L’année 2022 marque un tournant stratégique pour les grandes plates-formes de SVOD internationales : celui de la montée en puissance des productions locales, particulièrement en France où la réglementation impose des obligations fortes aux principaux streamers.
280 millions d’euros injectés dans la production en 2022
D’un côté, une chronologie très raccourcie pour le cinéma, qui passe de 36 mois à 15 ou 17 mois selon les accords signés avec la profession et, de l’autre, des obligations de production renforcées estimées à 280 millions d’euros pour l’année 2022 : 200 millions pour Netflix, 40 millions pour Amazon Prime Video et 40 millions pour Disney+.
Avec l’arrivée de Paramount+ en fin d’année et de HBO Max courant 2023, ce montant devrait encore progresser de manière significative. Bien que le cinéma ait une importance primordiale dans le nouveau dispositif de financement de la création, ce sont les séries qui concentrent le principal des investissements.
Selon le CNC, sur la période 2016-2021, les streamers américains ont consacré 44 % de leurs investissements à des séries, 29 % à des films, 20 % à des programmes d’animation et 6 % à des documentaires. Avec la mise en place des nouvelles obligations, il y a de fortes chances que les séries restent la cible privilégiée des streamers, ne serait-ce que parce qu’elles ne sont pas soumises à des contraintes de chronologie à la différence du cinéma, qui lui s’inscrit dans une temporalité très stricte et encadrée.
Les streamers sont donc entrés dans une bataille de communication pour annoncer leurs projets. Que ce soient Netflix, Amazon ou Disney+, très présents en France, ou Paramount+ qui devrait arriver d’ici la fin de l’année 2022, la liste des créations originales françaises s’allonge rapidement.

Une opportunité d’envergure pour la production
La montée en puissance des plates-formes offre par conséquent de nouvelles perspectives aux producteurs français qui disposent de nouvelles opportunités de croissance. Les pionniers dans ce domaine ont été Fédération Entertainment (Marseille, Baby, La Trêve, Marianne pour Netflix et Theodosia pour HBO Max) et Gaumont (Narcos, Lupin, Totems). Mais depuis tous les producteurs sont connectés aux plates-formes pour leur proposer des programmes originaux qui, non seulement contribuent à augmenter le nombre de clients aux côtés des diffuseurs traditionnels, mais qui en plus offrent des perspectives de distribution internationale non négligeables. L’accès aux plates-formes revêt soudain un enjeu quasi vital pour un grand nombre d’acteurs du marché, d’autant que du côté des plates-formes françaises, la capacité d’investissement est nettement plus limitée, voire inexistante.

Vingt-cinq projets chez Netflix
En leader du marché de la SVOD dans le monde et en France, Netflix supporte des obligations largement supérieures à celles de ses concurrents, de l’ordre de 200 millions d’euros pour 2022. Ce qui veut dire que mécaniquement Netflix devra mettre en ligne un nombre très important de programmes français. Ce n’est donc pas une surprise si Netflix France a récemment déclaré : « Nous sommes fiers de donner vie à des histoires inédites et de refléter la diversité de la création française à travers les vingt-cinq productions, tous genres confondus, qui sortiront cette année sur Netflix. » Parmi les rendez-vous importants de 2022, on peut mentionner la série de Fanny Herrero, Drôle (Les films du kiosque), mais aussi trois films qui devraient réaliser de belles performances : Balle perdue 2 (Inoxy Films, Versus Production, Nolita TV), Loin du périph avec Omar Sy et Laurent Lafitte (Mandarin Films) et enfin Les Liaisons dangereuses (Autopilot entertainment).
Amazon Prime Video maintient sa dynamique
Du côté d’Amazon Prime Video, la convention signée avec l’Arcom imposant un investissement de 40 millions d’euros pour 2022 a entraîné une accélération de l’annonce de projets de production. Jusqu’à maintenant, Amazon Prime Video a été relativement actif sur le marché, alternant des créations originales comme Deutsch-les-Landes (Newen), LOL, qui rit, sort ! (Banijay/EndemolShine), Totems (Gaumont), mais aussi avec des acquisitions de séries déjà diffusées en TV et évidemment les droits sportifs de la Ligue 1 et Roland Garros. Quelques films sont venus renforcer l’offre locale, en particulier des films qui n’étaient pas sortis pendant le confinement (Forte, Pinocchio), mais aussi des films originaux comme Flashback (Légende Films), I love America (Autopilot). Sans oublier le documentaire sur Orelsan Ne montre jamais ça à personne (3e Œil et Nolita production/Mediawan), primé aux Victoires de la musique et quatrième titre le plus puissant de l’histoire de Prime Video en France en termes de recrutement d’abonnés.
Parmi les programmes les plus attendus déjà annoncés en 2021 : le film Overdose d’Olivier Marchal (Gaumont), la série Salade Grecque de Cédric Klapisch (Maremako/Ce qui me meut) et Miskina (Quad).

Mais c’est cette année et l’année prochaine qu’Amazon va accélérer avec un programme nettement plus ambitieux : quatre films, deux séries, deux documentaires et trois formats de flux. Parmi les grosses cartouches on retiendra Alphonse, créée et réalisée par Nicolas Bedos, avec Jean Dujardin, Charlotte Gainsbourg, Nicole Garcia et Pierre Arditi (Alain Goldman pour Montmartre Films) ; Classico, écrit et réalisé par Nathanaël Guedj et Adrien Piquet-Gauthier, avec Ahmed Sylla, Hakim Jemili et Alice Belaïdi (Federation Entertainement et Yvette Production) ; Medellín, écrit et réalisé par Franck Gastambide (Mandarin et Compagnie), sans oublier la série Ourika, créée et écrite par Clément Godard, Élie Yaffa (Booba), Clément Gournay et Vincent L’Anthoën (Prélude et 7Scope). C’est dire si les streamers vont avoir une intensification de leur programmation tricolore !
Pour Paramount+, alors que le studio n’a pas encore lancé son offre en France, il a profité de Séries Mania en avril pour annoncer son implication sur le marché français, mais aussi annoncer un partenariat stratégique avec Gaumont. Ce partenariat avec le studio français ne se limitera pas au territoire français mais sera disponible partout où Paramount+ sera distribué.
Quatre projets ont été annoncés : le premier sera Le Signal, thriller d’horreur adapté du roman homonyme de Maxime Chattan, avec à la manœuvre François Uzan, le showrunner de Lupin (Gaumont avec Netflix). Le second projet est aussi une adaptation littéraire : Impact, inspiré du thriller d’Olivier Norek. Deux autres séries viendront compléter l’accord : la série argentine Futuro Desierto, et Anywhere, une comédie dramatique allemande.
Chez Disney, les obligations 2022 sont aussi de 40 millions d’euros, mais les projets annoncés sont moins dispersés que ceux d’Amazon. Début 2022, il y a eu la série Week-End Family avec Éric Judor (Elephant International), puis la série Parallèles (Empreinte Digitale et Daïmôn). On attend pour un peu plus tard dans l’année le documentaire et les séries suivantes : Soprano : à la vie, à la mort (Breathe Film/Groupe Éléphant & Only Pro) ; Oussekine (Itinéraire Productions) ; Mauvaise Pioche (Calt Studio et BBC Studios France) et Kaiser Karl (Gaumont) sont aussi attendus dans l’année.
Chez Apple TV+ on n’est pas très friand d’annonces à tout va. Si bien que l’annonce du premier film français de la firme de Seattle est passé inaperçu : Liaison avec Vincent Cassel et Eva Green (Ringside Studios et Leonis Productions) sera donc proposé aux abonnés d’Amazon Prime Video dans les prochains mois.
Au final, on notera que de plus en plus de producteurs français ont des projets en développement et en production avec les streamers. En effet, cette effervescence du marché offre aux acteurs de la production audiovisuelle locale un potentiel de croissance très significatif. Mais attention, il ne suffit pas d’envoyer un projet de programme pour qu’il soit retenu au titre des obligations de production. Les plates-formes apprécient les sujets qui sont en ligne avec leurs grandes tendances de consommation, des sujets qui doivent s’appuyer sur des talents confirmés et des histoires qui ont la capacité de s’exporter car séduire les publics locaux est un objectif stratégique pour les streamers, mais amortir ces productions dans un grand nombre de pays un objectif financier tout aussi important.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #47, p. 122-124