Réalisateurs, compositeurs et scénaristes vous livrent leurs retours d’expériences et leurs sentiments à l’ère où les frontières deviennent de plus en plus poreuses…
Lors d’une table ronde de la Journée de la Création organisée par les cinéastes de l’ARP que Laurent Perez del Mar, compositeur, a d’abord livré son point de vue sur le rendu final des partitions musicales qui diffèrent selon la nature du film, qu’il soit en prise de vues réelles ou en animation…
« L’important, c’est l’histoire, l’univers. Dans la chaîne d’animation, parfois, nous faisons sauter des verrous d’univers, de ce que nous voulons raconter… une girafe dans une montgolfière par exemple ! Cela permet d’écrire de la musique de manière un peu plus débridée que sur certains films en prise de vues réelles plus réalistes, ce qui est aussi très intéressant mais totalement différent musicalement. Les deux m’intéressent.
« Dans l’écriture de la musique, nous pouvons produire des pièces orchestrales beaucoup plus larges quand nous avons un paysage incroyable ou qui n’existe pas dans la vraie vie, nous pouvons nous permettre des choses beaucoup plus orchestrées. Nous avons parfois, dans les films en prise de vues réelles, des réalisateurs qui ne veulent pas que l’on perçoive trop de thèmes. Il y a beaucoup de musiques de films aujourd’hui qui tendent vers ce que nous appelons l’underscore, qui sont vraiment texturales. Alors que dans les films d’animation, en tout cas sur les films où j’ai eu le bonheur et l’honneur de travailler, j’ai pu m’exprimer avec des thèmes mélodiques, harmoniques qui étaient très identifiables. C’est un autre exercice aussi très agréable.
« Rémi Bezançon, par exemple, avec qui j’ai eu la chance de travailler sur un film d’animation et un film en prise de vues réelles, Le Mystère Henri Pick, je me suis senti vraiment partie intégrante de la narration au même titre que sur Zarafa. Les outils que je vais utiliser sont différents. Sur Zarafa, quand nous découvrons les paysages d’Abou Simbel ou ce genre de plan, nous pouvons nous permettre d’avoir une “explosion musicale”. Alors que sur Le Mystère Henri Pick, nous sous-tendons ce genre de narration mais musicalement, quand nous avons la chance d’avoir un enregistrement avec un orchestre devant soi, cela a un côté très satisfaisant de pouvoir enregistrer des thèmes qui se développent pendant longtemps. Ce sont deux exercices totalement différents. Pour un compositeur, cela se complète très bien. Je ne souhaiterai pas faire que de l’animation et développer des thèmes, je pense que l’équilibre des deux est très intéressant. »
L’animatique, valeur ajoutée pour la création
Thomas Bidegain, producteur, réalisateur et scénariste et Rémi Bezançon, réalisateur, sont aussi passés de l’un à l’autre et s’accordent sur le fait que l’animatique en animation change les méthodes de travail.
Thomas Bidegain réagit : « L’animatique, pour le scénariste, est très particulier. Cela permet d’avoir un montage ou un pré-montage, d’avoir une idée du rythme du film et de pouvoir continuer à écrire. C’est quelque chose dont nous rêvons lorsque nous faisons de la prise de vues réelles.
« Ce sont des questions de rythmes, de dialogues, même de réalisation proche ou loin, de changement de point de vue qu’on se pose de manière très abstraite avec le scénario. Mais avec l’animatique, on peut se les poser de façon beaucoup plus concrète face au montage. Nous sommes face à un objet qui est vraiment une maquette mais qui donne vraiment une idée du film. Dans les films en prise de vues réelles, nous storyboardons aussi mais uniquement quelques séquences. Avec l’animatique, c’est vraiment le rythme complet du film, nous pouvons questionner exactement, comme au montage en prise de vues réelles, sauf que nous le faisons très tard au montage ».
Et Rémi Bezançon ajoute : « Nous avons coutume de dire qu’il y a trois phases en prise de vue réelles. L’écriture de scénario, le tournage et le montage. En animation, c’est comme si nous avions l’écriture de scénario et le montage en même temps. C’est ce qui est génial. L’animatique est un outil très intéressant. Il faut l’utiliser pour le croire ! L’animatique est une vraie leçon de montage ».
La direction d’acteur
Le réalisateur revient ensuite sur les différences concernant l’accompagnement des acteurs : « Nous dirigeons aussi les acteurs en animation mais c’est différent. On ne les dirige que par la voix mais c’est un travail passionnant. Les comédiens qui venaient jouer dans le film étaient filmés. Ce n’est pas une post-synchro, forcément le comédien joue aussi avec son corps. Nous avons enregistré les voix avant de faire le moindre dessin. Ils ont apporté du coup beaucoup plus, sont sortis de leur personnage pour improviser et cela rejoint pour moi la direction de comédiens en prise de vues réelles. La scène est encore mieux et peut sortir des clous que nous avons nous-mêmes plantés. Cela reste de la direction d’acteur ».
Faut-il se former à l’animation ?
Rémi Bezançon, issue d’une formation en prise de vues réelles, répond : « Non ! Nous savons juger des images, des couleurs… Je suis très autodidacte dans le métier de réalisation. C’est quelque chose que l’on apprend en faisant ! J’ai fait une école de cinéma mais nous apprenons plus en faisant un court-métrage qu’en trois ans d’école, a priori. C’est pareil en animation… ».
Pour conclure, l’animation n’est pas un genre !
Rémi Bezançon : « C’est très humiliant. L’animation, ce sont des films ! Ce n’est pas un genre de films. Comme le dit Marjane Satrapi, aujourd’hui les films Marvel, c’est 80 % d’animation. C’est en train de changer. La frontière est en train de se diluer et de disparaître. Nous sommes un peu aux prémices de tout cela… J’espère que dans quelques années, nous ne dirons plus que l’animation est un genre ! ».
Au sein de Moovee, nous ne souhaitons que des films qui ne rentrent pas dans les cases, remplis de girafes dans des montgolfières… Le philosophe Gaston Bachelard rappelle de manière si simple mais tellement juste que « l’imagination, c’est la vie ». Les films, qu’ils soient de prises de vues réelles ou d’animation… c’est la vie ! Vive le cinéma !
Article paru pour la première fois dans Moovee #8, p.54/56. Abonnez-vous à Moovee (6 numéros/an) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.
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