est installée depuis à Amsterdam. Pour Family Business, nous avons un peu rencontré l’équipe française, constituée en partie d’anciens directeurs et directrices de postproduction, notamment Amélie Dibon. Ces équipes sont en contact avec Mustapha Laatita, notre responsable qui s’occupe des workflows pointus. Avec Netflix, nous entretenons donc de très bons rapports, ils nous font confiance.

On découvre Amazon. On fait cette première série, Cœurs noirs, avec eux, c’est assez nouveau. Cela devrait bien se passer. Pour l’instant, nous n’avons encore jamais travaillé avec Disney, nous aimerions bien. Nous avons livré beaucoup de séries Canal+ (Le bureau des légendes, Validés, L’amour flou…). Patrice, le directeur technique, est membre des commissions techniques de la Ficam. Il y suit les demandes, les validations pour chaque chaîne. Tout se déroule parfaitement bien, rien n’est très compliqué.

 

Et puis l’équipe Netflix s’étoffe de plus en plus…

Effectivement et je me souviens que lorsque nous avons eu connaissance pour la première fois de leur cahier des charges, en réalité ce qui y figurait nous le pratiquions déjà. Netflix exigeait un certain type de LTO, un formatage donné, des workflows type HDR compatibles… En vérité, nous les avions déjà mis en place. Finalement, nous n’avons pas dû changer grand-chose, juste ajouter un petit peu plus de sécurité. Faire tout en 4K n’a pas posé de problème. Nous avions déjà une fibre noire à 10 G. Nous disposions déjà des firewalls exigés. Bref, nous remplissions avant l’heure leur cahier des charges.

 

Autrement dit, Netflix ne vous a pas imposé de monter en gamme, vous aviez déjà la notion de service…

C’est drôle parce qu’au début, quand on voulait se faire enrôler sur le programme Netflix, on nous a dit : « C’est très compliqué. Vous êtes sûrs ? Vous n’allez pas y arriver ». Au final, tout s’est très bien passé. J’imagine que depuis les États-Unis on nous croyait au Moyen-Âge… Je dis ça pour nous, mais je pense qu’ils voyaient de même nos confrères !

 

Avez-vous aussi travaillé la partie effets visuels ?

Un petit peu. Notre graphiste en interne conçoit des génériques, fait du VFX relativement simple, pas de 3D, mais elle est toute seule. Elle dispose de tous les logiciels possibles, Nuke, After Effects, etc. De temps en temps, nous employons un autre graphiste. Nous envisageons de développer cette partie mais on aime bien aussi travailler avec d’autres sociétés de VFX. Nous apprécions ainsi de coopérer avec Umedia, CGEV, Mikros. Je trouve que nous donnons une liberté aux directeurs de postprod, chef op, réalisateurs qui peuvent ainsi choisir avec qui ils veulent travailler.

 

 

« Nous allons continuer à monter un petit peu en gamme » © DR

Comment voyez-vous 2022 ?

Les producteurs rencontrent des difficultés financières tant la situation s’est considérablement durcie ces derniers mois. Beaucoup de films se font mais, paradoxalement, ils partent dans des microstructures, comme déjà évoqué. On sent que tout éclate, on assiste à une « ubérisation » de la postproduction. Néanmoins, je suis confiant parce que nos clients traditionnels sont de grosses sociétés comme Curiosa, Les Films du kiosque, Mandarin, Srab Films (qui a produit Les Misérables), Les Films Velvet, etc. Nous avons diversifié nos activités en faisant pas mal de séries et en travaillant avec les plates-formes. L’idée maintenant est de continuer à s’améliorer, simplifier certaines choses, proposer de nouvelles solutions. Clairement, des économies doivent être faites, sans rogner sur le service, les budgets se réduisant encore. La concurrence avec les microstructures est rude.

Nous allons continuer à monter un petit peu en gamme, proposer des Baselight que d’autres n’ont pas, des choses plus sophistiquées, des workflows HDR, maîtriser toutes les techniques, offrir une vraie expertise, proposer un équipement au top et sécurisé, la fibre, etc. Tout cela sans pour autant nous lancer dans des investissements colossaux que, de toute façon, nous ne pourrions pas amortir. Bref, pour l’année à venir, à moins de devoir faire face de nouveau à un Covid monstrueux, il y a beaucoup à faire, à nous de nous bouger !

 

Avez-vous d’ores et déjà planifié des investissements ?

Pas de gros investissements comme je viens de l’expliquer. Nous avons toujours tout financé par nous-mêmes, souscrit très peu de prêts, notre gestion se veut saine. Nous n’avons aucun crédit en cours. Nous travaillons avec divers fournisseurs comme Magic Hour, DID Technology, Atreid… auxquels s’ajoute 2AVI pour la partie salle d’étalonnage. Nous ne devons d’argent à personne et disposons en outre de quelques réserves. Du point de vue financier les salariés sont associés aux résultats. En 2020, tout s’était arrêté trois mois durant, mais 2021 s’est bien passé.

Pas de gros investissements en vue, certes, mais nous allons refaire toutes nos salles de montage nous procurer des projecteurs de nouvelle génération, et réfléchir à un département son.

 

J’imagine que personnellement vous ne faites plus de montage, vous vous concentrez sur la partie direction d’entreprise, le management…

C’est vrai, mais j’adore la confo par exemple, cela me plaît beaucoup. Dans les périodes un peu compliquées, type pré-Festival de Cannes, je donne un coup de main. Mais principalement, je m’occupe de nos clients, d’être là, de suivre certains réalisateurs, les projections au Max Linder.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #45, p. 92-96