Transporter le spectateur dans le temps des yé-yé, raconter le passé, tout en explorant des sujets de société bien actuels, voici le pari osé et totalement réussi de Mixte, imaginée par Marie Roussin (Les Bracelets rouges). Cette série revisite la France du général de Gaule, avant le raz-de-marée de 1968 et la révolution sexuelle. Par sa qualité scénaristique, sa réalisation au cordeau et le jeu impeccable des acteurs, la plate-forme vidéo de Jeff Bezos a mis les petits plats dans les grands pour séduire le spectateur !
Ce petit bijou ciselé par En Voiture Simone Production et Autopilot, pensé et écrit par Marie Roussin, malgré quelques aléas de tournage, est une vraie réussite. C’est en lisant une brève dans la presse régionale sur un lycée autoproclamé, en 1962, le premier à être devenu mixte dans son département, que la jeune scénariste tient son sujet. Un thème qui fait d’ailleurs écho à son parcours personnel, puisque curieusement en tant que fille, elle a été scolarisée enfant dans une école de garçons, se souvient-elle ! Puis en visionnant une archive de l’ORTF, un micro-trottoir de 1959, elle n’a plus de doute. « J’étais tellement étonnée par les réponses ! J’ai vu une manière de parler des problèmes actuels, d’une manière décalée, en les rendant moins didactiques », sourit-elle.
Elle imagine alors sa galerie de personnages et, telle une dentellière, façonne son récit autour de la superbe Annick, aux formes proches d’une Brigitte Bardot, d’une brune Simone, fraîchement débarquée d’Algérie, de la nièce du surveillant général, Michèle, de son grand frère, Jean-Pierre, qui se prend pour le nouvel Alain Delon, du gamin de l’Assistance publique, Alain ou du fils de bourgeois un peu bouboule, Henri, etc. Si l’action se situe en 1963, elle soulève des questions au cœur de la société des années 2020 : rapport entre les femmes et les hommes, homosexualité, lutte des classes, etc. Dans Mixte, rien n’est balancé au nez du spectateur, tout est subtilement dévoilé, par touche.
« Donner une autre image de la France »
Marie Roussin propose alors son projet à Caroline Solanillas et Laurent Ceccaldi, d’En Voiture Simone Production, avec qui elle a déjà travaillé notamment sur la série Hôtel de la Plage, pour France Télévisions. L’envie de retravailler ensemble est commune et grâce à une aide à l’écriture du CNC, un pilote de la future série Mixte est écrit. C’est à cette étape que la rencontre avec Amazon Prime Video a lieu.
Pour sa première série en tant que showrunneur, Marie Roussin salue un accompagnement « avec une grande liberté dans le développement de la trajectoire des personnages ». À partir de l’épisode 3, les épisodes sont écrits en ateliers d’écriture. En tout, six scénaristes ont ainsi collaboré à l’écriture de Mixte : Julie-Albertine Simonney, Vladimir Haulet, Bertrand Marzec, Clémence Madeleine-Perdrillat, Hélène Le Gal et Frédéric Faurt.
L’enjeu est de taille car cette production originale Amazon Prime Video, 100 % française, a vocation à être proposée dans plus de deux cents pays et territoires en 2021. Mixte met en lumière, non seulement des talents français mais aussi le système éducatif, si spécifique à l’Hexagone. Autre point fort de cette série : le récit n’est pas ancré à Paris, il ne reprend pas les clichés carte postale de la capitale, connus partout dans le monde, « le but était vraiment de donner une autre image de la France », précise Caroline Solanillas.
Pour cela, le choix doit se porter sur une ville moyenne. La production effectue des repérages dans toutes les régions en France, contacte tous les bureaux de tournage à la recherche du décor parfait. « Quand les baby-boomers arrivent au lycée et que les effectifs des classes explosent, l’unique moyen de résoudre cela est d’imposer la mixité », souligne Marie Roussin. « En 1959, le ministre de l’Éducation nationale, Jean Berthoin, décide alors de ne plus construire que des lycées mixtes. Pour la cohérence du récit, nous avions besoin d’un lycée ancien », ajoute-t-elle.
Le choix se fixe sur une ancienne abbaye royale, qui a réellement été utilisée comme lycée dans les années 60, située au cœur de Saint-Jean-d’Angély, une bourgade de Charente-Maritime. « Nous avions déjà tourné en Nouvelle-Aquitaine. C’est une région qui accueille vraiment bien les tournages, qui a des techniciens de qualité. Et puis, nous avons eu un réel coup de cœur pour ce lycée, qui était d’ailleurs, le premier que nous ayons vu », reprend la productrice. Malgré tout, par acquit de conscience, les repérages se poursuivent dans tous les territoires, pour in fine, revenir à ce fameux bâtiment angérien.
Une blonde, une rousse, une brune
Côté casting, Fanny de Donceel est chargée de trouver les comédiens pour incarner les rôles d’adolescents, Emmanuelle Prévost gérant celui des adultes. « C’était important, outre que ce soit de bons comédiens, qu’ils soient très identifiables. Ce sont principalement des gens de cinéma », constate Caroline Solanillas. Autre point très agréable pour le spectateur : Mixte est une série chorale qui fait aussi la part belle à tous ses acteurs, même aux rôles secondaires, qui existent vraiment. C’est donc de jeunes talents du cinéma et de la télévision français qu’est remplie une des classes de ce lycée Voltaire.
Si les filles sont onze à intégrer l’établissement en ce beau jour de septembre 1963, la caméra va suivre trois demoiselles, une blonde, une rousse, une brune.
Annick Sabiani, fille d’une tenancière de bar, un peu dépassée par sa vie, incarnée par Agnès Ramy, est la blonde fatale, dans les standards physiques des années 1960, un point important pour Marie Roussin. Cette jeune fille, qui fait fantasmer toute la classe de garçons, est jouée par Lula Cotton-Frapier, découverte dans la série Skam.
Léonie Souchaud, révélation du long-métrage de Véro Cratzborn, La Forêt de mon père (2020), campe la plus discrète Michèle Magnan. Anouk Villemin (Demain nous appartient) offre une parfaite Simone Palladino « bien plus jolie que celle que j’avais écrite », sourit Marie Roussin. La jeune fille tombe totalement sous le charme de Jean-Pierre Magnan, très bon Baptiste Masseline. Souffre-douleur de la classe, Henri Pichon, joué par Nathan Parent, est un jeune acteur au CV déjà bien fourni entre Plus belle la vie et plusieurs rôles au cinéma (Les mains en l’air, Le Corps de Cassandre).
Visage plus connu de la bande (La Rafle, Victor Hugo, Ennemi d’État, De l’autre côté) celui de Gaspard Meier-Chaurand, incarne Alain Laubrac, le gamin de l’Assistance publique. Tout ce petit monde est sous l’autorité du proviseur Jacquet, l’excellent François Rollin, du surveillant général, aussi guindé qu’intriguant, Paul Bellanger, brillamment porté par Pierre Deladonchamps (César pour L’Inconnu du lac et pour Le Fils de Jean), leur santé étant assurée par la sulfureuse madame Jeanne Bellanger, Maud Wyler (La Vie d’Adèle, Les Aventures du jeune Voltaire).
Dans la salle des professeurs, se croisent des personnages hauts en couleur tels que le professeur de latin grincheux, Monsieur Douillard, l’étonnant Gérald Laroche, la professeure d’histoire géographie, l’austère et psychorigide, Mademoiselle Giraud, la méconnaissable Anne Le Ny (Intouchables), mais aussi la charmante contractuelle, enseignante d’anglais, Mademoiselle Couret, incarnée avec grâce par Nina Meurisse (Place Publique, L’Effet aquatique, etc. Prix Lumières 2020 pour Camille) qui va faire fondre le cœur du surveillant général ! Dans les rôles, hors du lycée, citons la maman de la professeure d’anglais, Marie-Christine Barrault, Amira Casar la belle Irène ou encore Christophe Paou, le père bourgeois, si typique de ces années pré-soixante-huit, d’Henri Pichon !
Production sous la Covid
À l’instar de l’intégration des jeunes filles dans ce lycée Voltaire, la production n’a pas été un chemin tranquille, elle a dû slalomer entre les différents confinements et les mesures sanitaires liées à la pandémie. Il faut dire que le tournage devait débuter le 18 mars 2020… À la suite du premier confinement, il aura fallu attendre le mois d’août 2020 pour que le premier tour de caméra ne soit enfin lancé ! Entre-temps, Marie Roussin et son équipe ont pu peaufiner et terminer l’écriture des derniers épisodes.
Deux nouveaux réalisateurs ont été choisis par les producteurs et la créatrice, les premiers n’étaient plus disponibles. C’est donc Alexandre Castagnetti (Tamara) qui a réalisé les quatre premiers et Édouard Salier (Mortel), les quatre derniers. « Nous étions très bien préparés. Un des points forts a été la présence sur le plateau de la showrunneur. Marie Roussin a eu une réelle collaboration avec les réalisateurs et elle a été garante de la continuité », explique la productrice, Caroline Solanillas.
Malgré un dispositif très élaboré, le tournage, intégralement en décors naturels, a pu, grâce notamment au travail d’une importante équipe Covid, se terminer en décembre dernier. Saluons, en outre, le travail des chefs opérateurs Marie Spencer et Mathieu Plainfossé qui ont su exploiter la lumière chaude d’août se reflétant sur l’architecture si reconnaissable des bâtisses de la région. La cour du lycée est même garnie de graviers blancs pour garder cette teinte si caractéristique.
Si le budget de la série n’est pas dévoilé, des plans très sophistiqués ont pu être réalisés grâce à l’ingéniosité des chefs machinistes, Hervé Rousset et Pascal Delauney, ainsi qu’à l’accès à un matériel technique habituellement inaccessible pour une série TV (Steadicam, grue fixée sur un camion, etc.). Amazon Prime Video, diffusant mondialement ses programmes, s’est donné les moyens de son ambition : Mixte est réalisée comme une série d’aujourd’hui.
En effet, le montage est dynamique, moderne, et ce dans une ambiance années 1960 parfaitement reconstituée. De même, un soin infini a été apporté aux costumes créés par : Emmanuelle Youchnovski, à la déco extrêmement documentée mise en place par l’équipe de Laure Lepelley, à la coiffure confiée à Morgane Salou ainsi qu’au maquillage de Sabine Fevre. Côté effets spéciaux, le cleaning des éléments anachroniques a été réalisé par Digital District. Si, comme toute production américaine, le final Cut de Mixte appartenait à Amazon Prime Video, la productrice et la showrunneur sont ravies du résultat.
« C’est une expérience unique que nous avons vécue », conclut Marie Roussin. Si elle a pu avoir des doutes, notamment sur la bande originale, supervisée par Pierre-Marie Dru (Pigalle Production), elle en est revenue, convenant qu’en fait, celle-ci colle parfaitement. « C’est très rock et c’est parfait, nous avons pu aussi glisser des standards français incontournables », conclut-elle. On ne peut que conseiller de se ruer sur Prime Vidéo pour découvrir Mixte. Première partie en ligne en France, le 14 juin, la seconde, le 21 juin.
En Voiture Simone : des projets plein le coffre
Créée en 2014, En Voiture Simone, société spécialisée dans la fiction, a déjà à son actif des productions telles que la série courte La Minute vieille, la série Kepler(s), l’unitaire La Mort dans l’âme et Mixte. Parmi ses projets, la plus ambitieuse, Babel, est une série internationale, écrite par Jean-Yves Arnaud et Yoann Legave, coproduite par Entertainment One. Également son distributeur, celui-ci est en phase de recherche de financement complémentaire, le tournage devant être lancé au printemps 2022.
Mariant magie et quête identitaire, Babel suit une jeune archéologue Blanche, pas du tout calibrée pour l’aventure, qui part en Irak à la recherche des origines de l’écriture… mais c’est aussi l’histoire d’une fille qui cherche sa propre origine. En France, cette série, très demandeuse en VFX, sera diffusée par France Télévisions.
Pour Slash, Jean-Yves Arnaud écrit cette fois avec Moïra Bérard et Nils Mathieu, Carpe Diem, une comédie post-apocalyptique… sans apocalypse ! Le tournage est prévu en juillet.
Dans un registre totalement différent, actuellement en développement pour TF1, T’as vu le monsieur, une fiction en deux parties, écrite par Mélusine Laura Raynaud, coproduite avec Mesdames Productions (Alexandra Crucq et Maïtena Biraben), revient sur l’expérience de Jérôme Hamon, premier greffé total du visage.
http://www.envoiture-simone.fr/
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #42, p. 54-57. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.
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