beIN Sports fêtera bientôt ses vingt ans (dont onze en France). Nous avons rencontré Delphine Calvini, directrice technique broadcast basée au Qatar. Laquelle aborde les défis tels que la Coupe du Monde FIFA, l’intégration des plates-formes numériques et la lutte contre le piratage. Elle partage son expérience en tant que première directrice technique et production d’une chaîne de télévision lorsqu’elle était basée en France.
Quel retour faites-vous sur les évolutions technologiques alors que beIN Sports France fête ses onze ans en France ?

Delphine Calvini : Quand j’ai rejoint beIN fin 2013 (un an après le lancement), la Coupe du Monde 2014 au Brésil arrivait. C’était la première fois qu’un diffuseur en France diffusait la totalité des matchs. Il y avait plusieurs enjeux : la distance avec Rio, le décalage horaire, l’équipe d’ingénierie et de support toujours en construction. On nous attendait au tournant : est-ce que beIN allait tenir ses promesses ?
Par la suite, vous avez fait de gros changements dans vos installations. Pourquoi ?
Les événements se sont enchaînés : Euro 2016, Coupe du Monde 2018, etc. On a créé des processus efficaces, guidés par la contrainte. Les workflows n’étaient pas finalisés. Souvent, quand on travaille sous la contrainte, cela nous force à répondre aux besoins sous un nouvel angle. On ne pouvait pas mettre en place l’artillerie lourde [ndlr : comparé aux productions sportives classiques], on devait gagner en efficacité.
La première plate-forme de production et de diffusion était bien construite, mais on a dû faire des adaptations. On a augmenté la voilure : plus de qualité, plus de workflows sur les transferts de médias, puis l’explosion du digital. Il y a eu un travail profond à faire. Un studio a même été créé uniquement pour le digital. Pendant l’Euro 2020 en 2021, de nombreuses émissions ont été réalisées pour diffusion sur l’ensemble des réseaux sociaux de la chaîne, dont des Social Live sur Facebook.
En parallèle, vous avez travaillé sur la qualité et dû combattre le piratage…
La Coupe du Monde 2018 était diffusée en UHD et l’Euro 2020 en UHD HDR (première diffusion HDR en direct en France). Nous avons lutté contre le piratage. Mon passé dans les set-top boxes, la diffusion par satellite et les têtes de réseau a permis d’accompagner la direction juridique pour vulgariser. J’ai accompagné la création de l’Association pour la Protection des Programmes Sportifs (APPS). beIN m’a soutenue pour suivre une formation sur la cybercriminalité à l’Université de Montpellier.

Être la première directrice technique et production d’une chaîne TV en France, est-ce positif ou négatif ?
Je n’avais pas réalisé ! Dans le travail, il n’y a pas de genre. Nous sommes des professionnels avec des compétences. Le ressenti négatif d’être une femme à un poste de manager, est dans le passé. Au début des années 2000, c’était plus compliqué. Je recevais quelques réflexions. En 2017, j’ai repris la direction technique lors du départ du directeur. beIN a conforté son choix en ajoutant la direction de la production deux ans plus tard. La direction de beIN m’a apporté tout son soutien.
À Doha, la question du genre n’est pas un sujet non plus. Je suis dans le domaine depuis 1995, ça a été facile, on se connaît tous. Je n’avais pas de problème d’acceptation ou de besoin de prouver. J’ai fait mon parcours dans la continuité. La légitimité était là. Par contre, lors des événements et des séminaires, on se sent parfois seule. On manque d’un réseau d’entraide féminin. Je suis mentor chez RISE. Chez beIN France, c’est maintenant une autre femme, Delphine Criscione, qui a pris le relais. Au global, être une femme dans ce milieu très masculin a apporté plus de points positifs que de points négatifs.
Quel a été votre parcours avant de prendre la direction technique d’un groupe multinational ?
Mon métier n’était pas une vocation. J’ai fait un parcours en deux temps. Après mon bac scientifique, les études à la fac n’étaient pas assez concrètes. J’ai bifurqué vers un BTS audiovisuel. Des années plus tard, arrivée chez beIN, je voulais continuer à évoluer. Je devais avoir quelque chose qui m’ouvre plus l’esprit. Le master à l’EM Normandie m’a donné un vernis. Cela permet notamment de mieux appréhender ce que font les autres. Cela accompagne les évolutions. J’ai pu faire cette formation grâce au soutien de ma famille qui m’a laissée du temps pendant la formation. En conclusion, il faut être passionné et aimer ce qu’on fait. Les diplômes sont un prérequis.
Pouvez-vous nous donner un exemple de projet dont vous êtes particulièrement fière ?
Le fait d’avoir géré la direction technique puis la production, puis les synergies entre les deux directions qui fusionnaient, puis des défis humains en 2019, puis le Covid. C’était un défi double, à la fois humain et technique.
Justement, quels sont les défis du directeur technique ?
Il faut réaliser une veille technique, innover et assurer la continuité de l’antenne. Les équipes doivent accompagner les innovations et être formées. Avec le cloud, les techniques IT sont arrivées (Kubernetes, l’élasticité…). Les équipes broadcast doivent faire une transition vers ces techniques pour les utiliser dans le broadcast. Ce n’est pas évident : former les collaborateurs et les maintenir à jour, trouver le temps d’assurer la montée en compétence vers le cloud en parallèle des activités au quotidien.
Les techniques de l’IT ne répondent pas totalement aux contraintes du broadcast, par exemple la nécessité de rebooter alors que le broadcast ne tolère pas les indisponibilités. La question de la formation est très forte, plus forte qu’avant. On était passé du 4:3 au 16:9, de la SD à la HD puis à l’UHD, mais là ça s’accélère.
Le consommateur s’habitue à un nouveau mode de consommation : perte de connexion, buffering. Or, l’ADN du broadcast signifie 100 % de continuité. On doit revenir à un juste milieu entre le broadcast et son 100 % de disponibilité, et le digital parfois plus aléatoire du fait du réseau non managé par essence.

Vous êtes maintenant basée au Qatar après dix ans au sein du groupe beIN Sports. Quelles sont les nouveautés ?
Ce sont aussi les dix ans du groupe beIN Sports. L’objectif est d’engager des synergies technologiques pour les entités hors Qatar : France, États-Unis, Turquie et Asie-Pacifique (APAC). Les sujets sont vastes :
– travailler sur les métadonnées associées aux médias qui ont atteint une certaine limite avec nos outils actuels et se concentrer sur la donnée ;
– étudier la pertinence du cloud suivant les cas d’usage (quid du retour sur investissement du cloud sur des plates-formes en 24/7 ?). On se dirige vers un modèle hybride ;
– renouvellement du système à Doha qui date de 2014. On doit se poser les bonnes questions : moderniser ou remettre à plat les méthodes de production ? S’appuyer sur de nouveaux entrants pour apporter de nouvelles façons de travailler et revoir les méthodes ?
Mon rôle est d’accompagner cette réflexion.

Qu’est-ce qui change entre les plates-formes de Paris et Doha ?
beIN Mena a été lancé en 2003. L’offre inclut du sport et du divertissement. Le bouquet est diffusé dans 24 pays au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. beIN Mena inclut 41 chaînes HD/UHD en quatre langues (arabe, français, anglais, espagnol) sur le satellite, l’IPTV et le digital. En 2016, beIN a fait l’acquisition de la société de production cinéma et TV Miramax. La plate-forme broadcast dont j’ai la responsabilité englobe 31 chaînes de diffusion, dont une en UHD, 9 studios, 46 salles de montage, 60 canaux d’ingest HD et UHD pour tous les canaux sportifs, une centaine de canaux de réception satellite et 30 peta d’archives média. Au total, cela représente 200 racks d’équipement.
Quels sont les projets récents du groupe beIN ?
La Coupe du Monde FIFA 2022 a été un énorme projet pour le groupe. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 5,4 milliards de téléspectateurs cumulés, 242,8 millions de téléspectateurs lors de la finale diffusée en clair, 1,1 milliard d’utilisateurs sur les réseaux sociaux. Le site de Doha a même accueilli une centaine de collègues de beIN Sports France (avec un studio à Doha à leur disposition). Ça valait le coup d’être vécu !

Quels sont les défis futurs concernant la production vidéo de sport en direct ?
Ça dépasse largement la production. Les défis des broadcasters sont doubles : le piratage d’un côté, les ayants droit qui lancent leurs propres plates-formes de l’autre. Les broadcasters ont deux valeurs ajoutées : agréger des droits variés (de multiples sports par exemple) et fournir une valeur ajoutée éditoriale (grâce aux talents à l’antenne, aux infos sur l’événement, avec plus d’angles, plus de contenus, etc.). Cela veut dire enrichir le contenu avec moins de moyens. Les nouvelles technologies peuvent aider. La production déportée, ou Remote Prod, est une réalité. Le groupe a une démarche RSE poussée par l’Europe. L’empreinte carbone des productions est un vrai sujet. Demain, les sujets incluent la 5G testée à Doha, la bonne hybridation du cloud, etc.
Le mot de la fin ?
Si des jeunes diplômés lisent cet article jusqu’à la fin… un aspect m’a toujours guidé : aimer ce que l’on fait, ne pas faire ce que quelqu’un d’autre aimerait que tu fasses, suivre tes envies, tes intuitions. L’industrie des médias est top, toujours en mouvement. Enfin, l’humain reste au centre de nos métiers. Les succès du groupe ont été rendus possibles grâce aux différentes équipes en interne et chez nos partenaires. Un grand merci pour leur précieuse collaboration !
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #53, p. 138-141