L’événement Broadcast Innovation Days (BID) est organisé par Broadcast Solutions. Environ 400 professionnels d’Europe et du Moyen-Orient se sont retrouvés en mars 2023 pour une journée à Bingen (Allemagne). L’événement propose des démonstrations, un salon à taille humaine et des tables rondes.

Le cloud, une solution à la recherche d’un problème ?
Peter van Dam vient de rejoindre Saudi Sports Company en tant que directeur technique. Peter a planté le décor : « Nous avons besoin de plus en plus de contenu localisé. Mais les solutions traditionnelles sont coûteuses ». Le défi consiste donc à produire davantage de vidéos. Et elles doivent être personnalisées. « Cela prendra du temps », ajoute Peter. « Aujourd’hui, nous passons d’installations sur site au cloud. »
Où en est la transition vers le cloud ? « 40 % de nos installations sont aujourd’hui dans le cloud. Cela signifie que 150 à 200 heures sont produites chaque mois par le biais du cloud. »
Green field ou brown field : où déployez-vous le cloud ?
Moritz Mücke est responsable des produits et de la technologie chez DYN. Il explique son projet : « Nous avons l’avantage de partir de zéro pour construire notre système. Media Asset Management (MAM), diffusion de vidéos en quasi direct, postproduction et montage. Nous nous appuyons entièrement sur le cloud. Une fois dans le cloud, on peut ensuite ajouter des services (ajout de métadonnées avec reconnaissance faciale, sélection de clips automatique…). Le cloud fait partie de notre panoplie stratégique. » La sélection de clips consiste à choisir les moments forts d’un match de foot, par exemple.

Avons-nous les bonnes ressources pour transférer les productions vidéo dans le cloud ?
Au départ, Moritz a tablé sur une production 100 % cloud dès le premier jour. C’est logique puisqu’il a une expérience dans le monde digital. Et faire face à des secondes de latence vidéo était un défi que les équipes pouvaient relever.
Il y aussi une accélération du time to market selon Moritz : « Faire tourner un réseau en seulement quatre jours pour couvrir un match de foot n’est possible que grâce au cloud. » Moritz a ensuite pris l’exemple de projets avec des plannings serrés. La pénurie de personnel possédant les compétences requises a fait disparaître la possibilité de s’appuyer à 100 % sur le cloud. Pour l’instant, les grandes productions en direct resteront donc « on premise » ou « on prem’ » (production classique sur site). Mais Moritz estime que le reste des productions devrait devenir « cloud native ».
Quelles sont les conditions pour réaliser une production vidéo 100 % cloud ?

Il y a quelques années, Peter avait parié sur une migration à 100 % vers le cloud. « J’avais tort… mais j’avais raison pour les applications telles que la diffusion et la “Disaster Recovery” (reprise après sinistre) ». Peter a travaillé sur le cloud avec des fournisseurs comme Imagine Communications. Qu’est-ce qui ralentit l’adoption du cloud ? Peter explique que « les gens ne veulent pas du cloud parce qu’ils ne veulent pas perdre leur emploi. Les jeunes en particulier ne sont pas prêts. »
Peter nous a ensuite livré ses prérequis pour que le cloud soit performant. Tout d’abord, nous devons plus que jamais nous appuyer sur des normes. « Le cloud ne doit pas être une raison pour oublier les standards », a déclaré Peter. Deuxièmement, un modèle hybride s’impose. En effet, « parfois, avoir un retard de quatre images vidéo est un désastre », explique Peter. Sa société Saudi Sports Company (SSC) doit donc encore identifier la frontière entre le cloud et les plates-formes haut de gamme plus traditionnelles « on prem’ ». Un avantage, la production traditionnelle offre plus de contrôle.
Quel est le plus grand défi pour la production vidéo basée sur le cloud ?

Moritz a confirmé que les ressources humaines constituaient un défi de taille. Il a ajouté qu’« il faut des compétences différentes pour faire tourner un serveur dans le cloud et mettre en place la sécurité. Il y a suffisamment de connaissances, mais pas assez de personnel. »
Moritz a évoqué un deuxième défi de taille : le coût. « Beaucoup de productions sont sensibles aux coûts », a-t-il expliqué. Peter ajoute : « Nous partons de zéro, nous avons de la chance. Le plus gros problème est de faire comprendre au directeur financier (CFO) que le cloud n’est pas moins cher, mais qu’il se présente sous la forme de plus petits montants plus nombreux ! » Il y a donc un changement avec beaucoup plus de petites dépenses opérationnelles (Opex) plutôt qu’un investissement initial (Capex). Soulignons que les fournisseurs de technologies de l’information s’orientent vers des coûts de support plus élevés pour un investissement initial plus faible.
Le cloud ouvre-t-il la porte à une plus grande concurrence ?
Côté fournisseur cloud, Peter a immédiatement mis fin à nos espoirs en matière de concurrence : « La seule voie possible aujourd’hui est celle d’AWS. Je m’attendais à beaucoup plus de la part des grands fournisseurs. »
Côté fournisseurs de services cloud pour la production vidéo, le marché semble plus ouvert : « Aujourd’hui, toute notre production cloud est basée sur Grass Valley (GV) », ajoute Peter. « Mais nous ne sommes pas mariés à GV. Nous pouvons utiliser d’autres fournisseurs. Beaucoup d’entreprises sont dans l’expectative. Pourquoi ? De nombreux fournisseurs ne croient pas au cloud. Nous verrons de nouvelles offres dans les prochaines années. »
Peter a ensuite abordé la question des graphiques pour les productions : « Nous sommes une maison Vizrt. Dans le cloud, nous sommes très limités. Je ne veux pas payer le coût pour mettre en place un nouveau système. » Quelle est donc la solution lorsque les chaînes TV ont lourdement investi dans des systèmes graphiques « on prem’ » comme Vizrt ?
La production cloud peut-elle rivaliser avec la qualité de la production « on prem’ » ?
Moritz a ensuite abordé la question de la qualité du produit final : « Il y a pas mal de solutions de production basées sur le cloud qui s’arrêtent au stade de la maquette (POC). Mais elles n’atteignent pas la qualité recherchée. Un match de la Bundesliga peut être réalisé à 100 % dans le cloud. Mais il n’atteindra pas le même niveau de qualité que le match du samedi soir produit par SportCast. »
Ainsi, trop de solutions de production basées sur le cloud ne dépassent pas le stade des tests. Quand pouvons-nous espérer produire dans le cloud une saison entière de sport ou d’émission ?
Cloud : y a-t-il encore quelqu’un au bout du fil ?
Il y a la qualité du programme. Il y a aussi la qualité du service (QOS). Moritz a attiré l’attention sur un risque : « Si vous vous appuyez sur le cloud, vous devez faire confiance aux différentes entités. Vous n’avez plus le contrôle. C’est un véritable défi. »
Peter a ensuite soulevé la question du support pour la production basée sur le cloud : « Dans une configuration de production traditionnelle, (en cas d’incident) un ticket est ouvert et cela fonctionnera à nouveau le lendemain. Avec le cloud, ça s’arrête et au revoir, le gars du support est un gars de l’IT, le niveau et le type de support sont un peu différents. Cela a été difficile au début, mais GV a beaucoup progressé. J’entends partout : “Nous ne trouvons pas de personnel”. Nous avons besoin de professionnels de la vidéo, pas d’informaticiens. »
Il y a des années, un autre directeur technique avait l’habitude de dire : « Les personnes que nous recrutons doivent parler vidéo première langue. » Il s’agit donc peut-être de former les professionnels de l’informatique à la production audio et vidéo.
Que dire du cloud et de la sécurité ?
Peter s’est souvenu d’un contenu vidéo qui n’aurait pas dû se retrouver sur les réseaux sociaux : « Nous avons eu une fuite sur Twitter avec du football (provenant d’une transmission vidéo traditionnelle). Les services informatiques ont beaucoup plus de choses à tracer, pour sécuriser les connexions. Le piratage va perdurer, c’est un hobby, une passion. »
Moritz ajoute que « l’IT offre beaucoup de possibilités de sécuriser les choses, de travailler avec des plates-formes pour sécuriser le contenu. Il y aura toujours quelqu’un qui interceptera votre flux, vous devez être assez rapide pour l’arrêter ! »
Le cloud peut-il ouvrir la voie à de nouveaux modèles économiques ?
Moritz a évoqué une tendance récente qui est soudainement passée de mode : « Il y a un an, tout tournait autour du blockchain. La vente de droits basée sur le nombre de vues à l’aide de micro-transactions peut être un modèle intéressant. »
Peter a ensuite abordé le défi des droits sportifs dont « les prix d’acquisition et des droits sont insensés. Nous devons offrir de la qualité aux utilisateurs, mais nous avons besoin d’un prix équitable. C’est un cercle vicieux. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus payer les droits. »

Qu’est-ce que le cloud change lorsque l’on produit à partir de plusieurs sites ?
Peter a donné son point de vue sur la production sur plusieurs sites : « La centralisation des services est essentielle. Il y a 2 000 km entre deux stades. Nous devons centraliser nos services. Il faut un véritable engagement à long terme. »
Peter a ensuite expliqué sa vision de la production en extérieur (OB). « Nous ne pouvons pas payer vingt cars de production. Nous ne pouvons plus faire partir les cars de prod. Nous devons passer à un autre modèle. Nous nous engageons à long terme sur le réseau : déploiement du réseau, location du réseau. »
Ce nouveau modèle est favorisé par la croissance de l’activité. En effet, Saudi Sports Company (SSC) a acquis les droits d’autres ligues de football et couvrira environ 1 000 matchs.
À quoi ressemble l’écosystème de production basé sur le cloud ?
C’est au tour de Moritz de détailler sa vision : « Il y a des services de base qui sont lancés : playout, service de découpage automatique, etc. migrés dans le cloud, ça rajoute de la qualité. Commencez à mener des POC en parallèle. Assurez-vous de rester en phase avec la qualité de service et les objectifs de l’entreprise. »
« Les partenaires sont essentiels », ajoute Moritz. « Les services de base [doivent être disponibles pour la production dans le cloud]. La production à partir de multiples sites [restera] mais il est important d’offrir une meilleure qualité de vie au personnel. » Moritz fait référence aux équipes qui se déplacent d’un stade à l’autre pendant toute une saison. Réduire le nombre de personnes sur le terrain en recourant à la production à distance (remote production) peut s’avérer utile.
Moritz a ensuite abordé ce qu’il a appelé « la dimension humaine du cloud. Certaines personnes veulent se rendre à la station de télévision. Mais cela ne dure qu’un temps. L’environnement de travail doit s’adapter. Produire sur le terrain permet d’obtenir de l’émotion. Le réservoir à talents est de plus en plus réduit ! Et le cloud est une solution. »
Quel est l’impact de la production cloud sur la main d’œuvre ?
Peter a expliqué : « Nous pouvons faire plus avec moins. Je peux organiser un week-end complet avec seulement quatre réalisateurs et un petit groupe d’opérateurs de ralenti EVS. Nous pouvons produire un maximum de vidéos avec un minimum de coûts. Cela n’a jamais été possible par le passé. Et la qualité s’est améliorée par rapport à ce qu’elle était auparavant. »
« Il faut écouter les gens qui font le contenu », conseille Peter. « Soyez à l’écoute des directions que l’entreprise veut prendre. Cet équilibre est très important. Donnez aux jeunes la possibilité de commencer à faire du montage à distance. »
Le cloud accélère-t-il la diffusion de la vidéo ?
Peter a fait part de ses commentaires : « Tout prend du temps, le contrôle de la qualité est toujours là. Un logiciel peut être débogué en quelques jours. Mais cela prend toujours du temps. Et l’intégration est un véritable parcours du combattant. »
Moritz a ajouté que « les logiciels doivent être intégrés dans le cloud. Le logiciel est plus rapide parce que je commence avec le MVP (le produit basique), puis c’est itératif. Si nous considérons l’ensemble de la chaîne de production, nous avons toujours des caméras dans le stade, nous avons toujours besoin de signaux vidéo. Tous les systèmes doivent fonctionner ensemble. »
Peter s’est ensuite penché sur la qualité globale de la production : « Les commentateurs, les cadreurs, etc. tout le monde s’est amélioré. La qualité à l’écran doit s’améliorer. »
Le cloud peut-il offrir plus d’innovations ?
Nos orateurs ont présenté deux applications innovantes.
Moritz a commencé : « La production de contenu personnalisé a besoin d’une caméra équipée d’un système d’intelligence artificielle. » Elle fournit ensuite de nouvelles sources vidéo qui suivent un joueur en particulier. « Le contenu personnalisé produit sur place existe déjà. Un flux de caméra virtuel à partir d’une seule caméra 8K… Les outils sont déjà là ! »
Peter a donné un deuxième exemple concernant l’expérience des supporters : « Nous collectons des données à différents niveaux, nous passons à l’IA et créons une nouvelle plate-forme pour les supporters. Les données sont essentielles. »

Conclusion
L’approche « zéro bla-bla » des orateurs a permis d’obtenir des informations précieuses. Les défis sont certainement d’ordre technique. Mais d’autres facteurs ralentissent le passage au cloud. L’un d’entre eux est le manque de personnel expérimenté. Il est intéressant de noter que le modérateur du panel, Chris Redmond, travaille dans le domaine du recrutement ! Un autre défi est d’ordre commercial : le cloud est coûteux, mais de nouveaux modèles économiques peuvent être mis en place. L’année prochaine, Broadcast Solutions pourra certainement transformer son BID (Broadcast Innovations Day) en un Business Innovation Day !
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #51, p. 92-95