Création de nouveaux studios et d’une zone postprod, développement de la virtualisation, centralisation du stock décors et de la menuiserie… Les moyens engagés font du lieu une vitrine du groupe inédite à l’échelle du pays.
Créer le « petit Hollywood des séries »
En 2018, alors qu’elle inaugurait les studios de Vendargues, près de Montpellier (16 000 m2 dédiés au nouveau feuilleton Un si grand soleil), Delphine Ernotte, PDG de France Télévisions, avait osé cette prophétie. L’ambition était assumée : en faire un « projet industriel national de grande ampleur à la gloire de l’audiovisuel public français ».
Quatre ans plus tard, alors que la quatrième saison du feuilleton quotidien confirme son statut de poids lourd du PAF (4 millions de téléspectateurs), la promesse devient réalité. Le site est désormais la base des productions « fiction » du groupe. « Cela a un sens pour le groupe France Télévisions », signale Olivier Roelens, producteur exécutif qui pilote les studios de Vendargues. « Quand la décision a été prise de créer un nouveau feuilleton quotidien, il était également envisagé de créer un hub de production durable, à la mesure du groupe. »
Au cœur d’une zone industrielle, un ancien hangar logistique de 16 000 m2 avait alors été aménagé comme base du feuilleton. Cette « phase 1 », c’était deux studios de 1 100 m2, un dédale de bureaux et locaux techniques autour d’un grand hall/forum, un garage et une zone de racks pour le stockage des décors. La postprod, de son côté, était assurée par l’équipe de Saint-Cloud. « C’était fonctionnel, mais en devenir », analyse Olivier Roelens. « La série débutait. Il a fallu s’installer, déterminer une façon de travailler. » La suite dépendait de l’accueil d’Un si grand soleil.
Le public étant tout de suite au rendez-vous, le projet de développement pouvait prendre vie car, pour pérenniser le site, il fallait « installer des conditions de travail plus efficaces », énonce Olivier Roelens. « Passer à l’industrialisation, avec un outil plus pro, totalement aux normes. » Et même aller plus loin : le site de Vendargues étant stratégique, proche des grands axes, facilement accessible en camion, au cœur d’une région soutenant les industries créatives, il avait tout pour devenir un pôle national.

Unique en France
Pour y parvenir, l’expérience des premières années a permis d’identifier des manques. À la fois pour renforcer le feuilleton, présent à l’année, mais également en vue de nouvelles activités. « On en arrive à la phase 2 », mentionne Olivier Roelens. « Maintenir la production d’Un si grand soleil, tout en développant un outil de fabrication polyvalent, qui peut s’adapter à d’autres projets. » Un pôle capable de répondre à tous les besoins. « Vendargues ne devait plus être vu comme le studio d’Un si grand soleil, mais comme le hub des studios fictions du groupe, mis à disposition du feuilleton », résume-t-il.
Un site unique en France, qui confirme les ambitions de l’audiovisuel public en termes de production : quatre studios, la menuiserie centrale et la base logistique mobilier/accessoires du groupe, un pôle de création de décors virtuels, un pôle de postproduction… Le tout, accompagné d’un restaurant de 140 couverts et d’aménagements paysagers, pour accueillir au mieux 130 à 200 salariés, selon les pics d’activité.
Démarrés en 2019 par le restaurant, les grands travaux prendront fin mi-2022. « J’ai travaillé sur le lancement du feuilleton », se souvient Brice Jourdan, chef de projet chez Ingénierie Process Fabrication, la division technologique du groupe FTV. « Les nouveaux aménagements comblent tous les manques. À l’échelle du pays, c’est un projet de grande envergure ! »
Le symbole, ce sont les deux nouveaux studios. Le « C », d’une surface de près de 1 200 m2, est construit dans un esprit de « boîte dans la boîte ». « La dalle béton repose sur une mousse acoustique », détaille Alexandre Glenat, adjoint à la directrice déléguée du centre d’exploitation fictions/feuilletons, en charge des travaux. « Cela permet d’empêcher toutes les vibrations en remontée du sol. » Les cloisons périphériques extérieures sont posées sur le sol, alors que les cloisons périphériques intérieures sont posées sur la dalle acoustique. À peine reliées entre elles, ces cloisons intérieures sont équipées d’un système antivibratile qui permet une atténuation de -60 Db. « Quand les portes sont fermées, on est complètement isolé ! » La preuve : conçus sur ce modèle, les studios A et B ont continué à tourner pendant tout le chantier !

Studios High-tech
Le « C » sera doté de dépendances : une salle figuration, des sanitaires, une salle de maintenance des équipements caméra et vidéo, une salle déco et une zone technique. Prévu pour juin, il viendra en renfort du « D », finalisé en janvier 2022.
Totalement « autonomisable » avec ses bureaux, loges et accès camions, ce studio de 600 m2, dispose de la même isolation acoustique. Au premier regard, on est saisi par son fond vert cyclo à 360° et les mires de triangulation du plafond, repères pour l’incrustation des décors 3D temps réel. Sa forme carrée provoquant des effets reverb, son pourtour a été équipé de rideaux acoustiques. Un choix qui fait l’unanimité. « Au-delà du son, les rideaux améliorent également les effets de lumière et réduisent les reflets du fond vert », signale Philippe Malleck, chef électro référent à Vendargues. « L’outil en devient plus agréable à utiliser. » Polyvalent, l’espace s’adapte à tout : décors traditionnels, installations mixtes entre réel et virtuel, tournages en « virtuel pur ». Et ce n’est pas fini : Les Tontons Truqueurs, division VFX du groupe FTV, planchent sur l’installation d’un écran Led, étalé du sol au plafond sur un mur du « D », et renforcé par des murs mobiles Led. L’objectif : « pousser encore plus loin » l’incrustation de décors 3D temps réel.
Construit par FL, son gril se divise en trois rectangles centraux et une partie périphérique. Cette dernière supporte les projecteurs dédiés au fond vert : quarante-six Fos/4 Panel et sept Matrix Color deuxième édition, pilotés en DMX depuis une console centrale. « D’autres univers DMX sont prévus pour les projecteurs des tournages », note Philippe Malleck. « On envisage de développer un contrôle DMX en direct des machines VFX, pour que les projecteurs réagissent aux décors virtuels », complète Pierre-Marie Boyé, directeur de production chez Les Tontons Truqueurs.

Virtualiser les décors
Tout juste livré, le « D » va monter en puissance. « On ne voulait pas se précipiter », explique Jean-Christophe Rouot, directeur de production chez france.tv studio. « On attendait les premiers essais pour dire aux textes : vous pouvez fournir plus de séquences VFX. » Les séquenciers des prochaines semaines sont déjà pleins ! D’ailleurs, ce studio D est l’occasion d’optimiser le planning. Grâce à ses capacités VFX, il accueille déjà des scènes prévues en extérieur. « On a désormais le choix », estime Jean-Christophe Rouot. « Maintenir, pour des raisons artistiques, le tournage extérieur ou rapatrier la séquence en studio. Avec les décors virtuels, on est capables de tout faire ici. »
Ce nouvel espace de tournage va également accueillir une innovation des Tontons Truqueurs : le rouling voiture avec incrustation 3D temps réel. « Avec le cyclo fond vert 360°, on peut tourner sur trois axes sans bouger la voiture », s’enthousiasme Pierre-Marie Boyé. « On va pouvoir exploiter à fond cette technologie. » Un stand voiture va d’ailleurs prendre place dans le studio, avec système lumière prêt à l’emploi. « Cette installation fixe pourra s’activer avec la console. Les réglages seront déjà définis et adaptés à nos environnements virtuels. Il suffira de caler la voiture, descendre les lumières, et c’est parti ! »
Le pôle de Vendargues offre ainsi l’opportunité de pousser vers la virtualisation des décors. « Les tests préfigurent les capacités de nos outils », glisse Pierre-Marie Boyé. « On peut partir de plus en plus sur du fond vert sans feuilles de décor. » Il imagine même des zones de sols verts, pour des incrustations intégrales. « Pour augmenter le champ des possibles, on veut trouver le bon équilibre entre réel et virtuel. »
Philippe Malleck, le chef électro, ne cache pas sa fierté : « Ce studio D est magnifique ! Disposer d’un vrai outil dédié à la VFX, c’est une valeur ajoutée. On peut faire ce que l’on veut, intégrer ce que l’on veut. » L’équipement est « tellement réussi » qu’il devient « la nouvelle référence. On l’a présenté aux décideurs, qui ont compris qu’il n’y avait plus de limites. » Résultat, le studio C va être aménagé à l’identique : cyclo vert à 360° et rideaux acoustiques. Vendargues aura alors deux studios « VFX Ready ». « C’est beaucoup pour la série, mais on voit plus loin », prévient Olivier Roelens. « Cela va nous permettre d’accueillir plein d’autres choses. Grand studio, fond vert, mur Led… On va disposer d’un outil dans lequel les producteurs du groupe et de potentiels clients externes pourront trouver tout ce dont ils ont besoin. »

Menuiserie, peinture et décors
Qui dit pôle de fictions, dit besoins de décors. Une menuiserie professionnelle de 600 m2 a donc été créée. Dotée de systèmes d’aspiration des poussières et sciures, de renouvellement de l’air, elle répond aux besoins de l’ensemble du groupe FTV : studios, décors, mobiliers techniques… L’investissement est conséquent : bras manipulateur pour les charges lourdes, machine CNC usinant les pièces à la chaîne… « Le gain de temps est énorme par rapport à ce qui se faisait à la main », alerte Alexandre Glenat. L’espace dispose aussi d’une zone soudure et travail du métal. « Adosser au plus gros centre de production du groupe la menuiserie centralisée, cela semblait une évidence », confie Olivier Roelens. Logiquement, un espace peinture de 250 m2 est accolé à la menuiserie. Lui aussi est équipé à la hauteur des ambitions : ventilation indépendante, mur aspirant pour les travaux avec produits chimiques, local Sorbonne pour le nettoyage, le mélange, la récupération des matières chimiques et le filtrage des eaux usées…
Dans le même esprit de centralisation, Vendargues accueille désormais la base logistique des décors du groupe FTV. Rapatriés de tout le pays, les objets sont désormais rangés sur deux étages. En bas, le mobilier est installé sur des racks. En haut, une zone de 450 m2 est consacrée aux univers des petits accessoires : luminaires, tissus, électronique… Au total, le stock compte près de 3 000 meubles et des dizaines de milliers d’objets !
Progressivement, tout va être répertorié sur un logiciel de gestion interne. L’ensemble des chefs déco du groupe aura accès à des fiches, agrémentées de photos prises dans le cyclo dédié, au rez-de-chaussée. Dans un second temps, la direction envisage d’ouvrir le stock aux clients externes. « Pour l’instant, cela tourne en interne », indique Olivier Roelens. « Mais ce sera une nouvelle opportunité de développement. »
Postprod suréquipée
Pour compléter le pôle : il ne manquait que la postprod. À partir de cet été, l’équipe de Saint-Cloud va donc être rapatriée sur place. L’occasion d’offrir aux techniciens plus d’espace, de moyens et de confort. Sur deux étages et 600 m2, les techniciens disposeront d’équipements de pointe, dépassant largement les besoins de la série.
Quatorze salles de montage vont ainsi être dotées de la solution Avid Media Composer. Deux salles d’étalonnage, aux plafonds noirs et murs mats, disposeront du logiciel Davinci Resolve 17. Cinq salles de montage son bénéficieront du logiciel Avid Pro Tools et de consoles Avid S1 couplées à un iPad pour les réglages. Ces salles son sont conçues comme des studios : chaque pièce disposera d’une dalle acoustique indépendante, de pièges sonores, de portes acoustiques et de murs obliques pour limiter la réverbération. L’espace comprendra également deux auditoriums dédiés au mixage, équipés chacun avec deux Pro Tools, l’un fonctionnant en player et l’autre en recorder, des consoles Avid S6 24 faders, ainsi que des projecteurs Optoma. Enfin, une salle de post-synchro, avec une dalle acoustique spécifique, est dotée de quatre micros Neumann U87 studio set et d’un projecteur Optoma.
À proximité, se trouvera la salle des techniciens et ses quatre postes dotés des solutions Avid et d’outils admin comme la solution de transcodage de Woody technologies et le logiciel Limecraft. De quoi permettre de piloter le parc de quarante mini PC ayant accès à la workstation nodale basée dans les baies de la salle technique. Pour gérer les médias du site, la solution choisie est Avid Mediacentral et son option de consultation à distance Mediacentral cloud ux. Les équipements de postproduction Avid ont été fourni par CTM Solutions.
Sur les vingt-trois écrans du parc, seulement huit sont HD. L’enjeu étant de passer progressivement à la 4K, les quinze autres moniteurs sont des Sony UHD. Les capacités de stockage à vide atteignent les 450 téraoctets, pour être déjà « 4K ready ».
S’il y a autant de salles, c’est que cet espace est pensé pour accueillir d’autres projets que le feuilleton. « On aura un volume d’activité plus important qu’à Saint-Cloud », prévient Olivier Roelens. Et pour favoriser les rencontres, d’autres services occupent les couloirs de la postprod : reprographie, bureaux de production, bureaux déco… C’est là que se trouvent également les salles VFX des Tontons Truqueurs, équipées avec six stations graphiques, et la solution Qumulo, offrant une fibre dédiée 100 Go et 790 téraoctets de stockage.
Upgrade en qualité
Rapprocher les bureaux VFX et décors facilite le travail, pour Pierre-Marie Boyé des Tontons Truqueurs. « On est sur une nouvelle méthodologie de travail, avec le développement de décors mixtes réel/virtuel. Pour des projets complexes, on peut prévoir des brainstormings communs. Les choix esthétiques sont laissés au chef déco, mais l’équipe VFX peut se prononcer pour optimiser la partie virtuelle. »
Les Tontons Truqueurs bénéficient également d’un nouveau laboratoire en rez-de-chaussée, dont deux murs seront bientôt peints en vert. « On y stocke le matériel et on expérimente les systèmes de tracking avant de les déployer sur le plateau. » En ce moment, ils testent ainsi la technologie de trackers Mo-Sys, appelée à être déployée dans le studio D.
Une démarche de constante innovation qui résume bien le projet de Vendargues : aller « toujours plus loin dans le concept ». Mais à ce stade, l’optimisation spatiale est telle qu’il devient impossible de « pousser les murs ». L’enjeu, désormais, est de profiter à plein de ce nouvel écrin. « Maintenant que les moyens sont déployés, l’objectif est de remplir le studio d’activité », glisse Olivier Roelens. « Avec quatre studios, peut imaginer quatre tournages en parallèle. Le potentiel est énorme. »
« C’est l’occasion de s’ouvrir à de nouveaux projets, de déterminer comment ce hub peut leur servir. Mais aussi de favoriser les rencontres avec les partenaires, les écoles (voir encadré). Entrer dans une démarche prospective pour travailler ensemble. »
En attendant, tout le monde espère que ce pôle contribuera à faire monter d’un cran la qualité des fictions maison. « L’évolution des outils et les nouvelles technologies ont forcément un impact sur le rendu qualitatif », suggère Olivier Roelens. C’est déjà visible pour Un si grand soleil : les fans ont pu découvrir récemment des séquences spectaculaires de poursuite en voiture, réalisées intégralement en 3D. « Cet outil va libérer les ailes de la série. Les fonds verts, l’écran Led, cela permet une infinité de décors, et donc de nouvelles idées. » De quoi permettre plus de liberté dans l’écriture. De même, avoir une menuiserie sur place, un stock immense de décoration et des équipes de VFX, cela promet un vrai gain en qualité de décors. « On s’offre le potentiel d’imaginer différemment. C’est une plus-value pour la série et tous les futurs projets. »
Enfin, rapatrier la postprod dans des locaux plus modernes et mieux équipés aura forcément un impact. « On peut imaginer un gain qualitatif », espère Olivier Roelens. « Plus de confort, une meilleure insonorisation, c’est un environnement qui peut pousser le résultat un cran plus haut. » Dès ce printemps, les épisodes de la saison 4 bénéficient de l’évolution des studios. Il sera intéressant de découvrir la cinquième saison, déjà commandée pour l’an prochain, qui aura profité pleinement de l’outil. Le soleil n’a pas fini de briller, du côté de Montpellier.
S’ouvrir aux étudiants
Le pôle de Vendargues tisse des liens avec les écoles de cinéma, 3D et effets spéciaux des environs. Ainsi, l’an passé, le chef déco du site a animé un atelier « décors réels » au sein de l’ESMA. Cette année, c’est l’inverse : un groupe d’étudiants d’ArtFX a été invité à participer à une expérience de recherche mêlant mocap, incrustation 3D temps réel, caméras virtuelles, éclairage dynamique… « Mélanger autant de technologies, c’était sans doute une première mondiale », sourit Pierre-Marie Boyé des Tontons Truqueurs. « C’est vraiment top d’aller à la rencontre des étudiants, de l’équipe pédagogique. »
Ces échanges sont appelés à se multiplier. « Nos métiers sont nouveaux, il n’existe pas encore de formation », explique le directeur de production de LTT. « Former des jeunes à cette nouvelle façon de produire, à de nouveaux métiers de graphistes, opérateurs… C’est l’opportunité de les préparer à tous ces futurs enjeux. » Et qui sait, favoriser des recrutements. D’ailleurs, la profession s’intéresse à ce qui se fait à Vendargues : Epic, qui développe le moteur 3D Unreal engine, est venu en visite, et envisage de faire des formations, sur place.
Se connecter aux étudiants, c’est un symbole d’ouverture, pour Olivier Roelens, producteur exécutif du site. « Nos nouveaux plateaux nous permettent de grandir. On peut s’ouvrir, au-delà des tournages. Se connecter aux entreprises, au monde de la formation. » Il suggère une dimension R&D inattendue au sein du pôle. « On imagine une sorte de laboratoire d’expérimentations de toutes ces nouvelles technologies. Ce sera d’autant plus intéressant avec l’arrivée des panneaux Led dans le studio D. » Justement, le lien est déjà établi avec des chercheurs de l’école des Mines d’Alès, spécialisés dans la mocap et le tracking !
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #46, p. 40-44
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