Elles sont directrices de la photographies, cadreuses, assistantes OPV, techniciennes… Mais elles sont largement moins nombreuses que leurs confrères. Représentant 24% du corps professionnel et occupant 11,4% des postes de direction de la photo en 2019, les femmes à la caméra se sont unies autour d’un collectif du même nom, dans le but de s’interroger sur leur métier et leur responsabilité, de considérer d’avantage la diversité qu’elles apportent. Femmes à la caméra (FALC) rassemble aujourd’hui 112 membres, et compte bien améliorer le système.
Invitées au Micro Salon AFC le 20 janvier dernier pour la deuxième année consécutive, FALC a convié plusieurs consoeurs européennes pour échanger sur leurs situations et moyens d’action. Leur constat est sans appel : si la France jouit d’une situation qui s’améliore d’années en années et de cheffes opératrices renommées (par exemple Caroline Champetier, lauréate de la meilleure image à la 27e cérémonie des Lumières pour son travail sur le film Annette), la disparité de genre demeure. Le collectif rappelait bien à cette occasion que le seul réel avantage dans la situation française provient du nombre important de films produits chaque année : il en découle donc un plus grand nombre de femmes employées à tout type de poste, dans des proportions toujours injustes et comparables aux voisins européens si l’on s’en réfère aux pourcentages.
Sur les 162 films éligibles aux César 2022, ce sont toujours et seulement 13,2% de femmes qu’on retrouve à la photographie sur des fictions, et 17,9% pour le documentaire. Si 48% des documentaires en lice sont réalisés par des femmes, les chiffrent tombent à 30% pour les courts métrages et environ 25% pour les longs métrages de fiction. Ces données mettent en évidence que si la part de femmes à la caméra est généralement en légère hausse, les films à gros budget restent majoritairement faits par des hommes. En comparant les statistiques à dix ans d’intervalle, il en ressort une situation qui stagne, un plafond de verre qui perdure : « plus le budget des films augmente, plus le pourcentage de femmes à l’image diminue. Ainsi sur les films avec des devis dépassant les 5 millions d’euros (devis moyen pour les films avec des hommes à la direction de la photo) il n’y a plus que 4,34% de femmes directrices de la photographie. »

Femmes à la caméra, un collectif nécessaire
Fondé en 2018, FALC résulte d’abord d’un besoin. Les membres présentent le collectif comme un lieu d’organisation de nombreuses activités, allant de réunions mensuelles pour accueillir et rencontrer les nouvelles adhérentes à des journées d’escalades, toujours dans la perspective de développer le sentiment de sororité, favoriser l’entraide. Ouvert à toutes les femmes dont le métier gravite autour de la caméra, mais aussi aux étudiantes, ce groupe aide autant à trouver des films sur lesquels travailler qu’à soutenir les projets personnels, les solidifier, les concrétiser.
Leur site web est devenu une ressource considérable dans le secteur. D’une part, l’onglet « collectif » recense toutes les membres et leurs coordonnées professionnelles, et offre également la possibilité de rechercher des profils en fonction du métier. D’autre part, le site conserve et rend accessible des ressources disponibles sur la problématique de la représentation, les contacts de tous les collectifs similaires dans le monde, et un blog dans lequel sont relayés les actualités en lien avec le collectif.

Ces différentes études servent d’état des lieux dans l’industrie cinématographique en matière d’égalité et de diversité. Ces données ont pu voir le jour grâce au soutien de différentes institutions, à l’instar du CNC, qui a réalisé une enquête sur la diffusion à la télévision d’oeuvres réalisées par des femmes en 2019, ainsi que plusieurs travaux antérieurs. Aussi, l’union des chef opérateurs, dont les cheffes opératrices membres font également partie du collectif FALC, ont largement contribué à la constitution de ces données.
Pascale Marin, membre de FALC, nuance ce que donnent à voir ces chiffres. Elle rappelle par exemple que, même si les études du CNC sont très utiles, elles ne font aucune distinction entre le métier de directrice de la photographie et première, deuxième ou troisième assistante caméra. En cachant un plafond de verre (auquel le CNC leur a répondu qu’ils ne pouvaient pas changer leur méthode dans cette étude pour cette année, mais qu’ils essaieraient de le faire pour la prochaine), le collectif n’a eu d’autre choix que de créer leurs propres statistiques, bénévolement, dans le cadre du groupe parité de l’Union des Chefs Opérateurs, composé de trois hommes et trois femmes. Encore plus dérangeant, lorsqu’est mis en place une mesure inclusive comme le bonus parité, malgré une demande du collectif pour prendre connaissance de la liste des films l’ayant obtenu, elle demeure indisponible pour le moment.
Déconstruire les préjugés
La seconde intervention de FALC au Micro Salon était aussi l’occasion de revenir sur quelques réflexes à déconstruire pour améliorer les rapports professionnels. À l’issue de la conférence se tenait un atelier durant toute l’après-midi, dédié à l’ergonomie adaptée aux femmes dans le cadre des caméras portées. Plusieurs marques partenaires avaient mis à disposition leurs derniers modèles ergonomiques afin que toutes les femmes présentes puissent les essayer. Ce sujet est primordial et parfois trop peu pris au sérieux dans les écoles de cinéma : porter du matériel lourd en toute sécurité nécessite tout un apprentissage, autant pour les hommes que les femmes, mais aussi une adaptation de l’industrie aux différentes morphologies.
Miriam Kolesnyk, directrice de la photographie allemande, ajoutait à ce sujet que des réflexes de langue sont aussi à éliminer : « on nous demande sans cesse si la caméra n’est pas trop lourde pour une femme, mais personne ne nous a jamais dit qu’on ne pouvait pas porter un bébé de trois ans dans les bras ». Cette représentante de Cinematographinnen, un collectif similaire à FALC, expliquait également qu’en Allemagne, le langage commence à évoluer, notamment grâce à la pression de tels collectifs. L’un des principaux magazines de presse professionnel allemand a renoncé à se nommer Film & TV Kameramann pour devenir Film & TV Kamera, pour une meilleure inclusivité de toutes les personnes concernées par le magazine. La dynamique allemande était tout à fait bienvenue, les cheffes opératrices françaises n’ayant pas hésité à souligner qu’il serait bon de s’inspirer d’une telle avancée sur notre propre territoire.
Lorsque la notion de plafond de verre est arrivée au coeur du débat, différentes expériences personnelles ont montré que certains problèmes pouvaient être résolus, notamment par rapport à la parentalité. Si c’est surtout la maternité qui pose problème (les inquiétudes quant à la carrière du parent concernent généralement la mère tandis qu’on félicite le père), la production peut et devrait systématiquement aménager les tournages pour faciliter les parents, en employant quelqu’un pour la garde des enfants. Autre mesure inclusive et inspirante, déjà prise par BVK, la société allemande des cinéastes : exonérer tout parent de cotisation pendant les congés qui suivent un accouchement, sans soucis de genre.
Enfin, sur le plafond de verre tel que ressenti lorsqu’une femme accède à un poste décisionnel ou de direction d’équipes, les représentantes de Femmes à la caméra ont rappelé comment il se concrétise. Lorsque ce plafond invisible est brisé, une femme accède à un poste masculin et se retrouve doublement handicapé : elle se conforme à l’idéal traditionnel féminin et n’est pas perçue comme compétente par son équipe ; ou alors elle se conforme à un l’idéal du leader pénalisant car ne correspondant plus à l’idéal féminin.
Les combats à mener
Au regard de la quatrième édition des Assises pour la parité, l’égalité et la diversité dans le cinéma et l’audiovisuel en date du 6 décembre 2021 et les ressources disponibles sur le site de FALC, force est de constater que la parité et la lutte contre le harcèlement sont deux des grands enjeux sur lesquels devront travailler les pouvoirs publics et les professionnels de l’audiovisuel.
Tout d’abord, une formation contre le harcèlement mise en place par la CST peut être suivie gratuitement par tous les techniciens. Certaines mesures commencent aussi à être considérées par des centres de formation, à l’image de la Fémis, dont la charte éthique pour l’égalité entre les femmes et les hommes synthétise les différents engagements de l’école sur cette question. En plus d’actions de prévention et de journées et enseignements dédiés à la lutte contre les stéréotypes, la Fémis s’est par exemple engagée à veiller à ce que la parité dans le recrutement soit vérifiable sur une période de 3 ans, veiller à la parité au sein du jury d’admission, mettre à jour régulièrement les statistiques sur le genre.

Par ailleurs, le bilan de la 4ème édition des Assises organisées par le collectif 50/50 met en lumière le rôle crucial que doit jouer l’éducation. Aux textes de loi tout d’abord, aisément disponibles dans la « boîte à outils » du collectif 50/50 ou dans les ressources concernant le harcèlement (sexuel, moral…) sur le site de FALC. Mais de manière plus générale, l’éducation aux images et aux films réalisés par des femmes nécessite d’être renforcé pour inciter une nouvelle génération plus diversifiée à embrasser les carrières des métiers de l’image.
Enfin, parmi les professions entourant l’image, le métier de coordination d’intimité se démocratise depuis le mouvement #metoo et pose de nouvelles questions. Si les différentes cheffes opératrices européennes remarquent toutes que les productions dans lesquelles des femmes sont engagée, les personnages féminins sont présentées avec moins de stéréotypes et plus de diversité, les scènes de nudité et de sexe ne doivent pas être condamnées mais mieux accompagnées. En ce sens, la personne en charge de coordonner l’intimité des acteurs et actrices fait office de relai entre le casting et l’équipe technique, s’assure que les contrats de travail et les clauses de nudité sont bien respectées par les parties.
De quelle réalité parle-t-on ?
La présence même de FALC à l’AFC témoigne d’une tendance actuelle de mise en lumière des problématiques liées au genre. En d’autres termes, si les femmes sont aujourd’hui entendues lorsqu’elles pointent des inégalités dans les professions liées à la caméra, elles ne sont pas encore systématiquement écoutées. Des mesures légales sont prises pour tendre vers une meilleure inclusion, mais la structure derrière le problème soulevé peine à être pris en compte dans sa globalité.
En tant que directrice de la photographie, Pascale Marin confirme cette situation. Satisfaite de sa formation à l’école Louis Lumière, elle souligne que « si nous n’étions qu’un quart de femmes techniciennes dans ma promotion, c’est qu’il y a eu des blocages en amont. Dans une profession comme celle-ci, trop de femmes ne s’engagent pas dans ces BTS parce qu’elles croient que c’est trop technique. » Ces mécanismes psychologiques se mettent en place dès le plus jeune âge. Afin de les éviter, il faut « arrêter d’offrir une voiture à un garçon et une poupée à une fille et d’écouter ce dont les enfants ont envie » analyse-elle. Alors pourquoi pas leur offrir une caméra à la place ?