Réalisation multicaméra au smartphone : le live réinventé

 

En se connectant à un réseau commun, jusqu’à neuf caméras peuvent être visibles et commutables depuis un iPad. Le programme ainsi réalisé peut être augmenté d’éléments d’habillage, diffusé en live sur une ou plusieurs plates-formes ou enregistré. Le sérieux et la qualité de ces solutions sont tels que des sociétés créent leurs concepts autour d’elles, grâce à de solides et modernes atouts de flexibilité, d’agilité mais également d’écoresponsabilité. Nous avons recueilli les expériences de deux d’entre elles : LeGrosDirect créée par Myriam Fontaine et The Nemo Point fondée par Laurent Eichinger.

 

« LEGROSDIRECT NE FONCTIONNE QU’AVEC DES SMARTPHONES »

LeGrosDirect est une jeune société. Comment a-t-elle commencé ?

Les entreprises deviennent de plus en plus des médias. J’ai monté ma société en 2020 pour répondre à ce constat. Peu avant j’avais découvert la très intéressante solution Switcher, application sur iPad qui permet de faire de la réalisation multicaméras. Je maîtrisais déjà la réalisation d’un plateau multicaméra TV, des compétences aujourd’hui facilement exploitables avec des moyens légers. C’est comme cela que l’aventure a commencé.

LeGrosGréement en situation. © LeGrosDirect

Le live m’anime depuis vingt-cinq ans. Le nom LeGrosDirect est un clin d’œil à mes débuts sur La Grosse émission de la chaîne Comédie. Je travaille avec les entreprises, les associations, les agences, les collectivités et les écoles.

Cette nouvelle technologie m’a également inspiré de nouveaux concepts d’émission, notamment avec mon média LDDMT, ou le jeu « La maison » ainsi que la récente émission Captiv’. J’y interviewe des réalisateurs d’émissions pour comprendre leurs singularités et échanger sur les nouvelles possibilités de réalisation. Je suis fière d’avoir reçu Serge Bonafous, Laurent Lachand qui a réalisé la dernière finale de la Coupe du monde, Nicolas Ferraro qui réalisait Ce soir ou jamais, Corentin Leconte réalisateur d’opéras et prochainement Anne Dorr, une des réalisatrices de Fort Boyard.

 

Pourquoi as-tu choisi l’utilisation d’iPhone plutôt que de caméras traditionnelles ?

Ce sont des caméras plus faciles à acquérir, surtout au lancement d’une entreprise. Elles sont également plus transportables. Avec le temps, nous avons peaufiné l’environnement de la solution et je me suis entourée de talents qui savent cadrer, réaliser et capter le son. J’attache une grande importance à employer les bonnes personnes au bon poste. Ce que je vends, c’est l’expérience et la qualité des équipes. J’aime accompagner mes clients et créer leurs multicaméras comme on crée des émissions via la préparation de conducteurs et le conseil.

 

Quelle est la taille « typique » d’une équipe sur une de vos prestations ?

Cela dépend vraiment du projet. Le plus gros que nous faisons actuellement est celui de Karcher. Nous utilisons le stand créé pour leurs salons et installé pour ce live dans leurs locaux. Nous sommes sept avec une scripte, un réalisateur, deux cadreurs, un ingénieur et un assistant son et moi en chef de projet. Il y a aussi l’agence qui accompagne tout le côté éditorial. Sur les plus petits live comme des conseils municipaux, il n’y a qu’une personne : un réalisateur. Mais dans la majorité des prestations que nous proposons, sur les projets live shopping et les conférences, nous sommes trois : un réalisateur, un cadreur et un ingénieur du son.

 

Peux-tu nous parler rapidement de ton parcours ?

Après un BTS audiovisuel option exploitation des équipements, j’ai commencé à la chaîne Comédie. Je suis passé ingénieur vision en tant que prestataire technique chez Cognacq-Jay Images, puis j’ai travaillé chez TV5 Monde et en tant que réalisatrice chez France 24. J’ai fait dix ans de technique et dix ans de réalisation.

 

Travaillez-vous avec d’autres régies et caméras ?

Ma société ne fonctionne qu’avec des smartphones. Chaque projet a ses besoins et notre solution en couvre beaucoup. En trois ans, les évolutions ont été impressionnantes, notamment au niveau des optiques des caméras. Venant du broadcast, ce qui me gênait au début, c’était de devoir placer les caméras assez proches pour ne pas perdre en qualité. Mais aujourd’hui avec les optiques 2, 3 et 5 fois de l’iPhone 15 Pro Max, cela a tout changé. J’avais acheté des compléments optiques, mais pour notre utilisation elles ne présentent pas de valeur ajoutée car il est impossible de régler la netteté à distance.

J’ai été très heureuse de l’apparition des nouvelles optiques sur les iPhone Pro qui me permettent des placements de caméras moins intrusifs. En réalisation multicaméra, la plupart du temps, nous ne recherchons pas d’esthétique flou derrière les personnes filmées. Ces optiques sont donc parfaites. Sur certaines prestations, par exemple pour des live sur les réseaux avec Stéphane Plaza, nous utilisons un appareil photo pro dont l’image est récupérée par un iPhone pour être transmise vers Switcher. Nous obtenons de superbes images piquées. Pour la réalisation de vidéos corporate, je loue généralement du matériel plus dédié et j’embauche les talents qui vont avec.

 

Comment appréhendez-vous la préparation des conférences ?

Une fois le conducteur disponible, nous préparons tous les éléments, les synthés, les slides et les vidéos. Le repérage est évidemment indispensable, notamment au niveau du réseau. Nous connectons les iPhone en filaire ou utilisons des solutions 4G/5G. Au début pour le wi-fi j’utilisais des routeurs Google ; j’ai progressivement bonifié la solution en achetant des bornes wi-fi 6E Netgear. Lorsqu’on ne veut pas de latence, on peut mettre les téléphones sur un réseau câblé en RJ45. Je l’ai fait pour des prestations sportives. L’application switcher propose une option wi-fi renforcée qui décale la transmission d’une à quelques secondes pour sécuriser le rapatriement des flux des caméras en direct. Cela s’avère dans la pratique être également un petit plus pour la réalisation puisque le retard me permet de savoir en avance qui va parler. Je peux commuter avant que l’interlocuteur ne prenne la parole et affiner la fluidité de ma réalisation.

 

Réalisation multicaméra chez Karcher par LeGrosDirect. © LeGrosDirect

 

Quelle est la taille de l’entreprise LeGrosDirect ?

Je suis la seule employée permanente, et de nombreux intermittents complètent l’équipe en fonction des projets. Je ne cherche pas la croissance à tout prix, mais ne pouvant pas être présente sur tous les projets, l’entreprise aura sûrement besoin d’embaucher une personne prochainement.

 

Sur quels types d’événements travaillez-vous ?

LeGrosGréement, harnais commercialisé par LeGrosDirect. © LeGrosDirect

Nous réalisons des conseils municipaux, des conférences, des live shopping, des concerts et du sport. Nous créons également des concepts d’émissions. J’ai conçu une régie ambulante grâce à un harnais où je peux mettre l’iPad, l’interface audio et le routeur 5G. Je suis assez fière de cette solution très légère que j’ai fabriquée en collaboration avec un ancien de Canal+. Elle permet de réaliser différemment en déambulation et autorise de nouvelles créations. Je la commercialise sous le nom LeGrosGréement.

 

 

Comment gérez-vous la postproduction de vos réalisations ?

Sur chaque prestation assez importante, j’enregistre le flux des caméras en plus du programme ; souvent dans une résolution supérieure telle que l’UHD. Lorsque je les rapatrie sur l’iPad, il refait le montage tout seul. Tout est reconstruit et parfaitement synchronisé. Dans une précédente version de l’app, il était possible d’exporter le multicam sous forme d’un projet Final Cut Pro X ; j’espère que l’éditeur de Switcher va rétablir cette possibilité.

Sur AirMix, autre application multicaméra sur IPad (aujourd’hui plus développée ni commercialisée), il y avait la possibilité de faire des ralentis. C’est une option que j’aimerais voir intégrée à Switcher, notamment pour la réalisation d’émissions sportives.

En dehors de ces envies, l’application Switcher est très complète. En plus de l’intégration des flux des caméras, elle permet de gérer la diffusion sur un ou plusieurs réseaux simultanément ainsi que l’habillage graphique et les synthés. Switcher propose des minuteurs, des textes animés, des bannières et de nombreux éléments préconstruits dont certains sont adaptés au live shopping.

 

LeGrosDirect est une véritable société écoresponsable…

Oui. Switcher est une application iPad qui permet d’utiliser jusqu’à neuf iPhone que l’on range facilement dans un sac. Cela m’a permis d’investir dans un vélo cargo que je déplace dans Paris et grâce auquel je peux déployer un plateau multicaméra partout. Les lumières sont des Led basse consommation d’énergie. J’achète certains iPhone Pro en reconditionné et toujours le dernier modèle pour compléter mon parc. Dans un esprit d’écoresponsabilité, je revends les téléphones les plus anciens également en reconditionné. Nous recommandons à nos clients de stocker leurs programmes et leurs médias sur disques durs, plutôt que dans des espaces de stockage cloud. Il reste cependant important pour moi que l’écoresponsabilité n’entrave en rien la créativité.

 

THE NEMO POINT UTILISE LES IPHONE POUR LE LIVE SHOPPING
Live shopping chez Jules. © LeGrosDirect

 

Laurent Eichinger, peux-tu nous présenter l’agence The Nemo Point ?

The Nemo Point a été créée il y a un peu plus de deux ans par trois associés issus du monde des médias, dans des domaines complémentaires : Rodolphe Massé, à l’éditorial, a été directeur de grandes rédactions nationales ; Thomas Jumel avec une grande expérience dans la production, la technique et le digital et moi à des postes de direction générale de médias. Nos clients sont des marques que nous accompagnons dans la création de contenu et d’événements live. Une partie conséquente des plateaux multicaméra (environ 60 %) est réalisée à l’aide d’iPhone. Notre offre « live » est divisée en trois parties : one-to-many, one-to-full et one-to-one. Les one-to-many sont réalisés à destination du plus grand nombre sans restriction. Premières missions de l’agence, le live shopping en est un parfait exemple.

 

Régie sur une installation Drive and Stream. © The Nemo Point

Comment exploitez-vous les iPhone pour certaines réalisations multicaméra ?

Nous avons tout de suite mis en place pour le live shopping une solution à base d’iPhone pour trois raisons qui ne sont pas forcément liées au prix de la caméra : l’installation est facilitée, les équipes réduites, l’accessoirisation légère et économique. Les iPhone peuvent être installés partout en wi-fi. Le gain en agilité est conséquent. Les intervenants non professionnels des live shopping s’expriment plus naturellement face à des iPhone.

Les mêmes atouts s’appliquent au one-to-few en B2B ou B2C. Nous avons par exemple réalisé une conférence en direct pour l’ensemble des collaborateurs de Décathlon avec des iPhone. Les live one-to-one relient un client et un vendeur. Nous avons installé pour Mercedes un « visio showroom » en tirant le fil du concept jusqu’au bout, en inventant un système autour de trois iPhone installés sur un Ronin. L’un d’entre eux filme le vendeur, l’autre est manipulé par le réalisateur qui commute via un logiciel vMix déporté le flux de la caméra portable, de quelques caméras fixes et des médias. Le dernier iPhone regarde le vendeur pour qu’il puisse interagir avec le client.

 

Configuration live shopping. © The Nemo Point

Avez-vous des réactions négatives de vos clients face à l’utilisation d’iPhone ?

Quand nous réalisons un live shopping avec l’application Switcher et des iPhone ou un second avec des boîtiers HDSLR, les clients voient bien que l’installation est différente, mais sans conséquence importante sur la qualité du flux (stream) produit pour ce type de live.

 

Gros plan d’un smartphone sur une installation Drive and Stream. © The Nemo Point

Comment avez-vous fait évoluer votre solution ?

La solution initiale est basée autour d’iPhone reliés en wi-fi grâce à un réseau interne et une console audio numérique. La réalisation s’effectue sur l’app Switcher depuis un iPad et nous plaçons des tally sur les iPhone.

Nous avons fait cela pendant un an et demi et continuons à le faire, mais nous avons ciblé certains inconvénients. La réalisation reste assez peu malléable avec beaucoup de caméras et de médias. L’exploitant est obligé de scroller sur l’écran. Nos réalisateurs qui font ça depuis un an et demi sont très bons. Un utilisateur non expérimenté n’y arrivera pas tout de suite. Le second inconvénient c’est que nous ne sommes pas propriétaires du logiciel qui fait des mises à jour intempestives sans nécessairement nous en informer. Les possibilités de personnalisation des habillages sont limitées.

Depuis six mois, nous avons upgradé la compétence de nos équipes et effectuons notre transition en remplaçant progressivement Switcher par vMix. Le coût pour le client est le même. Notre objectif est de préparer une solution permettant de partir en train, avec des pieds légers, des lumières et une station vMix sur MacBook Pro M2. Nous pouvons utiliser un stream deck pour scinder la réalisation et la gestion des médias entre le coordinateur et le réalisateur.

Cette solution est abordable, agile et très modulable. Il nous arrive de réaliser des événements avec de cinq à sept caméras fixes. Tout n’est pas forcément anticipé, les temps de repérage sont souvent limités. Le fait de disposer de nombreuses caméras permet de prévoir des petits mouvements pour décrire un autre lieu. Avec un unique cadreur portable, il reste nécessaire de filmer le champ et le contre-champ de l’action. Nous sommes très agiles, il suffit de repositionner les caméras à la main. C’est très facile.

 

Installation de trois iPhone sur un Ronin pour les Visio du Showroom Mercedes. © The Nemo Point

Quelle structure humaine exploitez-vous sur vos réalisations multicaméras ?

L’équipe minimale est composée d’un coordinateur dédié à l’éditorial, d’un réalisateur et d’un cadreur portable. Sur des grosses opérations avec des iPhone, nous pouvons prévoir un réalisateur, un ingénieur du son, un assistant, deux cadreurs portables et un streamer, soit sept personnes. Nous avons conçu le Walk and Stream, une structure dorsale équipée d’un iPad, d’un émetteur Aviwest et d’une borne wi-fi pour y associer deux ou trois iPhone. Nous utilisons cette solution totalement mobile pour de nombreux live.

Nous nous déplaçons par exemple pendant trois ou quatre heures dans un magasin Décathlon de 1 000 m2. Le réalisateur est accompagné d’un ingénieur du son, de deux ou trois cadreurs et d’un assistant vidéo qui gère les lumières. Nous sommes cinq sur la configuration que nous déployons également à l’extérieur. Pour la démo d’une planche de surf, nous avons commencé dans un bâtiment, sommes sortis sur la plage et le surfeur est monté sur sa planche. En configuration iPhone, nous sommes cinq à six personnes maximum.

 

Réalisation multicam avec l’app Switcher. © The Nemo Point

 

Comment gérez-vous la diffusion du flux vidéo ?

Nous vendons trois blocs de compétences : la création du concept, l’écriture du script et la coordination en représentent un premier. Le second dédié à la production englobe les équipes techniques, le matériel et la sécurisation du live grâce à un émetteur Aviwest au cas où le réseau serait défectueux. Les clients nous demandent parfois de gérer la partie diffusion.

Nous disposons via un partenaire d’une plate-forme propriétaire en marque blanche qui permet de streamer dans le monde entier, dans plusieurs langues, avec des options de modération, des jeux et l’enregistrement de données. Parfois, dans le cadre du live shopping, les clients s’occupent d’installer sur leur site e-commerce un player auquel nous nous connectons. Nous incluons toujours dans nos prestations la couche éditoriale.

 

Déployez-vous un réseau dédié ?

Oui, une de nos grosses contraintes c’est le réseau. Nous demandons toujours que l’on nous fournisse une fibre et qu’un test de débit assure un minimum de débit en upload. Dans de grosses entreprises telles que Leclerc, nous envoyons un listing technique de nos besoins. Nous avons testé de nombreux routeurs avant d’en sélectionner un.

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #56, pp 30-36

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