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Mathieu Thill, écoréférent sur le tournage du film « Le roman de Jim ». © Guy Ferrandis – SBS Productions

« Le Roman de Jim », l’écoréférence récompensée à Cannes

 

Pourriez-vous nous expliquer le rôle que vous avez joué sur ce tournage, en tant qu’écoréférent ?

Mon rôle a été de mettre en place une démarche écologique et de valoriser toutes les bonnes pratiques. Comme de nombreuses initiatives vertueuses ont déjà été instaurées dans le cinéma depuis quelques années, je m’efforce soit de les optimiser avec des outils adaptés, soit de les valoriser. Mon travail avec Ecoprod met en lumière cet ensemble de gestes vertueux qui ont été adoptés sur les plateaux.

 

Quelles sont, selon vous, les actions décisives qui ont valu à ce film cette récompense, par rapport à d’autres productions écoresponsables ?

L’affiche du film « Le Roman de Jim », récompensé en 2024 à Cannes du Prix Ecoprod. © Guy Ferrandis – SBS Productions

Nous avons reçu cette année cette récompense ex æquo avec Maria. Ce qui distingue Le Roman de Jim, c’est son approche locale avec une implantation territoriale qui n’est pas toujours évidente. Habituellement, les chefs de poste viennent de Paris, mais ici, la production a fait le choix de s’entourer de personnes locales. Nous avons tourné à Saint-Claude, dans le Jura, et dès le départ, le directeur de production et le régisseur général ont décidé de recruter localement. Nous avons formé huit personnes en régie, et de la même façon, la plupart des décorateurs ont été embauchés sur place et c’était leur première expérience dans le cinéma. Cet engagement envers le territoire a clairement joué un rôle clé, car il est rare qu’un film s’implante à ce point dans une région.

 

La communication autour de votre récompense insistait sur la formation du personnel local. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

Cela peut paraître surprenant, mais dans le Jura, il y a très peu de techniciens du cinéma. La région Bourgogne-Franche-Comté compte davantage de professionnels du côté de Dijon et des grandes villes. Par conséquent, avec l’autre régisseur adjoint, nous avons dû former entièrement ces novices. Nous avions un seul régisseur expérimenté, et les autres ont appris les bases du métier avec nous. Paradoxalement, cela a été une opportunité pour moi, car j’ai pu introduire des pratiques qu’ils ne connaissaient pas, et donc ils étaient plus enclins à les accepter. Souvent, je suis confronté à des équipes déjà bien rodées, ce qui rend difficile l’acceptation des nouvelles pratiques. Mais dans ce cas, il a été beaucoup plus simple de leur faire adopter les stratégies écologiques.

 

Y a-t-il une différence entre le métier d’écoréférent et celui d’écomanager ?

Globalement, c’est la même chose. Étant un métier récent, de nombreux termes apparaissent, et certains cherchent à instaurer une hiérarchie. En théorie, l’écomanager serait au-dessus de l’écoréférent, mais cela supposerait la présence de plusieurs écoréférents sur un même projet. Personnellement, je me considère comme écoréférent, car je n’ai personne au-dessus de moi. Il existe d’autres appellations comme coordinateur d’écoproduction ou chargé d’écoproduction. Dans les grands groupes audiovisuels, il y a des postes dédiés à la gestion de l’écoproduction, mais sur le terrain, ces distinctions sont un peu superficielles.

 

Les enjeux environnementaux sont-ils plus importants dans certains départements de la production que dans d’autres ?

Effectivement, certains secteurs peuvent générer plus de « désastres » que d’autres. La décoration, par exemple, peut rapidement devenir très polluante, que ce soit par l’utilisation de matériaux neufs ou de produits toxiques. C’est d’ailleurs l’un des départements où l’impact écologique est souvent le plus fort. Sur Le Roman de Jim, une décision singulière a été prise : au lieu de construire une ruine de toutes pièces, comme le scénario le nécessitait, la production a choisi de rénover une véritable ruine, qui est désormais utilisée par la commune comme maison des associations. Il y a eu également beaucoup de réemploi et de matériel de seconde main. La cheffe décoratrice, Brigitte Brassard, a collaboré avec l’ESAT local, ce qui a permis d’utiliser du matériel fourni par l’établissement et d’employer l’un de ses résidents sur le film. Cela a grandement contribué à la faible empreinte écologique des décors.

 

Un des espaces en extérieur mis en place par la régie lors du tournage. © Mathieu Thill

 

Votre travail de coordination a-t-il été plus compliqué avec certaines équipes qu’avec d’autres ?

Concernant la formation, cela s’est bien passé. En revanche, il y a parfois des réticences, surtout lorsqu’on a l’impression de restreindre les libertés des équipes. Par exemple, au niveau de la cantine, nous avons proposé une double option : un plat carné ou un plat végétarien. Ce type de compromis évite les tensions, mais parfois, l’imposition d’un repas exclusivement végétarien peut susciter des résistances. De mon côté, j’adopte une méthode douce : je ne force rien, je suggère. Si certaines choses ne sont pas faites correctement, comme le tri des déchets, je préfère rectifier moi-même plutôt que de réprimander. Je m’efforce d’éviter l’infantilisation, et cela pousse souvent les équipes à valoriser leurs propres bonnes pratiques. C’est une approche participative plutôt qu’incitative.

 

Quels sont, selon vous, les premiers réflexes qu’une production audiovisuelle devrait adopter pour être écoresponsable ?

L’idéal est d’intervenir très tôt, dès l’écriture du scénario. Cela peut sembler étrange, mais de nombreuses décisions écologiques peuvent être prises dès ce stade. Par exemple, choisir des moyens de transport durables dès la conception du projet est essentiel. Ensuite, il est crucial que l’écoréférent soit impliqué dès la mise en production, car plus j’interviens tard, moins je peux anticiper efficacement les actions à mettre en place.

 

Vous avez cofondé la société La Cave à Films qui s’engage dans la production écoresponsable. Comment cette société agit-elle pour l’écoproduction ?

Sur Le Roman de Jim, nous étions prestataires de régie, ce qui nous permet de maintenir notre matériel en bon état et de le réutiliser. Nous développons également des projets audiovisuels proches de nos engagements, en favorisant une implantation locale. Nous travaillons actuellement sur un court-métrage avec une réalisatrice sur le thème des balcons de ménage, un sujet rarement traité au cinéma. Nous souhaitons aborder des sujets sociaux tout en adoptant des pratiques écologiques.

 

Quand avez-vous eu envie de créer La Cave à Films ?

Nous avons fondé cette société entre régisseurs, un corps de métier souvent méconnu, avec des tâches ingrates et de longues heures de travail. Nous voulions apporter un regard différent sur la production, plus convivial et moins centré sur le « star system ». Nous souhaitons insuffler dans nos productions la convivialité que nous avons déjà dans la régie.

 

Transport du matériel © DR

Quand avez-vous décidé de vous lancer dans l’écoréférence ?

C’est un peu par hasard. Je travaillais comme référent Covid sur les tournages, et je m’efforçais d’instaurer une ambiance rassurante sur les plateaux. À la fin de la crise sanitaire, un directeur de production m’a suggéré de m’orienter vers l’écologie, car il sentait que cette thématique allait prendre de l’importance. J’ai donc suivi une formation avec l’association Ecoprod et, peu après, j’ai travaillé sur le tournage le plus écocide de ma carrière. Cela m’a d’autant plus motivé à œuvrer pour une production plus respectueuse de l’environnement !

 

L’écoresponsabilité est donc un sujet qui vous tient à cœur ?

Absolument. Je suis issu d’une famille écologiste, et pour moi, l’écologie va au-delà de la simple protection de l’environnement. C’est une question de progressisme, d’ouverture à l’autre, tout comme l’antiracisme. Cela participe d’une vision plus large d’un vivre-ensemble harmonieux. Mon engagement écologique s’est naturellement marié avec mon métier de régisseur, et cela n’a fait que renforcer mes convictions.

 

Quels sont vos futurs projets en tant qu’écoréférent ?

Je travaille actuellement sur deux épisodes de la série Alex Hugo pour France Télévisions. Mon objectif est de labelliser ces épisodes pour mettre en valeur notre démarche écoresponsable. C’est la continuité d’une production déjà vertueuse, mais je veux pousser encore plus loin cette approche.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #59, p. 134- 136