Quad Drama n’en finit plus de battre des records d’audience avec ses productions. Après le succès de séries telles que Le Bazar de la Charité (TF1 et Netflix, 2019), Les Combattantes (TF1 et Netflix, 2022) ou Vortex (France 2 et Netflix, 2023), c’est au tour de Surface, un feuilleton avec Tomer Sisley et Laura Smet, de rafler les parts d’audience sur France 2 avec une moyenne de 5,4 millions de téléspectateurs par épisode (signant ainsi le meilleur bilan depuis dix ans pour la chaîne).
Qu’il s’agisse de fresques historiques, de drames intimes aux accents de science-fiction ou de thrillers, Quad Drama développe des projets qui, en plus de rencontrer leur public, dénotent d’une certaine ambition télévisuelle française.
Iris Bucher, la CEO, nous ouvre les portes de cette société et revient sur sa carrière lors de ce cinquième épisode de notre rubrique « Résonances » au cours de laquelle Mediakwest part à la rencontre des personnalités qui façonnent l’avenir de l’audiovisuel et de la tech.
Avant d’être productrice et de fonder Quad Drama en 2011 avec Nicolas Duval, vous étiez directrice littéraire de la société de production PM S.A. Comment s’est passé ce saut dans votre carrière ? Et qu’est-ce qu’une directrice littéraire ?
Une directrice littéraire, c’est quelqu’un qui va accompagner les scénaristes dans leur travail d’écriture. Elle peut partir d’un projet développé par un ou des scénaristes, ou en être à l’origine, en trouvant une idée et un format qui sera ensuite confié à des auteurs. Pour expliquer mon travail à ma mère, qui ne comprenait pas toujours ce que je faisais, je lui disais : « Je suis sage-femme. J’aide les auteurs à accoucher de leurs projets. » C’est encore un rôle que j’exerce aujourd’hui, d’une certaine manière, car je reste très proche du process d’écriture. Par exemple, pour la série Surface, j’ai lu le livre [écrit par Olivier Norek et publié en 2019, ndlr], et j’ai acquis les droits avant de chercher des auteurs pour l’adapter.

Chez PM S.A., je travaillais en tant que directrice littéraire et mon patron, Alain Pancrazi, était le producteur des films et séries. Puis, est arrivée la comédie TF1 que j’avais développée, Le Monde est petit (2007). Alain m’a mis le pied à l’étrier et m’a laissée la produire seule. Je suis restée encore six ans dans cette entreprise à produire des téléfilms et une série jeunesse de 26 x 26’, avant de prendre mon indépendance et de fonder Quad Drama. J’adorais travailler avec Alain, mais il était temps de voler de mes propres ailes !
Puisque vous avez été directrice littéraire, considérez-vous que votre manière de produire, de choisir vos projets, est encore très influencée par l’écriture ?
Tout à fait. Beaucoup de chemins mènent à la production, mais la direction littéraire est une très bonne voie. On ne fera jamais un bon film ou une bonne série à partir d’un mauvais scénario (en revanche, on peut faire un mauvais film ou une mauvaise série en partant d’un bon scénario…). Être très présent et vigilant au moment de l’écriture est une des clefs du succès. Je pense sincèrement que si ce que j’ai produit a rencontré son public, c’est en partie grâce à l’exigence que j’ai sur l’écriture.
Quand on pense aux producteurs, on pense bien évidemment à la recherche de financement pour un film ou pour une série. Et vous, comment définiriez-vous votre travail de productrice ?
La production dépasse – et de loin – l’aspect financier d’un projet ! Même si l’expression est un peu galvaudée, je dirais que le producteur est « un chef d’orchestre ». Il doit être partout et comprendre les différents corps de métiers. Un producteur est quelqu’un qui doit aussi être très à l’aise dans cette position de direction et de coordination, et qui ne cherche pas à être ailleurs. Il y a des producteurs qui auraient préféré être réalisateurs ou acteurs… Moi, je sais quelle est ma place et je ne désire pas en changer. J’adore produire. J’aime être partout et surtout connaître le début d’une aventure, et d’y participer jusqu’au bout. Parfois, tout peut démarrer avec une simple idée, puis je choisis les auteurs, je mets tout en œuvre pour trouver un diffuseur, car sans diffuseur, pas de projet ! Ensuite, je choisis le réalisateur ou la réalisatrice, et ensemble, on s’attèle à tous les autres choix qui doivent être faits.
En tant que producteur, on connait tous les stades de la réalisation d’un projet. Je peux participer aux repérages par exemple, je regarde les essais des comédiens pour les castings, j’ai mon mot à dire sur la nomination des chefs de postes, sur les moodboards… Et surtout, je laisse les gens faire leur travail. Je ne me permettrais jamais de dire à un réalisateur où placer sa caméra. Si je l’ai choisi, c’est que je lui fais confiance. Je dis souvent à mes équipes : « Il faut qu’on regarde ensemble dans la même direction. » Mon rôle est de donner une vision pour que nous ayons tous envie de réaliser la même série. Puis, de faire que ces envies deviennent images.
Dans tout ce parcours, il y a bien évidemment la recherche de financements. Mais ce que j’aime dans cette partie du métier, c’est convaincre parce que je crois en un projet. Convaincre les diffuseurs hertziens ou les plates-formes, et parfois même les deux ! J’adore négocier mes deals et obtenir le meilleur quand une série le mérite.
Au fil de votre carrière, avez-vous remarqué des grandes tendances ? Constatez-vous une montée en gamme des séries françaises depuis quelques années ?
Beaucoup de choses ont changé depuis l’arrivée des plates-formes. Il y a cette montée en gamme qui s’explique par la nécessité de survivre dans un océan de propositions. Aujourd’hui, avec Netflix par exemple, les séries françaises sont en concurrence avec des séries du monde entier, ce qui était inimaginable il y a quelques années. Franchement, qui aurait pu prévoir que le public français se jette sur une série coréenne comme Squid Game ou espagnole comme La casa de papel ? Avec les financements des plates-formes, les productions françaises peuvent alors s’aventurer du côté de certains genres peu faits ou quasi-disparus comme les films d’action (Ad Vitam, Netflix) ou la saga d’été Soleil Noir (Netflix).
Puis, il y a quelques variantes sur des fondamentaux. Prenons les séries policières par exemple. À l’origine, le public les regarde puisque l’enquête l’intéresse. C’était du plot driven. Mais dans le cas d’HPI, c’est le personnage principal, Morgane, qu’ils veulent voir ! De même, si on prend la collection Meurtres à… que j’ai créée il y a plus de dix ans, celle-ci répond à une envie ancestrale du spectateur qui est le polar ludique. Ce type de récit, s’il est bien écrit et qu’il parvient à se renouveler, ne passe pas de mode.
Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui souhaiterait proposer un projet d’unitaire ou de série ? Qu’est-ce que vous cherchez en premier dans les propositions que vous recevez ?
Pour commencer, ce n’est pas la peine d’avoir des projets très longs. Ça ne sert à rien de faire des pages et des pages de backstory pour tous les personnages. Ou encore, d’essayer d’accumuler différents types de narrations et de genres. Il faut une promesse claire.
Je ne peux pas donner mes critères car je ne saurais pas vraiment les décrire. Je sais simplement reconnaître un projet lorsqu’il est bon ! Il faut qu’il provoque de l’émotion ; c’est certainement le plus important. Puis, il faut que les personnages me paraissent « réels », qu’importe s’ils vivent dans un monde fantastique ou non. Je lis beaucoup trop de projets où les motivations des personnages ont l’air invraisemblables, qui ne sont pas ancrés, et où les situations manquent cruellement de crédibilité ! Je pense qu’on peut raconter tous les sujets, dans n’importe quel monde, réel ou imaginaire, tant qu’on est ancré et cohérent.
Par exemple, quand nous avons produit Vortex, il était question de voyages dans le temps [le personnage de Tomer Sisley, un enquêteur, peut retourner plusieurs années en arrière sur une scène de crime grâce à une VR room, ndlr]. Cela m’a plu car le cadre était rigide et précis, dès le début de l’écriture. Nous savions que le personnage de l’enquêteur pouvait communiquer avec les gens qui apparaissaient dans la VR Room, mais pas les toucher, et nous nous y sommes tenus !
Pour résumer, mes mots d’ordre seraient : émotion, crédibilité et originalité. Il faut faire attention avec ce dernier terme. L’originalité n’est pas tant celle du sujet, c’est surtout la manière dont on va le raconter. Car, tout a déjà été raconté depuis la Grèce antique : l’amour, la trahison, la vengeance, etc. Notre travail est de trouver une nouvelle manière d’explorer ces thématiques.
Quand on regarde vos productions, notamment Le Bazar de la Charité et Les Combattantes, on constate que vous mettez régulièrement les personnages féminins en avant. Est-ce une volonté de votre part ?

Totalement. Mes productions sont vues par plusieurs millions de personnes, je pense alors que j’ai une responsabilité dans ce que je choisis de mettre en avant. Je ne fais pas de politique, ou alors si, mais je suis féministe à ma façon, c’est-à-dire en mettant sur la table les sujets qui me semblent importants. Quand j’ai fait Le Bazar ou Les Combattantes, cela traitait évidemment de la condition de la femme [à la fin du XIXe et lors de la Première guerre mondiale, ndlr]. Il en est de même pour la nouvelle série historique que je suis en train de produire pour TF1, L’Été 36 – dont le tournage s’est achevé en juillet dernier – qui parle aussi d’un temps où les femmes avaient peu de droits, où elles ne pouvaient pas même voter. Avec mes productions, je veux poser des questions, ouvrir la discussion.
À quel moment avons-nous réussi à croire que les femmes, à savoir la moitié de la population, étaient moins intelligentes, moins capables, moins crédibles ? Ça me fait rire jaune. Les femmes ne sont pas une minorité ! Alors, je veux participer au changement des représentations, en montrant des femmes fortes dans des métiers valorisants. Par exemple, si un jour je produis une série médicale, vous pouvez être sûr que le médecin sera une femme et que l’infirmier sera un homme. Le but est de faire évoluer l’inconscient collectif. Et chaque nouvelle représentation est une avancée. C’est une responsabilité que j’embrasse avec plaisir.
Outre son succès public, la série Vortex a aussi beaucoup intéressé le milieu technique de l’audiovisuel, puisque cette série a été en grande partie tournée dans un studio XR. Avez-vous une appétence pour ces nouvelles technologies ?
Oui et non. Mon obsession, c’est d’abord le résultat. J’ai adoré tourner avec ce studio XR car il nous a permis d’aller au bout de nos ambitions. Sans cela, je ne sais pas comment nous aurions pu tourner Vortex. Après, je ne peux pas dire que j’ai une appétence particulière pour la technologie. Encore une fois, je sais déléguer, alors je laisse les gens compétents faire leur travail. Je ne cherche pas à comprendre exactement ce qu’ils font, même si j’écoute toujours leurs problématiques. Moi, je donne le cap. Je sais où je veux arriver, même si je ne sais pas encore comment. Et je n’ai jamais de mal à dire que je ne sais pas comment faire ou que je me suis trompée. Je comprends, j’apprends et ainsi, la production peut arriver à son terme.
Vous travaillez souvent avec TF1 ou France Télévisions. Comment parvient-on à fidéliser des diffuseurs ?
En produisant de bonnes séries ! Les rapports avec les chaînes peuvent être différents, cordiaux ou amicaux car cela fait tout de même des années que je suis dans ce métier… Mais ce qui me tient le plus à cœur, c’est de tenir mes promesses. Quand je promets à TF1 de produire une belle série en costumes, je le fais. À chaque fois que j’ai livré un PAD, j’étais en paix avec moi-même car je savais que j’avais livré ce que j’avais promis. C’est ainsi qu’on obtient la confiance des diffuseurs et qu’on peut établir des relations durables avec eux.
Vos séries, telles que Le Bazar de la Charité, sont aussi cofinancées par des plates-formes. Quel lien entretenez-vous avec elles ?
Quad Drama est la première société à avoir conclu un deal entre une plate-forme, en l’occurrence Netflix, et une chaîne hertzienne, TF1, pour Le Bazar. Puis, j’ai renouvelé ce business model pour Les Combattantes, Une mère parfaite, Vortex et enfin L’Été 36. Le fait que Netflix ait rejoint l’aventure m’a permis d’aller au bout de chaque ambition, car sincèrement, réaliser Le Bazar de la Charité n’aurait pas été possible sans ce cofinancement, en tout cas pas de cette manière-là. Je ne sais pas comment j’aurais fait, mais j’aurais bien fini par trouver une solution !
Cela étant, il ne faut pas s’imaginer qu’on ne me refuse jamais rien. Quand on produit, on connaît beaucoup d’échecs et de refus. Et je les accepte. Dans ce métier, il ne faut pas se laisser impressionner et surtout, garder le cap. Je répète souvent qu’il n’y a pas de bons projets, il n’y a que des bons projets, au bon moment, au bon endroit. Si vous ne cochez pas ces trois cases, la production ne verra pas le jour.
Votre société porte des projets très ambitieux et remarqués, mais vous souhaitez tout de même garder une équipe à taille humaine…
Nous ne sommes que sept, en effet. Cela fait quatorze ans que j’ai créé ma société. J’aurai pu grossir plein de fois en décidant d’embaucher des producteurs, d’augmenter le volume de production… À la fin, j’aurais été manager de producteurs et je n’aurais plus produit moi-même. Mais moi, j’aime produire des séries !

Vous avez mentionné la fin de tournage de L’Été 36, le troisième opus après Le Bazar et Les Combattantes. Y a-t-il d’autres actualités chez Quad Drama ?
Il y a une autre série que nous venons de livrer à France 2. C’est un polar dans le monde de la chirurgie esthétique qui s’appelle Apparences. Une fois encore, on y suivra trois personnages de femmes fortes [incarnées par Hélène de Fougerolles, Léonie Simaga et Léa Léviant, ndlr].
Vos productions sont très ambitieuses, tant scénaristiquement que visuellement. On pourrait se demander : à quand le cinéma ?
J’ai toujours répété que je ne produirais pas pour le cinéma. J’aime la télé et j’aime faire de la série car on a le temps d’y raconter une histoire et de faire évoluer ses personnages. Quand on pense au Bazar, c’est absolument génial de pouvoir suivre des destinées si romanesques sur huit épisodes ! Pour moi, ce n’est pas une frustration de ne pas faire de cinéma. Et, je n’ai jamais compris ce snobisme qui voulait que la série soit moins importante, moins sérieuse, que le grand écran.
Mais, je dois bien avouer que j’ai un projet qui ne peut pas convenir au format série, et qui ne fonctionnera pas à la télévision ou sur les plates-formes. J’ai donc décidé de sauter le pas ! Je veux produire un long-métrage, une comédie musicale. Ce projet me tient tellement à cœur que je pense que ça vaut la peine de revenir sur mes principes.
Vous êtes présidente de l’Union syndicale de la production audiovisuelle (USPA) depuis trois ans. Comment cela enrichit-il votre travail ?
J’adore apprendre, alors au lieu de retourner à la fac prendre des cours de philosophie, j’ai décidé de devenir présidente de l’USPA ! J’ai été vice-présidente pendant quatre ans avant cela. Je me suis présentée car occuper cette fonction me permet d’avoir une autre approche de mon métier, de prendre de la hauteur pour avoir une vision macroéconomique du secteur. Avec l’USPA, on comprend mieux les enjeux des diffuseurs, des distributeurs, des autres producteurs. Surtout, on se soutient. Je l’ai notamment remarqué pendant le Covid.
Auriez-vous des conseils pour des jeunes qui voudraient se lancer dans une carrière comme la vôtre ?
Le premier conseil que je puisse donner, c’est de faire les choses avec sincérité. Quand vous êtes sincère, vous arrivez à convaincre les gens. Il ne faut pas vouloir plaire à tout le monde. Il faut comprendre le secteur pour arriver à se démarquer par sa personnalité et son approche…
Mon deuxième conseil est d’être curieux, le plus possible. Il faut écouter des podcasts, regarder des séries, lire et aller au cinéma. Quand je donne cours à des élèves de Science Po ou d’HEC, je leur demande toujours quelles sont les séries qui les ont marquées ces six derniers mois. Ils me parlent de White Lotus, de House of the Dragon… Pas un pour me citer une production française ! Si on veut être un producteur français, il faut savoir ce que les Français produisent et ce que le public français regarde. Sincèrement, on ne peut pas devenir producteur de série en France aujourd’hui sans jamais avoir regardé un seul épisode d’HPI !
Pour terminer, est-ce que vous avez des rêves impossibles ? Des séries que vous auriez rêvées de produire et que vous n’avez pas produites ? Ou encore, des projets que vous n’avez pas encore réussi à mener à terme ?
Les Petits Meurtres d’Agatha Christie, j’aurais adoré les produire ! Agatha Christie fait partie de mes premières lectures. Elle mêle le côté ludique et l’enquête ; tout ce que j’aime ! À l’époque, je m’étais un peu autocensurée, en me disant que je n’y arriverais jamais. Puis, Sophie Révil a eu le cran d’acquérir les droits et j’en suis heureuse, car sincèrement, elle a fait un super travail.
Plus récemment, il y a eu Cœur Noir sur France 2. Puis, bien évidemment, Dix pour cent qui est une franche réussite ! Même si cela ne devait pas être simple à produire avec tous les talents qu’ils ont dû faire venir… Je pourrais citer un tas d’exemples car j’adore regarder ce qui se fait en France. Je ne vois pas les autres succès comme une concurrence qui pourrait me porter préjudice. Au contraire ! Plus nos clients connaissent des succès, plus ils ont envie de réinvestir dans des séries et mieux nous nous portons !
Il y a encore une ambition que je n’ai pas pu mener à bien : c’est de produire une série pour Arte. Je suis d’origine allemande alors ce serait parfait de pouvoir produire pour la chaîne franco-allemande. Mais pour l’instant, je n’y suis pas parvenue. Je suis peut-être un peu trop mainstream à leur goût. Je n’arrive pas à les toucher avec mes propositions… Jusqu’au jour où j’y arriverais !
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #64, p.28-31
