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« Les Routes de l’Impossible » en Centrafrique. © DR

« Les Routes de l’impossible », c’est possible, n’est-ce pas Monsieur Tony Comiti ?

Tony Comiti a commencé sa carrière comme photographe indépendant pour des journaux comme France Soir puis est devenu grand reporter pour TFI et pour l’émission 52 sur la Une. Lorsque celle-ci s’est arrêtée, il a fait le constat qu’il manquait des grands reportages, au sens noble du terme, à la télévision. Il a donc fondé en 1993 l’agence de presse Tony Comiti Productions.

Ses années d’expérience lui ont donné l’idée de raconter les galères du quotidien des habitants de la planète. Il avait bourlingué dans les endroits les plus reculés du globe et avait pu constater combien les autochtones luttent tous les jours contre les difficultés sans jamais se plaindre. « Au bout du monde, les gens galèrent mais ne se plaignent pas », assure Tony Comiti.

Il mesure le contraste avec la France, avec Paris. Chez nous, il est relativement facile de se déplacer et le moindre retard ou grain de sable nous fait râler copieusement. Il a donc créé avec Patrice Lucchini, en 2007, Les Routes de l’impossible relatant des difficultés de déplacement incroyables et la volonté de les surmonter. Les Routes de l’impossible racontent les galères du quotidien, ailleurs, loin de notre Hexagone. L’émission est diffusée sur France 5, dans une vingtaine de pays et sur la chaîne National Geographic. Tony et Patrice produisent environ six à huit épisodes par an.

Les courriers reçus des téléspectateurs disent presque tous : « On n’a pas le droit de se plaindre quand on regarde Les Routes de l’impossible ». Et Tony Comiti renchérit : « Lorsqu’on a baroudé dans le monde, qu’on a été confronté à des détresses terribles, qu’on revient et qu’on entend les gens se plaindre pour des problèmes, certes réels, mais pas vitaux, on a envie de leur dire : regardez ailleurs ! ».

Chaque épisode réunit en moyenne 700 000 téléspectateurs qui prennent chaque fois conscience de la difficulté d’hommes, de femmes et d’enfants d’Amérique latine, d’Afrique, d’Asie, d’Orient ou de Russie à se déplacer par mer, terre et air. Les prochains numéros mettront à l’honneur ceux qui risquent leur vie sur les routes du Pérou, de la Sierra Leone, de la Birmanie, du Ghana, du Nicaragua et du Malawi. « Cette collection d’aventures et de découvertes filme des héros anonymes bravant tous les dangers et risquant leurs vies pour simplement survivre », dit Tony Comiti.

 

Une vision du grand reportage à la française

Tony Comiti a une vision experte et passionnée du grand reportage. Il défend bec et ongles les talents et les spécificités des journalistes grands reporters français. Pour lui, Les Routes de l’impossible sont un regard de la France sur l’étranger et c’est très important. Selon lui, notre pays a son mot à dire dans l’univers du grand reportage car les journalistes français ont un vrai regard, dans la lignée de celui de Joseph Kessel. Des hebdomadaires de prestige comme Newsweek ou Times Magazine ont toujours employé des photographes français. Ils sont des chasseurs d’image qui vont là on leur interdit d’aller, passant outre les autorisations, curieux de voir de leurs propres yeux et voulant raconter autrement ce qu’ils voient.

Et Tony Comiti le prouve encore avec Les Routes de l’impossible. Les émissions sont produites avec des aides du CNC et ne gagnent pas d’argent en France. En revanche, elles exportent très bien le savoir-faire français en la matière qui est selon lui le meilleur du monde. Un acheteur de la NHK (Japon) lui a même confié que sa chaîne avait essayé de faire la même chose, mais ses journalistes n’étaient pas arrivés à obtenir cette même qualité et cette même pureté.

 

Des réalisateurs engagés au plus près de leur sujet

Pour chaque reportage, deux journalistes et réalisateurs se rendent sur le terrain. Il n’y a pas d’artifice, pas de trucage. Ils se munissent chacun d’une caméra de type Canon C300 ou Sony FS7. Très souvent, ils emportent aussi une caméra de type GoPro, un drone et aussi un Iphone 12. En ce qui concerne le son, ils utilisent des micros HF ainsi que le micro de la caméra. Le matériel, comme les hommes, est soumis à rude épreuve. Il peut y avoir de la casse… Ils vivent la même chose que les gens qu’ils filment, leur permettant d’avoir une meilleure connexion avec eux. Leurs protagonistes sont fiers que l’on s’intéresse à eux. « Il est très important d’aimer les gens que l’on filme, ils le ressentent », dit Tony Comiti. Les reporters filment aussi les moments de convivialité, les discussions, les repas. Ces échanges informels sont souvent source d’informations précieuses. Tony Comiti les appelle les « Passe-moi le sel ». En outre, ils permettent de nouer des liens plus étroits avec les personnes filmées.

 

Genèse d’un reportage

L’agence et les journalistes réalisateurs ont de multiples connexions à travers le monde. Ils sont sans cesse aux aguets, à l’écoute de la planète. Quand une situation attire leur attention, ils commencent par contacter des fixeurs sur place. Ces derniers ont un rôle absolument déterminant. Ce sont eux les guides, les éclaireurs, les interprètes. Ce sont eux qui mettront de l’huile dans les rouages lors du tournage en cas de difficulté. Le fixeur recueille les premières informations à propos du sujet envisagé sur place. Il les transmet aux journalistes. Ces derniers pourront ainsi préparer leur tournage et leur voyage.

L’agence Tony Comiti est forte d’une équipe fidèle depuis quatorze ans, toujours la même, fluidifiant la communication et permettant la confiance, indispensables au vu des aventures vécues.

Pour le reportage au Honduras, les équipes ont d’abord interrogé les voyageurs sur les réseaux sociaux, puis ils ont posé des questions aux journalistes locaux. Ils ont contacté un Français qui était sur place pour qu’il cherche un fixeur. Ensuite, ils lui ont posé des questions et l’ont envoyé en repérages avec un téléphone portable. Cela permet de faire un pré-casting pour trouver des personnages hors du commun. Le dernier critère de sélection ? Le charisme !

Le fixeur va aussi repérer les futurs lieux de tournage, les routes à emprunter. « Nos films existent grâce à la ténacité et au courage de Hans, de David, de Kosomo et de bien d’autres “fixeurs” (traducteurs), ces hommes de l’ombre qui, eux, ne reçoivent jamais les éloges qu’ils méritent ! », expliquent Daniel Lainé et Charles Comiti. En 2021, Tony Comiti a souhaité faire un reportage en Afghanistan, c’était une manière pour lui de commémorer les attentats du 11 septembre 2001. Trouver des contacts dans ce pays ne fut pas une chose aisée, mais les équipes y sont parvenues. Tout ce travail de préparation dure environ deux mois.

 

Le tournage

Bien sûr les tournages sont complètement différents les uns des autres. Les pays, les moyens de transports, les paysages, les gens, les langues, la nourriture, les conditions de tournage, tout change à chaque fois. Il appartient aux journalistes réalisateurs de s’adapter, de s’acclimater, de nouer le dialogue avec les personnes qu’ils filment.

Chaque équipe est constituée de deux journalistes, parmi eux, les deux fils de Tony : Paul et Charles Comiti. Les journalistes prennent autant de risques que leurs protagonistes. Ils sont dans la cabine du camion qui dévale une piste très pentue et boueuse. Ils aident aussi à sortir le camion de l’ornière quand ce dernier s’embourbe. Ils filment les actions, le sauvetage au plus près, en immersion totale et restent un mois sur place. Ces aventures ne sont pas exemptes d’aléas de toutes natures. Le tournage peut aussi ressembler au film Le Salaire de la peur.

« Au Nicaragua, alors que nous suivions les camions du convoi de dynamite, le chauffeur du 4×4 qui fermait le convoi et duquel je filmais, me confesse que je suis assis juste devant les détonateurs, l’élément le plus dangereux et susceptible d’exploser. “Ça craint ! Surtout les secousses”, affirma-t-il en souriant, pendant que le cadre de ma caméra bougeait dans tous les sens sur la piste défoncée », raconte Mathieu Orcel. « Une anecdote, du Nicaragua : la kalach d’un policier qui passait, alors que nous avions crevé avec notre voiture, a servi à démonter le cric qui était bloqué », se souvient Jean-Pierre Guillerez.

Une autre fois, un membre de l’équipe parti au Timor, une île de l’archipel Indonésien, a dû être hospitalisé à son retour en France à cause d’une grosse fièvre. Au Soudan, une équipe a échappé de peu à une prise d’otages moyennant un peu d’argent. Le tournage le plus compliqué s’est déroulé au Pakistan, pays dans lequel les équipes ont subi rackets et menaces d’enlèvement. Et bien sûr, ils rentrent à Paris avec des kilomètres de rushes.

 

Le montage

D’abord, il faut traduire les paroles échangées. C’est à ce moment que, quelquefois, des pépites sont révélées et seront conservées dans le montage final. En effet, les moments de dialogues entre les autochtones sont enregistrés dans leur longueur et une fois traduits, de belles choses apparaissent ou des dangers évités. Lors d’un tournage en Afghanistan, les traductions ont révélé que les journalistes ont failli servir d’otages et de monnaie d’échange. Les vertus du « Passe-moi le sel » si cher à Tony Coniti.

Ensuite, le réalisateur et le monteur procèdent au dérushage avant d’attaquer le montage qui est réalisé par séquence, sans trucage et sans habillage pour coller au plus près de la réalité. Ce dernier est toujours supervisé par Tony et Patrice. Ils aiment bien y mettre leur grain de sel et vérifier que le film suit bien la ligne éditoriale de l’émission. Vient ensuite le temps de la postproduction avec le mixage et l’étalonnage.

Quand France 5 vient visionner, c’est toujours un troisième regard très intéressant. L’écueil est souvent d’éviter de tomber dans une dérive géopolitique et il faut être prêt à la corriger au besoin. Laurence Hamelin, qui dirige la collection, a le regard du spectateur et donne son avis.

 

Des reportages utiles

La production envoie les films aux protagonistes. Souvent, ils sont d’une grande aide pour eux, pour plaider leur cause. Par exemple, un reportage sur les Indiens Coguises, vivant en Sierra Nevada Colombienne, qui racontait les persécutions perpétrées par des cartels de la drogue et des membres d’une guérilla et dont les Indiens étaient victimes, comment ils étaient chassés de leur territoires et forcés à migrer vers les hauteurs, a été envoyé à leur leader. Ce dernier s’en est servi pour défendre la cause de son peuple auprès des organisations internationales et de l’ONU. Les gens sont fiers que l’on vienne s’intéresser à eux. La mission de Tony est que les films soient vus, c’est une manière de rendre aux personnes filmées ce qu’elles ont donné. Et quand cela peut les aider… alors…

 

Dans les prochains épisodes

Les Routes de l’impossible iront au Guatemala en terre Maya (réalisation : Alexandre Spalaïkovitch et Guillaume Lhotellier), au Paraguay avec les invincibles du Chaco (réalisation : Daniel Lainé et Mathieu Orcel), en Inde avec les funambules de l’Himalaya (réalisation : Frédéric Elhorga et Antonin Marcel), au Boutan avec les Dankas (réalisation : Alexandre Spalaïkovitch et Guillaume Lhotellier), au Lesotho dans le royaume des neiges (réalisation : Nicolas Cotto et Julien Boluen), en Zambie pour suivre le déménagement du roi Losis Imwiko (réalisation : Sebastiàn Perez Pezzani et Guillaume Lhotellier).

Laissons le mot de la fin à Patrice Lucchini : « Les Routes c’est d’abord une histoire d’équipe. Des réalisateurs qui n’hésitent pas à dormir dans la boue, rouler sous un soleil de plomb ou par un froid extrême, bref, partager le quotidien épuisant de ces hommes et femmes du bout du monde. Cette émission documentaire est une fenêtre sur ces vies lointaines hors du temps. Les réalisateurs des Routes de l’impossible sont peut-être les derniers grands baroudeurs. Au prix d’efforts parfois douloureux, ils nous rapportent des images crues, sans artifice, spectaculaires mais surtout sans misérabilisme car les gens qu’ils filment n’ont rien, mais restent toujours dignes. Sans monteurs de talent, ces histoires n’existeraient pas. De ces milliers d’heures de tournage, ils tirent la substantifique moelle. Grâce à la liberté que nous laisse France 5, Les Routes évoluent constamment, tant dans la forme que dans le récit. Depuis dix ans, je trouve le même plaisir à les guider et à les écrire. Et à chaque visionnage je les découvre encore avec des yeux d’enfant. Merci à vous les copains ! ».

 

QUELQUES CHIFFRES

  • 6 mois : durée moyenne pour réaliser un épisode de 52 minutes, soit plusieurs mois de préparation, un mois de tournage et, enfin, un dernier mois pour la postproduction.
  • 55 : nombre de pays où ont été tournés des épisodes des Routes de l’impossible.
  • 2 mois et demi : c’est le temps de tournage le plus long, au Congo, car l’équipe a dû attendre trois semaines le départ de son bateau sur le fleuve.
  • 18 novembre 2007 : date de la diffusion du tout premier épisode de la collection Les Routes de l’impossible, « Les petits piroguiers de l’Amazone » tourné au Brésil, sur France 5.
  • 78 : nombre de routes, pistes, fleuves ou rails parcourus en dix ans.

 

 

UNE EMISSION MULTI RECOMPENSEE

  • 2010 – Grand Prix Jean-Louis Calderon, Prix du Public et Prix des détenus de la maison d’arrêt d’Angers au Festival International du scoop et du journalisme d’Angers pour Congo : le rafiot de l’enfer de Daniel Lainé et David Geoffrion.
  • 2011 – Prix du Public au Festival International du scoop et du journalisme de Lille pour Nigéria : les esclaves de l’or noir de Daniel Lainé et David Geoffrion.
  • 2017 – Sélection au Festival Les Étonnants Voyageurs de Saint-Malo du film Australie : les rugissants du bush d’Alexandre Dereims et de l’épisode Colombie-Venezuela : trafics sur la frontière de Paul Comiti et David Geoffrion.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #43, p. 60-63 

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