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La révolution des groupes de médias s’accélère

 

Nous explorons les principaux défis technologiques auxquels sont confrontés les médias, les tendances qui façonnent leur avenir, et les choix stratégiques auxquels les directions techniques (Chief Technology Offices or CTOs) sont confrontées pour rester compétitifs dans un écosystème en constante évolution.

 

Douze géants des médias interviewés

Les médias font actuellement l’objet de mutations profondes qui redéfinissent leur paysage. Des bouleversements technologiques majeurs ont un impact significatif sur ce secteur. Quelles seront les conséquences de ces changements sur les technologies des médias ? Quels défis se présentent-ils et quelles opportunités émergent ? Comment les médias gèrent-ils la transition vers des modèles basés sur le cloud et les coûts opérationnels ou OPEX (Operating Expenditure) ?

Ce sont quelques-unes des questions explorées dans cette étude menée durant l’été 2023. Le rapport repose sur des entretiens avec des directeurs techniques. Cette version du rapport se concentre particulièrement sur onze – parmi les principaux – acteurs des médias en France, ainsi qu’un groupe établi en Belgique. Ces groupes couvrent un large éventail d’activités, de la télévision à la radio, en passant par le streaming, la publicité et les filiales de production. Environ deux tiers de ces groupes appartiennent au secteur privé, tandis qu’un tiers relève du secteur public. Par souci de confidentialité, les noms des personnes et des entreprises restent anonymes.

 

La baie avec le switch Cisco et le mélangeur Sony dans un car de production 4K UHD HDR à vingt caméras lors de l’IBC 2023. © François Abbe

 

Quels sont les défis pour les groupes de médias ?

La première question abordée concerne les défis technologiques, qui sont au cœur des préoccupations des directions techniques des prestigieuses entreprises médias européennes. Lors de ces entretiens, nous avons cherché à mieux comprendre les coulisses pour ainsi dégager une vision claire des principaux défis technologiques auxquels l’industrie des médias est confrontée.

  • Faire face aux technologies disruptives

Le premier défi qui ressort de ces entretiens est la nécessité de faire face aux technologies disruptives. Les CTO interrogés soulignent l’importance cruciale de l’innovation continue pour rester compétitifs. Parmi ces technologies figurent l’intelligence artificielle (IA), le cloud, ainsi que l’adoption, volontaire ou forcée, de normes telles que la radio numérique (DAB : Digital Audio Broadcasting) et la vidéo à large dynamique (HDR ou High Dynamic Range) par le grand public. Pour les médias, l’adaptation à ces technologies est essentielle pour rester pertinents dans un environnement hautement concurrentiel.

  • Transition vers l’informatique (IT)

La transition vers l’informatique est un sujet brûlant parmi les professionnels des médias. Le passage d’une infrastructure audiovisuelle traditionnelle à une infrastructure basée sur l’informatique est un défi technique clé. L’utilisation de normes telles que ST-2110 en remplacement de l’infrastructure vidéo traditionnelle en bande de base (SDI ou Serial Digital Interface) représente un changement significatif. De plus, l’impact des services numériques tels que les réseaux sociaux et les chaînes FAST (Free Ad-Supported Television), ainsi que la distribution en ligne, sont des considérations majeures pour les CTO.

 

  • Renouvellement des plates-formes de production et complexité des infrastructures

    Le car de production tout IP ST-2110 de Supersport (Afrique du Sud) avec 24 caméras 4K UHD HDR mesure 16 mètres de long. © François Abbe

Le renouvellement des plates-formes de production constitue une autre préoccupation majeure. Les médias doivent constamment mettre en place des solutions de plus en plus complexes, et ce de manière de plus en plus rapide et agile. Il s’agit de répondre aux demandes croissantes des directions générales qui exigent une exécution sous des délais courts. De plus, les aspects liés aux ressources humaines (nouvelles compétences techniques, nouvelles méthodes de gestion de projet plus conformes au marché informatique, etc.) et à la sécurité informatique ajoutent une couche de complexité au travail des directeurs techniques.

 

  • Un tiers des défis sont de nature très générale

Il est intéressant de noter que 32 % des défis mentionnés par les CTO ne sont pas spécifiques aux médias. Ces défis englobent des domaines tels que les facteurs économiques, les ressources humaines de manière plus large et la sécurité informatique.

 

Quelle est la feuille de route des directions techniques ?

Les directions techniques jouent un rôle central dans la transformation des groupes médias. Près de la moitié des changements technologiques identifiés ont un impact direct sur l’expérience des utilisateurs au sein de l’entreprise, voire sur les spectateurs, auditeurs et internautes, que l’on pourrait regrouper sous le terme de « front office ». L’élément le plus marquant de cette révolution est l’intelligence artificielle (IA), avec 33 % des CTO interrogés prévoyant d’intégrer l’IA dans la génération de contenu. Cette intention promet de révolutionner la manière dont nous consommons et créons des médias.

  • L’expérience utilisateur en pleine mutation

La première grande tendance dans le domaine de l’expérience utilisateur (Front Office) est l’IA. L’intégration d’algorithmes intelligents devrait être au cœur de la feuille de route technologique des principaux acteurs médias. L’IA jouera un rôle essentiel dans la création de contenu, ouvrant de nouvelles perspectives pour la personnalisation du contenu et l’efficacité de la production. De plus, 28 % des CTO envisagent de moderniser leurs systèmes de production. Cette mise à jour vise à améliorer l’efficacité opérationnelle, à réduire les coûts et à répondre aux demandes croissantes des spectateurs.

Une proportion plus modeste, entre 10 et 20 %, prévoit de moderniser le processus d’approvisionnement en programmes, de déployer des studios virtuels ou XR (Réalité Étendue), et de rénover les systèmes de publication numérique. Ces initiatives promettent d’enrichir l’expérience et de stimuler l’engagement des téléspectateurs.

  • Les installations en pleine transformation

Du côté des installations (Back Office), la moitié des CTO prévoient de moderniser leur infrastructure technique. Cette mise à jour est essentielle pour garantir la stabilité des opérations en coulisses. L’enjeu de cette modernisation est double : intégrer de nouvelles technologies et répondre aux besoins croissants des médias. De plus, 18 % des CTO envisagent de migrer vers l’IP (Internet Protocol), une transition significative qui offre des avantages en termes de flexibilité et d’efficacité. De même, 18 % prévoient de migrer tout ou partie de leur infrastructure vers le cloud, ouvrant la voie à une gestion plus agile des ressources.

Une proportion plus restreinte, entre 5 et 15 %, se concentre sur des mises à jour des systèmes d’information internes, l’amélioration de la connectivité entre les sites, et le déploiement de systèmes respectueux de l’environnement, reflétant une préoccupation croissante pour le développement durable.

 

Quelles sont les principales tendances technologiques des groupes de médias ?

Les directions techniques sont actuellement en pleine ébullition, attirées par plusieurs tendances majeures. Ces tendances sont axées sur l’innovation, la transition vers l’IP et l’amélioration des performances. Deux d’entre elles se distinguent particulièrement : le cloud et la production à distance (Remote Production).

 

Le cloud oui, mais la sécurité avant tout. © Adobe Stock / Gorodenkoff
  • Priorité donnée au cloud

La première tendance majeure est le cloud, qui retient l’attention de la moitié des groupes médias interrogés. Le cloud offre une flexibilité inégalée, permettant aux médias de gérer efficacement leurs ressources tout en s’adaptant rapidement aux fluctuations de la demande. Cela ouvre de nouvelles perspectives pour la distribution de contenu, la collaboration à distance et l’optimisation des opérations.

  • La révolution de la production à distance

La production à distance, également connue sous le nom de « remote production », ne passe pas inaperçue. 44 % des CTO l’ont mentionnée. Cette approche permet de rationaliser la production de contenu, de réduire les coûts et d’améliorer la flexibilité opérationnelle.

  • Une variété de tendances

    L’émetteur de la Rhune au Pays Basque. © François Abbe

Les autres sujets peuvent être classés en quatre catégories principales :

-Les outils innovants pour la production et la distribution de contenu représentent 44 % des tendances mentionnées par les CTO.

-Les infrastructures IT représentent 29 % des tendances mentionnées, notamment le cloud, l’IP (ST-2110), les systèmes de production mutualisés entre la radio et la télévision, et la maîtrise des coûts d’énergie.

-Les nouvelles approches techniques et fonctionnelles représentent 24 % des tendances mentionnées. Cela englobe l’accompagnement au changement, l’amélioration de l’efficacité, l’agilité, la réduction des délais de lancement de services, l’équité et la pluralité (la RSE ou Responsabilité Sociétale et Environnementale a été mentionnée à plusieurs reprises).

-La sécurité informatique est peu mentionnée (2 %). Elle apparaît comme un prérequis, au même titre que la conception de systèmes respectueux de l’environnement (à nouveau la RSE).

En résumé, les médias investissent également dans des outils innovants tels que l’intelligence artificielle, la production collaborative, les interfaces homme-machine conviviales, la technologie immersive, l’amélioration de l’expérience numérique, et bien d’autres. Toutes ces tendances convergent vers un objectif commun : offrir aux audiences des expériences médias toujours plus captivantes et personnalisées. En coulisse, les directions techniques travaillent quotidiennement pour combler les lacunes techniques et fournir un service de qualité aux clients internes (les métiers) et aux spectateurs.

Que manque-t-il aux directions techniques pour réussir ?

Les directions techniques font face à des demandes de plus en plus variées, avec des contraintes sévères en termes de temps et de budget. Les entretiens avec ces douze CTO ont permis d’identifier quatre principaux défis auxquels ils sont confrontés.

 

  • Interopérabilité : la clé

    Interopérabilité et meilleure réactivité des fournisseurs sont les demandes des groupes de médias. © Adobe Stock / lorabarra

 

La norme ST-2110 offre une solution potentielle pour migrer toutes les installations audiovisuelles vers l’IP. Cependant, l’interopérabilité entre les systèmes reste cruciale pour garantir une efficacité optimale des installations complexes. Cela s’applique particulièrement à la partie audio de la norme ST-2110, où les CTO aspirent à une meilleure interopérabilité entre les solutions. Ils recherchent également une meilleure interopérabilité au niveau des métadonnées, alors que les silos se multiplient entre différents métiers, médias et vecteurs. De plus, ils sont à la recherche de solutions cloud offrant une plate-forme média 360° unique pour une production et une diffusion plus fluides et efficaces, quels que soient les médias.

  • Sécurité au niveau IT : priorité absolue

La sécurité informatique est désormais une préoccupation majeure pour les directeurs techniques. Ils reconnaissent l’importance d’avoir des outils broadcast garantissant la sécurité à toutes les étapes, de la production à la distribution. Dans un monde numérique en constante évolution, la protection des données et des contenus est essentielle pour maintenir la confiance des téléspectateurs et des annonceurs.

  • Démarche IT : gestion de projet, compétences, état d’esprit

Les CTO comprennent que l’adoption réussie des technologies médias nécessite bien plus que de simples équipements. Une approche globale du Broadcast IT est nécessaire, englobant l’acquisition de compétences spécialisées, le développement d’un état d’esprit adapté aux défis technologiques en constante évolution, ainsi qu’une gestion de projet efficace. L’utilisation de ressources telles que les DevOps et les FinOps est également mise en avant. Cette approche globale permet de tirer pleinement parti des technologies émergentes.

  • Délais, diversification et place de marché B2B

Dans un marché média en constante évolution, les CTO ressentent la pression pour accélérer les délais de production et de distribution. Ils reconnaissent également l’importance de la diversification des fournisseurs, en explorant des solutions alternatives pour la postproduction et le graphisme, par exemple. De plus, l’accès à une place de marché B2B pour les contenus devient essentiel pour répondre à la demande croissante et à la concurrence féroce du secteur.

Ces quatre points mettent en lumière les défis initiaux auxquels sont confrontés les CTO. Ils sont confrontés à des solutions techniques limitées, au manque d’interopérabilité et aux risques liés à l’utilisation de systèmes non conformes aux normes de sécurité actuelles.

Les directeurs techniques des médias travaillent dur pour relever ces défis tout en façonnant l’avenir de la diffusion média. Leur quête d’interopérabilité, de sécurité, d’approches globales et de diversification promet de transformer la manière dont nous consommons et créons du contenu à l’ère numérique.

 

En résumé, la feuille de route des CTO est faite de choix © François Abbe

Modèle d’engagement : CAPEX ou OPEX ?

D’une part, les directeurs techniques voient les avantages d’une infrastructure basée sur les services, fondée sur un modèle d’abonnement (OPEX ou dépenses opérationnelles). D’autre part, 66 % des directeurs techniques interrogés souhaitent maintenir une installation sur site basée sur des investissements (CAPEX ou dépenses d’investissement).

Les CTO expliquent leur position par plusieurs raisons. Tout d’abord, ils soulignent que le cloud n’est pas nécessairement moins cher, surtout lorsque l’entreprise dispose déjà d’un personnel qualifié. De plus, les investissements permettent de prolonger la durée de vie des équipements, même au-delà de la période d’amortissement.

Cependant, l’OPEX offre de nouveaux avantages, notamment la flexibilité et la possibilité de faire face au manque de main-d’œuvre qualifiée. Certains CTO envisagent d’adopter un modèle OPEX pour des aspects spécifiques de leur infrastructure, tels que les suites bureautiques en tant que service (SAAS) ou pour le lancement de nouveaux projets. D’autres voient l’OPEX comme une solution pour gérer l’élasticité, c’est-à-dire la capacité à faire face aux pics de charge en fonction des projets, des périodes ou des programmes. Enfin, certains CTO souhaitent voir émerger des services dédiés à la vidéo professionnelle en mode 100 % OPEX, avec une tarification basée sur la consommation réelle.

 

Bras de caméra robotisé Arcam sur l’IBC 2023. © François Abbe

Quel avenir pour nos groupes de médias ?

Les médias évoluent rapidement, stimulés par les avancées technologiques telles que l’intelligence artificielle, le cloud et la production à distance, ainsi que par les évolutions constantes des métiers. Les éditeurs de contenu et les diffuseurs se trouvent confrontés à la nécessité pressante de s’adapter à ces changements pour rester viables et pertinents.

Les interviews réalisées auprès des directions techniques de douze leaders des médias en France et en Belgique mettent en évidence un décalage entre l’offre et la demande. D’un côté, les fournisseurs de services pour les groupes de médias voient de nouvelles opportunités dans le cloud et le modèle d’abonnement des clients (OPEX). De l’autre côté, les CTO se retrouvent sous pression pour répondre aux attentes de leurs clients internes et externes. Peut-on espérer un alignement futur de l’offre et de la demande ?

Quelque 33 % des directions techniques interrogées prévoient d’utiliser l’Intelligence artificielle pour générer des contenus. Nos entretiens n’étaient pas orientés, il s’agissait de cinq questions ouvertes. Il y a de fortes chances que les groupes médiatiques investissent massivement dans l’IA pour rester compétitifs, notamment pour alimenter les réseaux sociaux.

 

Paroles d’interviewés

  • « Côté distribution : contenu, audience et zone de chalandise, le cloud permet de trouver la bonne recette»
  • « Certains fournisseurs de solutions broadcast appartiennent à des fonds d’investissement. Quid de la pérennité ? Quid de leur capacité à investir dans leur R&D et à innover ? Un fabricant détient le monopole, nous force à investir puis nous fait payer un abonnement (OPEX). Un autre décide d’arrêter la commercialisation du mélangeur de production au cœur d’une régie ! »
  • Qu’est-ce qu’il vous manque ? « Des vraies entreprises de SI [Système d’Information] ou de conseil qui ont les deux mondes dans leur ADN : classique (OB Van, stations de montage) et une idée très précise de la plate-forme numérique qui va avec, et où ces deux business ouvrent leur porte l’un vers l’autre (mindset, méthodologie projet). »
  • Un caillou dans la chaussure ? « Le time to market. On a besoin de relancer les fournisseurs et prestataires pour avoir des retours. C’est moins rapide qu’avant. Les temps de réponse sont trop longs. Cette lenteur des réponses concerne les constructeurs et prestataires. »
  • « Initialement, on était sur des solutions broadcast élitistes très chères. Mais le contexte économique est compliqué avec les acteurs internationaux. Les défis, c’est de pondérer les choix technos avec les défis économiques. Ce défi intéresse tous les acteurs, à commencer par le groupe Broadcast Solutions qui a commandé cette étude.»
  • « Le cash va d’abord pour le personnel et acheter des droits. Quand je viens en disant : “On a besoin d’OPEX pour payer des services”, c’est pour un vrai service. Car j’ai encore des budgets d’investissement. On fait des choix en fonction des finances. »

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #54, p. 140-146