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Avec son nouveau système Ultra Motion Crane (UMC), Deep Vision cible clairement le marché international. © Deep Vision

Le making of de la natation selon Deep Vision

Si, au fil des années, le prestataire basé à Malakoff (Hauts-de-Seine) a vu s’élever à l’international une certaine concurrence autour des bassins, il demeure unique dans sa spécialité.

Des hippopotames de Tanzanie, où il a réalisé ses premières prises de vue sous-marines pour les besoins d’un documentaire animalier sur Canal +, aux bassins des championnats d’Europe et du monde de natation, qu’il couvre régulièrement depuis 2012, Alain Souffi a fait de l’eau son univers quotidien.

En 1998, cet amoureux de la mer, électronicien et opérateur vidéo de formation, crée, avec sa femme Natacha, gérante, Deep Vision, dont il devient le directeur général. Mais ce n’est que dix ans plus tard, en juin 2008, que la société tourne ses premières images sous-marines sur une compétition de natation en France, en l’occurrence l’Open EDF à Paris.

 

Un catalogue de prototypes

Aujourd’hui, entre travelling sous-marin, caméras fixes et autres modèles à tourelle PTZ HD et 4K, Deep Vision aligne une dizaine de systèmes dédiés à la discipline, qui représente environ 60 % de son activité. Les plus récents sont la nouvelle tête 4K sous-marine baptisée Aqua, munie d’une caméra Sony FCB ER 8530, d’un poids de 272 grammes, avec un zoom x30, la troisième version d’un système de travelling vertical et, enfin, l’Ultra Motion Crane (UMC), une perche accueillant une caméra high speed Dream Chip à 400 images/seconde avec un objectif grand angle Kowa ou Fujinon pour le fish eye.

« Compte tenu du peu d’exemplaires dont nous disposons, ces systèmes sont des prototypes », souligne Alain Souffi, avant d’en détailler les points forts : « Par rapport à nos anciens modèles, l’une des grosses avancées avec la nouvelle tête 4K Aqua est que l’axe optique est désormais dans l’axe mécanique. Cela signifie que lorsque les nageurs repartent dans l’autre sens, la caméra demeure parfaitement au centre de la ligne d’eau. »

Autre nouveauté : l’Aqua et, surtout, le système de travelling vertical, qui se déplace sur une hauteur de trois mètres environ, à la vitesse de quelque deux mètres/seconde, bénéficient d’une nouvelle motorisation, avec plus de couples au démarrage. « Le fait de disposer d’un moteur très coupleux permet d’avoir un mouvement très progressif, suivant une courbe. Ce qui était très compliqué à obtenir, d’autant plus que nous utilisons des joints là où d’autres systèmes n’en ont pas. »

De la même manière, grâce à un nouveau moteur très puissant, l’Ultra Motion Crane, positionné près du mur de départ et d’arrivée, offre une rapidité et une souplesse dans le mouvement permettant d’immerger la caméra et de l’extraire de l’eau, sans à-coups ou presque. « Grâce à différents réglages à sa portée, le cameraman peut choisir la vitesse à laquelle il va filmer, en fonction du type d’épreuve », complète Alain Souffi.

De plus, la flèche, d’une portée de trois mètres, a été rigidifiée par rapport à celle d’une perche « classique », type Polecam, à l’intérieur de laquelle coulissent les câbles de connexions. Ici, « nous avons décidé de laisser les conducteurs à l’extérieur, pour des raisons de maintenance, car nous savons d’expérience l’importance que revêt celle-ci en milieu sous-marin », justifie le responsable.

Last but not least, l’UMC fournit deux flux simultanés et permet, le cas échéant, de s’affranchir d’un système d’enregistrement, EVS ou autre, contrairement à la plupart des systèmes high speed. « Dans le car, deux télécommandes sont à disposition : l’une pour paramétrer la caméra, l’autre pour avoir la main sur son enregistreur. Maintenant, l’opérateur ralenti peut aussi se servir de sa télécommande juste pour l’acquisition et renvoyer sur un système EVS ou autre pour l’enregistrement. »

 

Simplifier l’usage des systèmes

Ces systèmes brevetés ont en commun d’être étanches (norme IP68), bien que n’étant pas destinés à rester sous l’eau, et de travailler sur trois axes (Pan-Tilt-Roll), à l’exception de l’UMC, qui offre des images sur deux axes (Pan-Tilt) et dont la dernière version, disponible depuis le début de l’année, n’a pas encore été étrennée lors d’une compétition de natation à l’heure où nous bouclons.

En outre, toutes les connexions sont maintenant en IP. « L’IP intervient pour permettre à nos consoles de dialoguer entre elles et avec d’autres machines, le cas échéant, alors qu’autrefois on utilisait des liaisons RS. En revanche, le passage à l’IP pour la vidéo est encore en phase de test », précise le responsable.

Pour la mise en marche des systèmes, « jusqu’à une certaine époque, nous avions des interrupteurs sous l’eau et il fallait plonger pour les allumer. » Ainsi, lors des Mondiaux de Barcelone, en 2013, suite à une coupure électrique de dernière minute, le départ de la première épreuve avait dû être retardé de quelques secondes pour permettre à un plongeur de redémarrer la caméra sous-marine. Maintenant, les interrupteurs sont en surface et toute l’alimentation électrique passe par deux câbles cuivre, associés à deux fibres à l’intérieur d’un nouveau connecteur de type SMPTE fabriqué en interne et entièrement étanche, qui sert à la fois à l’alimentation des machines et à la transmission de la vidéo et des datas.

À l’arrivée, « notre principal objectif est de simplifier l’usage de nos systèmes, en changeant notamment toute l’interface, afin que des partenaires étrangers puissent les mettre en œuvre eux-mêmes, même si quelqu’un de chez nous sera toujours là pour les assister », confie Alain Souffi.

Enfin, quel que soit le standard (HD ou 4K) dans lequel la caméra travaille, l’opérateur s’appuie sur le même type de moniteur (Duo-Scope 7 pouces de Blackmagic) pour le retour vidéo.

 

Des butées mécaniques et virtuelles

Pour le suivi des nageurs, indépendamment des choix du réalisateur, les systèmes disposent de deux types de butées, à la fois mécaniques et virtuelles. Dans le premier cas, la caméra tourelle ne peut pas aller au-delà d’un certain angle dans le Pan et, dans le second, au-delà d’un certain mouvement qu’aura décidé l’opérateur. Quel intérêt, en effet, de disposer d’un mécanisme de rotation de 300°, par exemple, quand un nageur, typiquement sur un 100 mètres, exécute un retournement angulaire de 180° seulement ?

Ces butées virtuelles peuvent également favoriser la production d’effets du même nom. Grâce à des codeurs sur les moteurs, il est possible de connaître la position exacte du système. Du coup, ce code de positionnement peut être communiqué à une autre machine qui, elle, viendrait mapper par-dessus la vidéo un graphique évoluant lui-même sous l’eau au même rythme que la caméra. Un principe qui existe déjà en surface depuis l’époque des Jeux Olympiques de Sydney (2000) où Orad, via sa solution CyberSport, inventa le « compétiteur virtuel », symbolisé à l’écran par une ligne de couleur devançant le nageur de tête et dont la vitesse est basée sur le temps officiel du record du monde de la spécialité.

 

Quelle logistique ?

Lors des championnats d’Europe et du monde, les Mondiaux militaires et autres compétitions internationales ou nationales de natation sur lesquelles Deep Vision intervient régulièrement, notamment pour le compte de beIN Sports et de Sport en France, le dispositif mis en place dépend du type d’épreuve. Ainsi, pour le water-polo, qui se joue le plus souvent dans une eau à ciel ouvert et où, de ce fait, la situation, comme lors des Mondiaux de Gwangju en 2019, peut vite se compliquer en raison de la météo, quatre caméras (deux en surface, munies d’un grand angle derrière les buts, et deux autres, au pied, en position immergée) ceinturent habituellement le bassin, voire une cinquième, qui peut être le système de travelling vertical au centre de celui-ci. Idem pour les courses, avec deux caméras sous les plots et une tête Aqua à chaque extrémité, plus parfois un UMC – lequel s’impose comme le système incontournable sur les épreuves de plongeon –, selon le budget alloué à la production et les choix du réalisateur.

Quant à la logistique humaine déployée autour des différents systèmes, « il est fréquent qu’un opérateur contrôle deux caméras, type Aqua, et gère en plus les deux qui sont sous les plots. Même si c’est compliqué, surtout sur un bassin de vingt-cinq mètres. » D’autant que le va-et-vient des systèmes, tantôt dans l’eau, tantôt hors de l’eau, rend sans doute plus complexe le contrôle de la colorimétrie et de l’iris. « Cela demande un réglage de l’ensemble des caméras sur la caméra maîtresse, hors de l’eau, et un autre sous l’eau, sinon c’est l’accident », admet Alain Souffi.

 

Une eau pas toujours claire

En l’occurrence, la qualité de l’eau est un facteur essentiel. « C’est 50 % de la qualité de nos images », affirme le responsable.

Malheureusement, si, lors des grands championnats et des Jeux Olympiques, les compétitions et les échauffements se déroulent habituellement dans des bassins séparés, lors d’un championnat domestique, il n’est pas rare que plusieurs centaines de nageurs se succèdent toute la journée dans le même. En outre, durant la compétition proprement dite, pour éviter les phénomènes de courant qui pourraient avantager certaines lignes d’eau, le système de filtration tourne au ralenti. Résultat ? L’eau se charge de particules et devient un peu laiteuse. « Sur un bassin de cinquante mètres, cela nous est arrivé d’avoir une visibilité d’à peine quinze mètres », déplore Alain Souffi.

La chasse aux gouttes d’eau, qui voilent les optiques, ajoute encore à la difficulté de tourner des images de qualité. Ainsi, « nous avons un travelling terrestre en préparation depuis très longtemps », confie le responsable. « Le problème avec ce genre d’équipement est que si on l’éloigne du bassin, nos clients ne sont pas satisfaits, et si on le pose au bord, il se prend de l’eau de toutes parts. » De même pour l’Ultra Motion Crane et, plus encore, les caméras fixes (Marshall CV 380 CS) placées sous les plots de départ, quand ces dernières ne sont pas cassées par les nageurs. Toutefois, quand il le juge nécessaire, l’opérateur peut, grâce à une remote, activer une solution dropless qui permet de nettoyer très efficacement l’objectif avec de l’air compressé.

 

De la difficulté de tester les matériels

Pour l’expérimentation de ses plus gros systèmes mobilisant à chaque fois une équipe de trois ou quatre personnes et près d’une tonne de matériel, Deep Vision profite de sa proximité géographique avec la piscine municipale de Malakoff, en région parisienne, pour mener des tests à des heures creuses, souvent la nuit, dans un bassin de cinquante mètres. Pour d’autres systèmes plus petits, la société a aménagé dans ses locaux un petit bassin de trois mètres de diamètre, qui lui sert à vérifier dans le temps, pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, leur étanchéité, et dispose également d’un caisson hermétique lui permettant de simuler des pressions jusqu’à soixante mètres de profondeur. Avec l’idée que tous ces systèmes servent à d’autres applications que la natation, comme des documentaires, des spots publicitaires, des fictions, voire des besoins militaires.

Pour autant, « il n’y a pas de meilleur laboratoire qu’un championnat », assure Alain Souffi. Ainsi la société profite-t-elle également des compétitions sur lesquelles elle intervient en tant que prestataire pour tester hors antenne des procédures de mise en place ou de nouveaux matériels, qui ne seront pleinement opérationnels que bien plus tard. Comme lors de la deuxième édition de l’International Swimming League (ISL) à Budapest, en octobre dernier, où, pendant plus d’un mois, l’équipe de Deep Vision (quatre collaborateurs permanents, auxquels s’agrègent assez régulièrement autant d’intermittents), nantie de ses systèmes CAO, a multiplié les réglages et les essais. « Si on déplace une caméra pour une prestation, il est assez fréquent qu’on vienne avec une deuxième, voire une troisième caméra pour des tests », confirme Alain Souffi. Ainsi la nouvelle tête Aqua a-t-elle été testée pour la première fois lors du championnat de France 2019, avant d’être officiellement étrennée lors du Golden Tour, à Nice, en janvier dernier.

 

« Un festival de complexités »

Bon an, mal an, Deep Vision consacre un budget de quelque 200 000 euros à la mise au point de nouveaux matériels. De tous ceux dédiés à la natation, le rail sous-marin, déployé sur une longueur de bassin, est sans doute celui qui a demandé le plus d’efforts de recherche et de développement. « Le plus gros problème, c’est l’étanchéité. Pour des systèmes statiques, c’est relativement simple. Mais dès qu’il y a du mouvement, cela devient un festival de complexités », souligne Alain Souffi, avant de développer : « Quand le système commence à avancer, si on rajoute un joint, on modifie du même coup le couple de décollement du moteur, qui est l’une des clés de la prise de vue sous-marine et permet d’obtenir en permanence un mouvement fluide. Il va donc falloir mettre au point un moteur avec un couple suffisamment important pour faire abstraction totale du joint. Sauf que, dans la pratique, c’est quelque chose d’énorme, qu’on a réussi à faire seulement depuis peu sur l’Aqua. »

En outre, l’eau agit comme un frein permanent sur l’équipement, qui se déplace à une vitesse de quelque 2 mètres/seconde, et le moteur doit être capable de contrecarrer cette résistance afin que la caméra ne bouge pas. Pour cela, à l’instar des équipes de BBC Outside Broadcasts lors des Jeux Olympiques d’Athènes en 2004, certains ont eu l’idée de mettre le système caméra et la tête Pan-Tilt sous un dôme de quelque cent millimètres de diamètre. Ainsi la contrainte mécanique disparaît-elle, mais les contraintes optiques, elles, sont nombreuses. « On ne peut pas zoomer et on ne peut pas non plus trop se déplacer parce qu’il y a toutes les aberrations liées au dôme », prévient Alain Souffi.

 

En route vers le futur

Les prochaines innovations s’orienteront sans doute vers l’intégration du virtuel. Pour le reste, Deep Vision a commencé à développer des écrans sous-marins et travaille à la mise au point d’un nouveau rail subaquatique. Par rapport à l’ancien, celui-ci devrait marquer une évolution majeure sur deux points essentiels : l’étanchéité – encore et toujours – et la gestion des câbles, qui, aujourd’hui encore, traînent au fond de l’eau, grâce à la mise en place d’une chaîne porte-câbles. « L’idée, c’est de trouver des solutions faisant que le matériel dans l’eau soit moins freiné et qu’ainsi, on force moins sur les moteurs. Jusqu’à présent, on n’avait pas pu l’envisager pour des questions de motorisation précisément, car c’est quelque chose d’énorme à traîner », indique Alain Souffi.

En revanche, celle de mini-caméras fixées sur les lunettes des nageurs, bien que déjà testées par d’autres, lui semble mort-née. « Aujourd’hui, il n’y a aucun nageur qui acceptera d’embarquer sur lui un petit système HF avec batterie », jure le responsable. Toutefois, souvenons-nous qu’avant de finir par adopter des systèmes portatifs, qui introduisent de nouvelles perspectives pour les téléspectateurs, le cyclisme et la Formule 1 ont aussi connu ce genre de débat…

 

Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #41, p. 34-40. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.

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