Le confinement les a confortés dans l’idée qu’il était possible de travailler différemment, qu’il était possible de s’éloigner du centre névralgique, de produire à distance sans que cela affecte la qualité et la productivité. Nous sommes allés à la rencontre des trois fondateurs de Saraband, Gilles Benardeau, Florian Thiebaux et Jean-Paul Hurier, aidés dans leur parcours d’entrepreneurs par la société 44.1.
Saraband est un hommage au film d’Ingmar Bergman, mais aussi à une danse du XVIIe siècle. Tout cela évoque le mouvement, la musique, la tradition, la modernité. Le point de départ de cette création est la rencontre de trois professionnels et d’un coup de cœur pour un lieu. « Nous nous sommes extrêmement bien entendu tous les trois, et tout est parti d’une discussion entre amis : “Tiens ! Pourquoi ne pas faire un petit studio en région ?” sur le ton de la blague, puis nous avons trouvé le local et tout s’est accéléré », affirme Gilles Benardeau, mixeur et cofondateur de Saraband.
Le lieu est un ancien garage qui a été totalement transformé pour devenir, entre autres, un auditorium à la pointe de la technologie au cœur de Montpellier. Déclencheur du projet, du moins catalyseur, la rencontre avec Marin Rosenstiehl d’Occitanie Film. Celui-ci les a fortement encouragés à venir dans la région qui manquait d’une telle structure et qui permettait d’avoir des dépenses éligibles localement.

Le lieu de tous les possibles
Le point fort de Saraband est de se trouver idéalement placé en centre-ville à proximité de la gare de Montpellier. Merci le TGV qui, en moins de quatre heures, vous emmène de Paris vers le Sud de la France. « À Paris, les producteurs, les réalisateurs ne veulent plus quitter le centre, ni passer le périphérique. À Montpellier, nous souhaitions rester dans le centre-ville. Nous bénéficions d’un ensoleillement plutôt favorable. Il fallait toutefois que l’outil technique soit “à la parisienne”, c’est-à-dire ne faire aucun compromis sur la qualité », précise Jean-Paul Hurier, ingénieur du son, mixeur et cofondateur. « Nous travaillons ici comme à Paris, ce qui change c’est le cadre de vie. Nous sommes dans une ville à taille humaine. Nous déjeunons six mois de l’année sur notre terrasse et on peut aller à la plage en fin de journée », complète Florian Thiebaux.
Ce qui a motivé la création de Saraband, et qui est une partie de son âme, repose sur les locaux à taille humaine, chaleureux. Toutefois, il a fallu une bonne dose d’imagination et d’huile de coude pour transformer ce qui était initialement un garage en un lieu accueillant deux audis de mixage. L’ensemble du site occupe 300 m2, et outre les audis, comprend aussi des bureaux. « Nous avons découvert ce lieu et tout de suite nous y avons vu son potentiel de développement. Les planètes se sont alignées, la banque nous a suivis sur le projet alors qu’elle n’avait aucun client sur le secteur de l’audiovisuel et nous avons été soutenus par des amis, et par 44.1. Il y avait néanmoins une part d’inconscience, mais c’est maintenant que nous nous en rendons compte », indique Gilles Benardeau.
Saraband a bénéficié également de l’aide aux Industries Techniques du CNC. Toutefois le projet n’a été viable que grâce aux talents de bricoleur Florian qui a réalisé les plans et la construction des studios. Ce fut un chantier complexe qui a pris un peu plus d’un an. Les associés ont eu les clefs le 5 juillet 2019, le premier film a été mixé en novembre 2020 dans le petit auditorium et l’audi principal a été ouvert en juin 2021. Florian n’est pas un novice ; il a déjà supervisé la construction d’autres audis mais pour ce projet, cela a pris une tournure un peu différente : « Je n’avais pas de difficulté particulière à mener à bien les travaux d’isolation acoustique et de la plupart des aménagements, en revanche pour le traitement acoustique interne qui est plus complexe nous avons fait appel à Serge Arthus qui a été notamment directeur d’exploitation des audis de Boulogne et de Digimage. Il a dessiné tous les plans d’acoustique interne que nous avons scrupuleusement respectés et construits », souligne Florian Thébiaux.

Matériel à la pointe
Le site dispose de deux audis qui, pour le moment, ne bénéficient pas de stockage centralisé mais sont conçus pour être évolutifs et pensés comme tels. « Le postulat était de pouvoir attirer des projets parisiens et donc mettre en place des audis premiums. Nous avons opté pour la formule toutes options. Le grand audi, ou Studio Rouge, est articulé autour de Avid ProTools et d’une surface de contrôle S6. Il est utilisé pour du mixage de fictions et de documentaires. Pour l’écoute, ce sont des JBL 4670, l’audio est en 7.1 avec une amplification Crown mais tout est pensé pour évoluer vers du Dolby Atmos. Si un projet Atmos arrive, il suffit juste de mettre les enceintes. Le second audi, ou Studio Bleu, est pour le moment équipé avec des Avid Protools S1. Cet outil nous l’avons imaginé et conçu pour que nous puissions l’utiliser mais aussi pour que d’autres mixeurs puissent se sentir chez eux », poursuit Gilles Benardeau.
Quand les réalisateurs viennent chez Saraband, ils sont contents d’être là car ils peuvent se consacrer à 100 % à leur film, ne sont pas bloqués dans les transports, ni par les contingences parisiennes. Il faut toutefois convaincre le producteur de venir. Cela doit être un vrai choix. Il faut qu’il y ait également des avantages financiers et une envie de venir ici, mais une fois qu’on y est on s’y sent bien. La qualité est présente sur toute la chaîne de fabrication. L’écoute des studios de Saraband est raccord avec celles des audis parisiens, comme ont pu le vérifier sur plusieurs films Jean-Paul et Gilles. Le son des audis est réglé régulièrement par Frédéric Cattoni qui, en plus de Saraband, règle de nombreux studios et salles de cinéma.

Écosystème local
La région Occitanie connaît ces dernières années une accélération du nombre de tournages, avec l’implantation de tournages de séries quotidiennes, de studios (Vendargues de France TV Studio, le projet Pics studio). Ce terreau ne demande qu’à faire pousser des projets comme celui de Saraband. Cependant, il n’est pas simple de faire venir des productions parisiennes et aujourd’hui il y a peu de producteurs installés en Occitanie.
« Nous faisons beaucoup de court-métrages et de documentaires avec des réalisateurs ou des productions locales et aussi des pre-mix sur des projets plus gros. Nous avons fait le mix du dernier film de Quentin Dupieux et comme il a une maison secondaire dans la région, il était ravi. Lorsque des réalisateurs et des producteurs sont venus une fois ici, ils veulent renouveler l’expérience. Il faut faire du sur-mesure, trouver des hébergements, réserver des restaurants pour faciliter la venue des équipes », précise Florian Thiebaux.
Aujourd’hui, localement, le cinéma est moins développé que la production de séries ou de jeux vidéo. L’arrivée prochaine de nouveaux plateaux de tournage pourrait faire basculer les choses. Le projet Pics Studio fait partie des projets retenus par France 2030 et prévoit la construction de neuf plateaux de tournage. Saraband travaille avec Pics Studio pour l’implantation d’un auditorium de bruitages. Cet audi compléterait notre outil actuel et permettrait d’avoir une offre locale totalement autonome et donc de favoriser la venue de projets plus importants qui se font encore majoritairement sur Paris.

Collaboration avec 44.1
La relation avec 44.1 est ancienne, notamment pour Florian : « J’ai rencontré les équipes de 44.1 quand j’étais encore technicien d’auditorium aux Audis de Joinville. La première fois que j’ai travaillé directement avec eux c’était pour l’achat d’une console D-Control pour Archipel Productions en 2009. Ils font vraiment partie du paysage des gens avec qui j’ai envie de collaborer. Ils nous ont parfaitement conseillés pour l’achat du matériel et, entre autres, pour les écoutes JBL 4000. Nous avons eu des discussions fructueuses entre Paul-Henri, Jean-Gabriel et moi-même. Nous avons trouvé une solution pérenne grâce justement à cette relation et à cette confiance. »
« Quand nous avons parlé du projet avec Florian, l’infrastructure de Saraband devait être l’équivalent de ce qu’on pouvait faire “à la parisienne”, comme dit Florian. Moi, je dirais, on a un métier trop centralisé aujourd’hui et c’est vrai que c’est quand même bien d’imaginer de travailler ailleurs qu’à Paris. Concernant le cahier des charges, il fallait que ce lieu soit à l’image de ce qu’on peut trouver de mieux sur le marché. Nous avons travaillé sur les écoutes, avec la volonté des équipes de Saraband d’avoir un monitoring cinéma et de les mettre en bi-ampification ce qui n’était pas simple mais nous y sommes arrivés », précise Jean-Paul Hurier, qui souhaite également mentionner que Gina Barbier et Marc Doisne sont aussi associés dans Saraband.
44.1, outre son expertise et ses conseils, a poussé un peu plus loin le partenariat avec Saraband comme le précise Paul-Henri Wagner : « Nous étions séduits par le projet et la volonté des cofondateurs de s’installer hors de Paris. Florian m’a fait part des difficultés pour boucler la partie financement et nous avons pu les accompagner sur une partie afin de simplifier la fin du projet. C’est motivant de pouvoir accompagner des personnes qui relèvent ce genre de défi, et nous les aiderons également pour les prochaines étapes. »
Le futur
« Donc voilà, le pari n’est pas encore complètement gagné, même si on est plutôt content. Il y a plein de gens qui sont passés, on a fait beaucoup de films. Nous sommes très heureux de Saraband, de ce qu’on a construit et des films qu’on y a faits. Les mixeurs qui sont venus sont très satisfaits comme Xavier Thieulin qui a mixé Chien de la Casse. Les retours sont très positifs, mais nous sommes en veille permanente, pour être à la page des dernières innovations autour de plug-ins, des nouvelles fonctionnalités ProTools ou des différentes attentes des clients », conclut Gilles.
QUELQUES PROJETS RECENTS PASSES PAR SARABAND
- Yannick de Quentin Dupieux et L’enfant du Paradis de Salim Kechiouche
- Mixage des films Pil, Pattie ou la colère de Poseidon et Les As de la Jungle 2 produits par Tat Production, une société de production de films d’animations basée à Toulouse
- Chien de la casse de Jean-Baptiste Durand a été mixé par Xavier Thieulin.
- Sages-Femmes de Léa Fehner a été mixé par Gilles Benardeau.
- Simone, le voyage du siècle d’Olivier Dahan, Mascarade de Nicolas Bedos, Sur un fil Reda Kateb ont été prémixés par Jean-Paul Hurier.
- Saraband mixe les films de fin d’étude des étudiants d’ArtFX, une école de VFX et d’animation à Montpellier.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #55, p. 36-39
