Au neuvième jour du Festival, ce n’est pas une conférence comme les autres à laquelle assistent quelques accrédités, dont Claude Lelouch qui s’est glissé parmi les auditeurs pour découvrir en avant-première exclusive les premières images de la restauration de l’un des films les plus ambitieux de l’histoire du cinéma.
Il est midi et Frédéric Bonnaud s’installe sur scène pour raconter la « cinquième saison » de ce travail de titan, dont il espère une sixième et dernière saison avant de présenter le film final, à l’horizon 2024. Alors que le temps passe, les investissements s’accumulent, l’intérêt d’une telle entreprise semble remis en question… Tour d’horizon des questions et mystères qui entourent ce film.

Pourquoi restaurer Napoléon ?
Une telle restauration touche à des intérêts culturels nationaux et exige une volonté politique et économique solide. Le film Napoléon appartient aujourd’hui entièrement à la Cinémathèque française, et c’est grâce à l’impulsion de son président Costa Gavras et du conseil d’administration qu’une grande part de cette restauration a pu être entreprise. Le CNC a aussi largement contribué à ce projet en accordant un budget pour le salaire de chef monteur Georges Mourier qui suit le cours de cette restauration, définitivement pas comme les autres…
La Cinémathèque s’est fait un devoir de parvenir à la restauration de cette pièce maîtresse de l’histoire du cinéma français. Le projet a atterri entre les mains d’experts en la matière, dont Georges Mourier, à qui l’on doit notamment la découverte des différentes versions du film. Pour rappel, le Napoléon d’Abel Gance existe en deux versions : une version opéra, qui dure quatre heures, et une version de neuf heures appelée « Apollo » en référence au cinéma commercial dans lequel elle fût diffusée à sa sortie.
Grâce à l’expertise du monteur, on a pu constater que les prises retenues pour les différentes séquences du film n’étaient pas les mêmes dans ces deux versions. La situation est en réalité encore plus complexe car il existe aussi une version de cinq heures trente réunissant tous les éléments du film que possédait Kevin Brownlow, mais la Cinémathèque a décidé de restaurer la version la plus proche de la volonté d’Abel Gance, à savoir une version d’un peu plus de sept heures, résultat de la réunion de tous les éléments disponibles dans le monde de la version Apollo du film.

Comment restaurer Napoléon ?
La restauration du film est d’une ampleur telle qu’elle pose des questions d’ordre juridique et économique : comment se finance un tel projet ? à qui appartient le film ? Un autre problème matériel crucial à l’égard de ce film est d’ordre créatif : il n’y a jamais eu de partition musicale en raison de la durée du film, et l’on sait juste qu’une partie du film était accompagnée par une partition d’Arthur Honegger…
Plusieurs experts ont donc travaillé sur ces questions. La SACD tout d’abord, qui en est venue à la conclusion que la Cinémathèque française était bel et bien propriétaire de l’exploitation du film dans le monde entier, en tant que représentante des droits de succession de l’auteur Abel Gance. Francis Ford Coppola, dont le nom a souvent été associé à ce film pour en avoir « acheté les droits », a été écarté des droits actuels : il a bien a acheté des droits mais pour une durée limitée.
Sur le volet économique, le budget prévisionnel de restauration était de 4 millions d’euros. « Ce qui, pour donner un ordre de valeur, correspond à la somme allouée à la production du film Les Amandiers de Valeria Bruni Tedeschi en compétition à Cannes cette année, ou du prochain André Téchiné », illustre Frédéric Bonnaud. Si cette somme est standard pour les longs-métrages de fiction, pour la restauration d’un classique du cinéma muet des années 1920 elle est plutôt hors norme. Pour rassembler ce budget conséquent, la Cinémathèque a fait appel à des mécènes privés : Netflix et le producteur suisse Michel Merkt se sont positionnés sur les rangs mais aucun acteur privé français !
Enfin, pour accompagner musicalement ce monument, Simon Cloquet, le neveu du chef opérateur du même nom, a transmis une maquette et fait écouter sa proposition pour l’épisode de Toulon à la Cinémathèque, qui l’a à son tour proposé au conseil d’administration qui lui a demandé de travailler chaque partie, une à une. Depuis, un accord a été trouvé avec Radio France pour que deux orchestres enregistrent la partition (et la jouent peut-être un jour devant du public…).
Un film unique en son genre
Le Napoléon d’Abel Gance est définitivement un film démesuré et déraisonnable. Il est le chef-d’œuvre d’un artiste hors pair, conscient de la valeur de son travail, qui a mixé, remixé, travaillé et expérimenté son propre matériel filmique, au point d’en détruire lui-même une partie non négligeable.
Inclassable, Napoléon est à la fois le biopic d’une vie extraordinaire, un film expérimental, un film d’auteur et un film intime. Il a traversé les âges sans prendre une ride, et son histoire est au moins aussi mythique que le film lui-même. En dépit d’un trou de 800 000 euros dans l’enveloppe nécessaire à sa restauration, si l’œuvre finale venait à voir le jour en 2024, il ne fait aucun doute que sa diffusion sera un nouveau rendez-vous d’Abel Gance avec l’histoire du septième art, 97 ans après la première diffusion de ce chef-d’œuvre…
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #49, p. 92-93
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