En attendant de découvrir le film au cinéma le 29 mars, rencontre avec son réalisateur…
Romain Quirot a débuté sa carrière de réalisateur avec des clips musicaux, puis des publicités, avant de se faire remarquer en 2013 en remportant le Grand prix du Jury du quatrième Nikon Film Festival avec son court-métrage Un vague souvenir… En 2019, il tourne son premier long-métrage Le Dernier Voyage, adaptation d’un précédent court-métrage de science-fiction multiprimé et même finaliste pour les Oscar 2017, Le Dernier Voyage de l’énigmatique Paul W.R, puis il tourne Apaches.
Ce second long-métrage cinéma, que l’on pourra découvrir en salles le 22 février prochain, apporte définitivement au réalisateur ses lettres de noblesse en tant qu’artisan créateur d’univers. De l’idée à l’écran, il nous explique avec panache comment, à force de détermination, il a réalisé son nouveau film !
« Apaches », c’est l’histoire de…
L’intrigue de déroule à une époque où plusieurs gangs ultra violents baptisés les Apaches font régner la terreur sur Paris. Désireuse de venger la mort de son frère, une jeune femme intègre un gang. Mais plus elle se rapproche de l’homme qu’elle veut éliminer, plus elle est fascinée par ce dernier…

Comment l’idée de réaliser Apaches a-t-elle germé ?
Après avoir bataillé pendant sept ans pour réaliser mon premier long-métrage de science-fiction, Le Dernier Voyage, j’ai eu envie de proposer quelque chose de très différent dans le paysage français tout en abordant un genre cinématographique que j’aime, le film de gangsters à la Scorsese, un genre qui me fascinait quand j’étais petit. Je me suis dit que je pouvais y apporter une touche différente, une gouaille française. La société de Fannie Pailloux, ma productrice, porte le nom d’Apaches en hommage aux gangs de la Belle Époque, ce qui m’a incité à m’intéresser à ce thème qui fait partie de notre histoire française. Je me suis énormément renseigné, mais je ne cherchais pas à réaliser un film historique… Ce qui m’intéressait avant tout c’était la rage de vivre, l’âme de ces gangs. Malgré l’échec cuisant de plusieurs réalisateurs avant moi et certaines personnes qui nous dissuadaient, avec la productrice nous n’avons pas lâché le projet, nous sommes allés au bout avec notre façon de faire et notre vision punk !

Quel est le budget de ce film ? Les financements ont-ils été compliqués à réunir ?
Mon premier film, Le Dernier Voyage, était vraiment un film à petit budget puisqu’il a coûté à peine plus d’un million d’euros. Le budget d’Apaches se situe aux alentours de 3 ou 4 millions, une somme assez confortable mais plutôt limitée pour un film à caractère historique… Nous sommes loin des Trois mousquetaires dont le budget s’élève à 72 millions d’euros !
En France, le film d’époque, pense-t-on, doit respecter certains codes ! Moi, je voulais un film rock and roll, avec une énergie punk, de la violence et du panache intriqués dans une époque. Cet exercice d’équilibre, à la frontière de plusieurs univers, n’inspire pas trop les financeurs… On ne va pas se mentir, la peur sclérose quelque peu le cinéma français, même si les choses bougent petit à petit mais, plus on me dit que c’est impossible, plus le projet devient excitant pour moi !
Mes films vont quelque peu à l’encontre du système, je ne m’attendais donc pas avoir un soutien aisé ni à être financé par une grande chaîne de télévision. Les choses se feront peut-être, petit à petit, mais je ne suis pas surpris. J’aime bien me battre et l’aventure a prouvé que cela vaut le coup de ne pas rentrer dans le moule !
Avec ma productrice, à l’occasion de mon premier long-métrage, nous avons prouvé que nous étions certes un peu fous, mais que le public pouvait adhérer. Sorti post-confinement avec des jauges à 30 %, Le Dernier Voyage a réalisé un score clairement dans le haut du panier pour un film de genre. Ce succès nous a donc permis de trouver notre financement avec une relative facilité mais dans la profession, pour ce second film, on nous a cependant conseillé de nous assagir un peu… mais nous avions résolument l’envie de prendre des risques !
Où avez-vous trouvé votre inspiration et vos références ?
J’accorde beaucoup d’importance à la force d’une image, d’une patine d’un mur, d’un vêtement, l’iconographie d’un film me fascine. Une belle image raconte beaucoup de choses ! Les Apaches étaient super sapés, ils portaient des chaussures brillantes, des chapeaux et costumes extravagants, ils osaient beaucoup de choses du point de vue vestimentaire. Je me suis beaucoup renseigné sur ce point.
J’ai aussi regardé énormément de films asiatiques (sud-coréens, hong-kongais, japonais), la stylisation fait partie de leur culture et leur approche décomplexée de la violence est inspirante. Je pense en particulier à l’incroyable Lady Snowblood de Toshiya Fujita dont s’est inspiré Tarantino pour Kill Bill. En termes d’iconographie, on dirait un roman graphique et j’avais envie d’un film qui ait ce côté comics, un petit côté BD. J’avais aussi dans un coin de ma tête (difficile de ne pas y penser !) tous les Scorsese, les Tarantino ont bercé ma culture cinématographique quand j’étais ado, le premier insuffle une si grande énergie et le second une telle liberté pop. Quand un film est sérieux, j’apprécie qu’il me surprenne, me fasse rire à un moment inattendu et c’est ce que je cherche à faire dans mes propres films…
Je voulais éviter de tomber dans le côté reconstitution franco-française sépia ! Les Apaches étaient des punks en avance sur leur temps mais si on les représentait exactement comment ils étaient à l’époque, nous risquions de leur donner une image désuète. J’ai voulu les moderniser. J’ai notamment apporté au personnage masculin principal, incarné par Niels Schneider, un côté rockstar : c’est un homme autodestructeur animé par une rage de vivre et j’ai cherché à lui insuffler, de même qu’à tout le film, du mouvement, de la liberté. Nous nous sommes autorisés des anachronismes, des scènes un peu folles, des musiques inattendues parce qu’elles allaient bien avec la personnalité des Apaches.

Où s’est déroulé le tournage et quel en a été sa durée ?
J’avais réalisé mon premier film en un temps record. J’ai pris plus de temps pour Apaches, mais avec un timing tout de même très serré pour ce type de projet : le tournage a duré sept semaines. Je me souviens que mon premier assistant m’a dit, à deux jours du tournage, que notre projet paraissait trop ambitieux… Certes, c’était sans aucun doute impossible de parvenir à reconstituer Montmartre dans Paris, trop lourd, trop cher, trop compliqué alors moi et ma productrice nous nous sommes dit qu’un village quelque part aux alentours de Paris pouvait avoir gardé une patine… Je suis allé sillonner les routes à la recherche d’un tel village où je pourrais recréer l’ambiance et le cachet du Montmartre de l’époque, presque la campagne. Je me suis documenté, j’ai fouillé sur Google Maps… Une vraie chasse au trésor !
Une bonne partie des scènes a été tournée dans les ruines d’un château, notamment toutes les scènes de l’église, des extérieurs, les fortifications entourant Paris à l’époque, à Magny-en-Vexin, dans le Val d’Oise. La plupart des intérieurs ont été tournés dans un hôpital historique au sud de Paris où nous nous sommes installés trois semaines. Cet hôpital, toujours opérationnel, est un lieu un peu fou souvent utilisé par le cinéma… Dans ce même endroit on a exploité quatre ou cinq décors et les effets spéciaux sont ensuite venus renforcer certaines scènes et recréer un petit monde.
Y a-t-il une scène dont vous êtes particulièrement fier ?
Il y en a plusieurs, mais je peux vous parler d’une scène dont la mise en scène est née de contraintes budgétaires. Dans cette scène, les Apaches s’en prennent à des bourgeois, ce qui impliquait des cascadeurs, du faux sang, des armes à feu, bref beaucoup d’organisation. L’action se déroulait à l’Exposition Universelle, dans un zoo humain où, à l’époque, on exhibait les noirs censés provenir d’obscures tribus africaines… Mon premier assistant avait calculé trois jours de tournage, mais je me suis dit que c’était possible en une matinée. Comme j’aime bien jouer avec les archives, j’ai pensé qu’il serait intéressant de filmer cette séquence comme un film muet, cela simplifierait la mise en place et, au moment où j’ai verbalisé cette intention, j’ai compris que ce parti pris narratif serait bien mieux que ce que j’avais écrit au départ ! Au final, cette scène hyper violente filmée comme un film muet est devenue plus forte et plus étonnante, elle s’est teintée d’une dimension plus universelle. Dans la fabrication d’un film, la contrainte stimule la créativité et c’est souvent très constructif !
D’ailleurs depuis que j’ai commencé ce métier, on me dit régulièrement : « Non, ce n’est pas possible ». En fait, à chaque fois, je réponds : « Mais alors on fait quoi, on arrête ? ». Je connais la réalité de la fabrication d’un film, les coûts, l’énergie, le temps et je le prends toujours comme un défi. Le plus important est d’y croire et quand plusieurs personnes finissent par rejoindre mon avis, c’est un moment magique !

Y a-t-il des d’approches techniques spécifiques sur ce tournage ?
Je voulais que ce film soit assez libre dans le mouvement, dans la stylisation. J’avais envie d’expérimenter des choses et il y a pas mal de plans séquences dans ce film avec des mouvements de caméra complexes. Dans une scène de violence, une caméra tourne à 360° autour de deux personnages. Je voulais qu’on se rapproche, qu’on recule, ce qui n’était pas simple à tourner. Le plan séquence final – impossible à révéler complètement parce que cela donnerait trop d’éléments – représentait sans doute mon plus gros défi en la matière. Il comporte une scène de pendaison dans une église en feu, un vrai défi ! J’avais vraiment envie de partir d’un plan séquence, pas à l’instant où les choses sont déjà lancées, mais en démarrant à un moment où tout est calme et d’emmener le spectateur dans une espèce de chaos et de violence, avec une montée en puissance. Il ne s’agit pas d’un plan séquence pour prouver ma dextérité de mise en scène, mais je voulais laisser la tension s’installer au cœur de l’intrigue et pour mieux partager le destin des personnages qui sont embarqués dans une horde, un grand huit duquel ils ne peuvent plus descendre…
Pour ces quinze dernières minutes un peu risquées, il était important d’être bien entouré. J’ai développé une méthodologie et une grande complicité avec Charlie Moreno, le steadycamer. Je commence par filmer avec mon iPhone, puis nous réfléchissons. En amont, j’ai tout dessiné assez précisément dans mon storyboard. Pour ce plan où la caméra traverse des scènes de violence, de feu, de fausses pluies, nous avons pris une journée de répétition technique et une journée de répétition avec les comédiens. On se disait : « Si on le rentre, c’est génial, mais ça paraît improbable ». Et, lorsque le jour de tournage est arrivé, nous avions tous envie d’y croire, tout le monde a tout donné et les comédiens se sont même mis dans un état second !
En théorie, il aurait fallu plusieurs semaines de calage mais le miracle et la détermination ont opéré. Certains de mes collaborateurs, les plus proches, n’y croyaient pas ! Il fallait une grande complicité de l’équipe et je n’aurais pas pu faire cette scène au début du tournage.
Quel que soit le défi, je suis convaincu qu’il faut essayer. Si vraiment on n’y arrive pas, on peut toujours rebondir et trouver une façon de découper. Le soir même, j’ai reçu de nombreux messages. Je me souviens de celui d’Alice Isaaz, la comédienne principale, qui m’a écrit : « On fait du cinéma et ça fait tellement plaisir ! ». J’étais comblé de voir combien tout le monde était sur la même longueur d’onde !

Y a-t-il des innovations technologiques sur ce tournage ?
Pas spécialement, nous avons utilisé des caméras Arri avec des focales vintages. L’innovation réside dans la façon dont Nicolas Sommermeyer, chef machiniste, et Jean-Paul Agostini, chef opérateur, qui travaillent avec moi depuis le début, ont mis leurs compétences en synergie. Leur approche a permis de produire des scènes faisant finalement assez peu appel aux effets spéciaux. Le plan séquence final avec ces gens qui tirent, du faux sang, une pendaison et, à la fin, une caméra qui monte sur une grue est assez démonstratif. Tout cela a été conçu en restant finalement dans un processus assez artisanal… Je suis fasciné par James Cameron, mais à mon stade, à notre échelle française, je n’ai pas envie de suivre cette voie, du moins pour le moment !
Pourriez-vous nous apporter quelques précisions quant à la postproduction, montage, effets spéciaux, mixage, sound design…?
Je monte mes films, ce qui est une bonne chose mais aussi un petit enfer puisque je peux me retrouver à faire du montage nuit et jour tout seul ! D’où la nécessité parfois de faire appel à un regard extérieur, de lâcher prise. J’ai pris cette fois plus de distance que sur mon premier long-métrage – ce qui n’était pas plus mal – mais ce stade de fabrication du film me fascine toujours autant : tout peut évoluer sur un changement de plan, de musique. En déplaçant les scènes, il se passe tant de choses !
Côté effets, il y a eu un travail très conséquent avec toute l’équipe de Digital District, en particulier Thomas Duval qui a supervisé l’ensemble. Nous avons passé beaucoup de temps à produire des extensions de vues sur Paris, des truquages.
Dans notre économie, plus on a de plans réels, mieux je me porte ! J’ai tourné des images avec des premiers plans déjà texturés et une lumière travaillée où le renfort des VFX est resté limité. C’est une chance de travailler avec Digital District, sans eux, je ne me serais pas permis toute la scène d’introduction avec la statue de la Liberté. On a beaucoup vu la tour Eiffel en construction dans les films. En revanche, la statue de la Liberté dans les rues de Paris, envoyée par la suite aux Américains, c’était inédit. Du coup, j’ai envisagé une scène au cours de laquelle des gamins vont semer la zizanie lors de l’inauguration de ladite statue.

Il y a aussi eu un gros travail de composition et d’illustration musicale… La musique est l’âme d’un film ! Ce processus est aussi très laborieux : il faut trouver la bonne couleur, les bons morceaux aller chercher les droits, voir ce qui est possible ou non. Nous n’avions pas les moyens de payer un morceau 800 000 euros, notre enveloppe étant plutôt cinquante fois plus basse ! Pour la musique originale, j’ai eu envie de travailler avec le compositeur belge Yves Gourmeur et je voulais naviguer entre les sonorités du western et les codes Belle Époque, accordéon et musette. Le groupe d’électro Else apporte quant à lui un vent de modernité, un univers différent auquel je tenais beaucoup.
La collaboration de Guillaume Bouchateau, sound designer, a été aussi très importante. Enfin, le mixage audio a été réalisé par Vincent Cosson, qui m’accompagne depuis mes courts-métrages. Nous avons passé du temps à affiner, trouver le bon dosage, la bonne respiration… Un film, se commence tout seul et finalement se termine en toute petite équipe avec quelques alliés précieux… Entre les deux, quelque deux cents personnes se sont impliquées. C’est une belle aventure !
Avez-vous déjà un autre projet de fiction dans les cartons ?
Oui, je suis en train d’écrire un film. Je ne peux pas tout vous révéler, mais je viens de signer un projet vraisemblablement de plus grande ampleur, un film d’aventure. Une sorte de trilogie confrontant la pop culture à la culture française. Après la science-fiction, les gangsters, je m’attaque maintenant à un nouveau genre. J’ai l’intention de réaliser un vrai film d’aventure, pas une parodie ni un pastiche… Et suis impatient d’aller jouer dans ce nouveau bac à sable !
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #50, p. 84-88
[envira-gallery id= »134650″]