« Notre projet ne réussira que si nous savons garder la confiance de nos clients », a déclaré le patron du groupe vendéen à l’occasion de l’édition 2021 de la convention monégasque où le broadcast traditionnel n’était pas absent. Il était même, dans la coulisse, au cœur des conversations entre participants français après l’annonce de cette reprise.
Quel est exactement le périmètre de la reprise que vous venez de conclure avec Euromedia France ?
Nous reprenons l’activité vidéo mobile de la filiale française d’EMG. Dans les faits, cela représente environ cent trente salariés et des moyens essentiellement constitués de six cars-régies, à savoir quatre semi-remorques et deux autres unités pour des productions simplifiées. Le fait d’adosser ces six camions à la trentaine que compte AMP Visual TV va nous permettre une logistique plus intelligente. Cette reprise ne se fera pas au détriment des salariés qui nous rejoignent puisque nous avons pris l’engagement de ne procéder à aucun licenciement. À travers cette reprise, nous avons conscience que notre responsabilité est globale, non seulement pour conserver la confiance de nos clients, mais aussi vis-à-vis de tout un environnement socio-économique, dont nos salariés, intermittents et fournisseurs, dans la mesure où nous générons plus d’un million d’heures par an en volume de travail intermittent et nous employons plus de cinq cents permanents.
De votre côté, qu’est-ce qui a motivé cette reprise ?
Il faut être lucide, nous l’avons fait car ce rapprochement devenait inéluctable par rapport au marché. Les dégradations de valeurs successives subies depuis des années faisaient qu’il n’y avait plus la place en France pour deux prestataires importants comme Euromedia et AMP Visual TV.
Le premier n’avait plus la taille critique, le second l’avait encore, mais pour combien de temps ? Face à nous, il y a l’enjeu des mutations technologiques du digital et du broadcast, des nouvelles solutions de production comme la production remote (production distante ou centralisée), et les rendez-vous de la Coupe du monde de rugby en 2013, puis des Jeux Olympiques l’année suivante. Si nous ne sommes pas en mesure d’y répondre et d’y être présents, l’avenir de l’industrie technique audiovisuelle privée en France sera en péril. Nos entreprises assurent les plus grands événements nationaux et les plus célèbres programmes français. Ce rapprochement permet d’offrir un bel avenir à l’excellence des savoir-faire techniques des équipes d’EMF et d’AMP Visual TV pour répondre aux enjeux du marché français et international. La fabrication de la télévision française et nos entreprises sont reconnues parmi les meilleures au monde, il faut qu’elles le restent.

Est-ce à dire que le marché va payer ce rapprochement ?
Au contraire, il va en bénéficier. Nos clients ont compris qu’ils ont besoin de partenaires techniques solides pour accompagner la fabrication de leurs programmes. Les exigences techniques sont généralement en phase avec leurs enjeux d’audience et de visibilité. Et, par ailleurs, nous savons que nos clients veulent contenir leurs budgets de production. Chacun a besoin que notre projet réussisse, et il ne réussira que si nous savons garder la confiance de nos clients. Nos prix ne bougeront pas. Nous devons générer d’autres facteurs de valeur, créer en interne de nouvelles synergies afin de financer les programmes d’investissement nécessaires. Ainsi, nous n’aurons plus deux sièges parisiens ni une double équipe de direction.
D’autre part, l’activité supplémentaire, notamment en sport, permettra de densifier l’activité de nos agences régionales afin d’éviter les déplacements inutiles de collaborateurs de Paris vers la province ou, à l’inverse, de la province vers Paris car nous disposerons de plus de techniciens permanents sur l’activité en semaine de nos studios parisiens. Sans parler du meilleur taux d’utilisation de nos matériels et de la réduction des trajets d’approche… Tout cela va nous permettre de dégager une plus grande capacité d’investissement. Ainsi, sur les trois prochaines années, nous prévoyons une enveloppe de quelque 30 millions d’euros, soit plus que l’addition de celles dont AMP Visual TV et Euromedia auraient pu disposer séparément.
D’un côté, l’économie des prestataires est de plus en plus tendue et, de l’autre, les programmes, notamment dans le domaine du flux, sont beaucoup plus ambitieux qu’autrefois. Comment appréhendez-vous cette situation ?
La qualité des programmes est redevenue le dénominateur commun. Aujourd’hui, des plates-formes mais aussi toutes les grandes chaînes payantes, généralistes ou thématiques, confrontées à des enjeux d’audience, mettent effectivement beaucoup plus d’argent dans les programmes qu’il y a encore quelques années. Elles prennent des risques parce qu’elles investissent davantage. Du coup, elles attendent des garanties de bonne fin élevées et des outils performants. Chaque année, nous sommes ainsi contraints d’investir entre 7 et 10 % de notre chiffre d’affaires (ndlr : un peu plus de 100 millions d’euros) et une rentabilité incertaine mettrait en péril notre modèle économique. Il faut entre six et sept ans pour amortir des investissements comme ceux que nous faisons et aucun de nos clients, à l’heure actuelle, ne nous garantit une telle visibilité.
Dans certains pays, les prestataires contractent pour des championnats sur du long terme, parfois même pour un car-régie spécifique pour un client précis. En France, le prestataire prend tous les risques, il investit lourdement sans garantie de marchés spécifiques sur la durée. Le changement de stratégie des ligues et fédérations sportives qui seront amenées à piloter leurs contenus et leur distribution serait une opportunité pour des contrats de longue durée, seul moyen de sécuriser nos investissements. Avec l’extension de nos services, du tournage en mode premium et en production simplifiée ou avec notre pôle digital au media center, j’y vois une chance pour nos clients et nos entreprises de travailler sur du long terme.
Parmi les investissements que vous évoquez, vous allez annoncer dans les prochains jours la construction de deux nouvelles unités mobiles de production…
Effectivement, et c’est un premier signe fort que nous adressons au marché. Notre flotte comptera dans le courant de l’année prochaine deux nouveaux cars-régies, l’un à quinze caméras, de la gamme Millenium, l’autre à vingt-cinq caméras, de la gamme Millenium Signature. La livraison du premier, baptisé Millenium 9, est prévue fin août, celle du second (Millenium Signature 14) pour l’automne. Ces deux cars, comme leurs prédécesseurs M3, M4, M6, sont construits avec le même design, la même ergonomie et les mêmes outils. Ils vont permettre une meilleure interopérabilité en offrant un meilleur confort de travail pour les clients et pour les exploitants, et sont conçus pour se coupler au besoin et former ainsi une unité de production à quarante caméras.
Pour autant, l’heure est-elle encore à la construction de cars de moyen ou gros tonnage quand on parle de plus en plus de régies remote ?
Demain, avec les actifs d’Euromedia, nous disposerons d’une vingtaine de cars-régies premium, auxquels s’ajoutent une quinzaine d’unités de production simplifiée, une dizaine de régies fly, une petite dizaine de régies fixes et vingt-cinq studios. Trois de nos régies fixes sont attenantes au media center dont une est dédiée aux tournages en production remote. Potentiellement, toutes nos régies fixes sont exploitables en remote car elles sont connectées au media center par une boucle optique.
Pendant la pandémie, nous n’avons pas assuré moins de six programmes quotidiens dans cette configuration. La remote est donc opérationnelle chez AMP Visual TV et s’invite dans les réflexions de nos clients mais ce n’est pas valable pour tous les tournages. Pour des grands événements ponctuels en particulier, la nécessité de faire de la remote n’est aucunement justifiée. Les inconvénients liés à la connectivité, surtout si l’événement est ponctuel et important, sont encore largement supérieurs aux avantages. Ceux-ci sont surtout d’ordre économique, par exemple lorsqu’il est possible de centraliser les productions sur une même journée. Pour les divertissements à l’extérieur des studios, la remote n’est pas adaptée : les tournages sont ponctuels et les équipes de production doivent être à proximité de l’artistique.
La production remote n’est donc pas en passe d’être le standard pour tous nos clients et parce que nous sommes dans un processus de renouvellement de nos camions, il était encore nécessaire de lancer la construction de nouveaux cars pour compléter ou remplacer une partie de nos assets techniques.
Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #45, p. 108-116