Aujourd’hui, les studios de production broadcast entrent dans l’ère du Software-defined Production (SDP) mais de quoi s’agit-il concrètement ?
Lors des Broadcast Innovation Days « BID 2025 », six grands experts de la vidéo professionnelle se sont réunis dans le cadre d’un panel animé par Ronald Meyvisch. L’objectif était d’échanger sur l’évolution du paysage de la production définie par logiciel (SDP).
Des architectures techniques aux workflows, la conférence a révélé un changement fondamental pour les diffuseurs et les fournisseurs de services. Alors, SDP avec un « P » pour Production ou Piège ?….
Définir la production définie par logiciel
Klaus Weber, directeur du marketing produit chez Grass Valley, a commencé par clarifier le terme…« De nombreuses personnes pensent que la production définie par logiciel consiste simplement à remplacer le matériel traditionnel par des logiciels sur des serveurs génériques. Mais la véritable production définie par logiciel consiste à exécuter des micro-services sur une plate-forme distribuée et flexible, sous un contrôle unifié. »
Pour Phil Myers, directeur de la technologie chez Lawo, « Quand on parle de Software-defined Production (SDP), il s’agit de construire un écosystème de production Broadcast de bout en bout, comme iOS pour la radiodiffusion, où les services peuvent être augmentés ou diminués de façon dynamique, couvrant tout, de l’ingestion à la diffusion. »
Cette analogie entre les logiciels de production vidéo et les applications pour smartphones a le mérite d’être particulièrement parlante. Elle éclaire immédiatement la promesse de ces nouvelles architectures : une production plus modulaire, plus souple et capable de s’adapter à la demande.
Mais une question demeure : de quel « écosystème de bout en bout » parle-t-on exactement ? En pratique, le marché place les diffuseurs et les producteurs face à un choix structurant : quel environnement adopter ? Pour reprendre la comparaison avec les smartphones, la décision revient un peu à choisir entre iOS et Android.
Dans l’univers de la vidéo professionnelle, plusieurs industriels avancent justement avec leur propre vision de cet écosystème intégré : EVS, Grass Valley, Lawo ou encore Sony, pour s’en tenir aux entreprises représentées lors de cette conférence.
Reste qu’au-delà de la promesse technologique, le débat ne peut se limiter aux seules plateformes. Comme l’a rappelé NEP, également présent dans le panel, la réussite de ces transformations dépend aussi du facteur humain, des compétences mobilisées et de la capacité des équipes à s’approprier ces nouveaux environnements de production.
Plus que la technologie, c’est le workflow qui compte
Geert Thoelen, directeur de la technologie chez NEP Broadcast, a souligné que la SDP aura un impact sur l’ensemble de la chaîne de production : « Il ne s’agit pas seulement de matériel ou de logiciel. Il s’agit de changer la façon dont le contenu est créé et diffusé. Nous devons nous concentrer sur l’ensemble du processus de production, y compris les opérateurs, les interfaces utilisateur et les attentes du public. »
Pour résumer, il s’agit de…
La Software-defined Production repose sur une transformation profonde de l’environnement broadcast : les fonctions historiquement assurées par des équipements dédiés migrent vers des briques logicielles, orchestrées sur une infrastructure IT standardisée, interconnectée et extensible.
Les fonctions de production reposent désormais sur des serveurs standards, fournis par des acteurs comme Dell ou HP.
Le routeur et le câblage SDI cèdent la place à une infrastructure réseau, structurée autour des standards SMPTE ST 2110.
Cette approche rend le partage des ressources plus souple et facilite une exploitation dans des environnements cloud.
Des contrôleurs de diffusion ou d’orchestration pilotent l’installation dans sa globalité, selon les environnements proposés par EVS, Lawo ou Sony.
Les ressources SDP peuvent être exploitées dans un data center externe, voire dans un cloud public, pour gagner encore en agilité.
Une transformation de fond en comble. …
Revenons en arrière. Lorsque les bandes vidéo ont disparu au profit des fichiers, il a fallu des années avant que l’industrie ne tire véritablement parti du changement. De nombreux utilisateurs avaient changé de plate-forme, mais les workflows restaient très linéaires comme à l’époque des cassettes ! Et c’est là le cœur du problème.
Si vous lisez cet article, vous faites inévitablement partie de cette transformation. Geert va encore plus loin : ce changement concerne non seulement les équipes internes d’une société de production vidéo ou d’une chaîne de télévision, par exemple, mais aussi le téléspectateur ou l’internaute.
Deuxième retour en arrière : au début des années 2000, le public a commencé à regarder sérieusement les programmes télévisés en ligne. À tel point qu’ils se sont mis à vouloir tout, tout de suite.
Rien qu’en France, Canal+ a commencé à proposer son émission matinale sur le Web vers 2008. Les téléspectateurs pouvaient revoir chaque séquence en ligne 60 secondes après sa diffusion.
Quelles sont les attentes aujourd’hui en matière de Software-defined Production (SDP) et de Broadcast ? La distribution digitale ayant pris le pas sur la diffusion terrestre, les nouvelles méthodes de production basées sur des logiciels ouvrent un vaste champ de possibilités.
Le défi consiste maintenant à combler le fossé entre les technologues et les décideurs (financiers, investisseurs, cadres). Nous vivons une transformation de fond en comble. En 2025, nous devons rester vigilants pour que les bénéfices de ces nouvelles technologies deviennent un véritable avantage concurrentiel pour l’entreprise.

DMF et MXL : une nouvelle approche modulaire
Markus Berg, du centre de compétences ARD Production et Infrastructure de SWR, a évoqué l’initiative Dynamic Media Facility (DMF) de l’UER : « Le DMF n’est pas un manuel de référence, mais un ensemble de bonnes pratiques d’installations audiovisuelles pour les médias à l’épreuve du temps. » Phil Myers a expliqué le rôle essentiel de la couche d’échange de médias (MXL), qui permet l’interopérabilité entre les différentes fonctions sans qu’il soit nécessaire de modifier constamment l’API.
Pour comprendre la DMF, rien ne vaut une étude de cas concrète. L’équipe de CBC/Radio-Canada explique ses origines dans une présentation disponible sur le site de l’UER. L’approche est très détaillée dans cette présentation.
Radio-Canada en énumère les avantages : la migration vers le full IP réduit le nombre de câbles, permet l’utilisation de multiples formats vidéo (UHD ou HD, HDR ou SDR…), le partage d’équipements entre les studios et favorise l’innovation. Radio-Canada souligne toutefois un dernier avantage clé : l’utilisation agile de produits logiciels. François Legrand, de Radio-Canada, explique alors que les plates-formes se divisent en deux catégories :
- les produits basés sur des processeurs reprogrammables (« FPGA » dans le jargon de l’industrie) ;
- les produits fonctionnant avec des microprocesseurs (« CPU »).
Dans les deux cas, la production de vidéos professionnelles en direct comporte son lot de défis (qualité, latence, etc.). Les FPGA sont également beaucoup plus économes en énergie, ce qui est essentiel pour réduire l’empreinte carbone. La bonne nouvelle, c’est qu’il existe déjà de nombreux exemples de projets réussis, à commencer par les Jeux olympiques de Paris 2025.
La SDP dans la vraie vie lors de grands événements sportifs
Geert Thoelen a décrit le déploiement réussi par NEP d’un environnement SDP hybride pour un grand événement sportif à Paris : « Nous avons utilisé des serveurs IT du marché et une infrastructure 2110 pour remplacer les workflows traditionnels basés sur les équipements matériels classiques. La clé était la fiabilité. Nous avons livré sans aucune défaillance à l’antenne. »
Cet événement majeur a une fois de plus servi d’accélérateur d’innovation et de crash test broadcast pour le Software-defined Production (SDP). Les résultats parlent d’eux-mêmes : zéro défaut pendant la diffusion en direct. Une question demeure : si ce modèle fonctionne avec un écosystème à fournisseur unique, quand pourrons-nous faire le tour du marché et faire de véritables choix « best of breed », en intégrant des régies complètes à partir des meilleurs composants sans être limités à l’approche d’un seul fabricant ?
Pour résumer (avec une perspective RSE) :
| Approche | Atout principal | Limite principale | Perspective RSE |
|---|---|---|---|
| Solutions matérielles dédiées | Longévité, amortissement, maîtrise par les équipes | Obsolescence et moindre gain de productivité | Un modèle souvent favorable, à condition de prolonger la durée de vie utile des équipements. |
| Serveurs dédiés | Fonctions logicielles hébergées sur mesure | Surconsommation énergétique | Une approche difficile à défendre dès lors que les ressources restent sous-utilisées. |
| Logiciel virtualisé | Mutualisation, flexibilité, mesure financière possible | Risque d’empilement d’instances inutiles | La performance RSE dépend directement de la discipline d’exploitation et du pilotage des coûts. |
| Conteneurs | Modularité et efficacité logicielle | Dépendance à l’orchestration et aux contrôleurs propriétaires | Un modèle prometteur, mais qui appelle plus d’ouverture et d’interopérabilité. |
| Cloud public | Elasticité et accès à un écosystème de services | Gouvernance et contrôle des environnements | La sobriété dépend fortement du dimensionnement, du monitoring et des pratiques FinOps. |
| Matériel accéléré dans le cloud | Capacité de calcul très élevée | Coût, consommation énergétique, rareté des GPU | À réserver aux usages où la puissance de calcul justifie réellement l’empreinte mobilisée. |
Le panel a largement convenu que le matériel IT générique l’emporte, soutenu par des technologies telles que RDMA et libfabric pour une communication à latence ultra-faible. « Il s’agit de flexibilité et d’évolutivité sans être enfermé dans du spécifique », a commenté M. Myers.
Repenser le contrôle et l’orchestration

Phil Myers a évoqué l’évolution des systèmes de contrôle tels que le VSM de Lawo et le Cerebrum d’EVS : « Nous allons au-delà du contrôle traditionnel des routeurs pour passer à des couches d’orchestration de services flexibles. Il s’agit de gérer des services, et pas seulement des signaux. »
Nos intervenants ont souligné un autre sujet épineux : le contrôle et la supervision. Il s’agit de problèmes Software Defined Productions (SDP) récurrents pour les systèmes broadcast basés sur la norme ST-2110.
Selon Skyline Communications, qui propose la solution Dataminer, le Broadcast Controller se limite aux systèmes audiovisuels traditionnels. Dans le schéma, il existe un lien entre le Broadcast Controller et le contrôleur de réseau (SDN Controller), qui gère les nouvelles infrastructures ST-2110. L’ensemble du système est géré et surveillé par un orchestrateur.
« Il va sans dire que l’intégration transparente des différents contrôleurs dans une plate-forme pourrait être un défi pour arriver à une plate-forme qui fonctionne à 100 % », ajoute le modérateur et consultant Ronald Meyvisch.
Remarque : selon l’architecture, il peut ne pas y avoir de contrôleur SDN du tout. Dans ce cas, le Broadcast Controller se charge de la connexion avec le réseau. En fin de compte, tout est encore administré et exploité par des humains pour produire un programme vidéo, ce qui signifie que de nouvelles compétences sont nécessaires.
Software-defined Production (SDP) : évolution des rôles et des compétences dans les milieux broadcast
Rob Thorne, responsable du Networked Live, Sony Professional Solutions, a fait remarquer : « Le rôle des équipes techniques s’élargit : ils mélangent la vidéo, l’audio, la mise en réseau et l’infrastructure cloud. De leur côté, les opérateurs n’ont pas à se préoccuper du backend ; ils ont juste besoin d’interfaces fiables et simples. »
Geert Thoelen ajoute : « Le personnel devient multidisciplinaire, avec davantage d’automatisation. La flexibilité est la clé pour optimiser à la fois le personnel et la technologie. »
En conclusion : dans les coulisses, les rôles évoluent suite e à l’arrivée d’un infrastructure Software-defined Production (SDP) dans les environnements Broadcast, pour les opérateurs ou des ingénieurs de maintenance, par exemple. Pour en saisir toute la portée, nous invitons les lecteurs à consulter l’article « Migration de l’infrastructure vers SMPTE ST 2110 » publié en septembre 2024, qui couvre les risques et les moyens de les atténuer.
DevOps prend de l’ampleur
« Nous nous dirigeons vers des pratiques DevOps et open-source », a déclaré Phil Myers. « Cela signifie des cycles d’innovation plus rapides et des workflow plus agiles. »
En octobre 2022, nous avons demandé à un ingénieur DevOps de nous parler de son métier (vous pouvez le retrouver dans l’article « Tout sur le stockage cloud avec l’interview d’un DevOps »). https://mediakwest.com/stockage-cloud/
Plus largement, ce changement peut être considéré comme une évolution vers un mode produit, où le principe directeur est d’apporter une valeur ajoutée à l’utilisateur, qu’il s’agisse de l’opérateur, ou même du téléspectateur ou de l’audience en ligne.
Rob Thorne ajoute : « Les groupes de média peuvent personnaliser les workflows sans attendre les mises à jour fournies par leurs fournisseurs de solution. Les équipes DevOps locales peuvent faire communiquer rapidement des outils entre eux. » Le défi consiste maintenant à mettre en œuvre les meilleures pratiques pour continuer à fournir de la valeur. Par exemple : si une régie de production est mise à jour toutes les trois semaines, tout est-il en place pour s’assurer qu’elle fonctionne correctement et reste facile pour en assurer la maintenance ?
Rob Thorne a plaidé en faveur des logiciels conteneurisés et des déploiements agiles : « Cela permet des mises à jour incrémentielles sans risquer de mettre en péril des chaînes de production entières. » Markus Berg a souligné l’importance des environnements d’essai : « En particulier dans les environnements multifournisseurs, il est crucial d’effectuer des tests approfondis avant le déploiement. »
Dans le monde du développement, le modèle CI/CD (Continuous Integration / Continuous Delivery) est utilisé pour « rationaliser et accélérer le cycle de vie du développement logiciel ». Mais est-il directement applicable au monde à paillettes de la télévision ?
Software-defined Production (SDP)… Un modèle économique qui transforme le Broadcast
Les paillettes restent à l’écran, mais en coulisses, le travail change radicalement. Cela commence naturellement par le modèle d’entreprise. Klaus Weber a expliqué les modèles de tarification flexibles de Grass Valley …« Avec le software-defined, vous avez un CAPEX initial plus faible mais des OPEX flexibles, pay-as-you-go, abonnement, ou modèles hybrides. »
Cette flexibilité sur le papier montre rapidement ses limites dans la réalité. Un expert anonyme du secteur des médias a partagé cette analyse : au-delà de vingt heures d’utilisation à la demande par mois, il devient plus rentable de passer à un abonnement mensuel. Nous sommes loin de l’élasticité offerte par les fournisseurs multinationaux de services dans le cloud !
Rob Thorne a souligné les difficultés liées à la tarification de l’informatique dématérialisée : « Les petits opérateurs peuvent trouver le nuage plus cher sans économies d’échelle, alors que les grands acteurs peuvent optimiser les coûts grâce à l’utilisation agrégée. »
Conclusion
La production définie par logiciel (SDP) n’est pas seulement une tendance technologique ; c’est un changement radical pour plus de flexibilité, d’évolutivité et d’efficacité. Le panel livre un message unifié : ne craignez pas le changement, adoptez-le de manière stratégique et construisez autour de vos objectifs de production uniques.
Il est réconfortant de voir l’industrie côte à côte, unie pour défendre le créneau de la vidéo professionnelle au sein du vaste marché des technologies de l’information. Ces fabricants parviendront-ils à coopérer pour permettre aux clients de faire de vrais choix sans être enfermés dans une seule plate-forme ou une seule marque de contrôleur ? L’avenir nous le dira…
Merci aux sept experts pour leurs commentaires !
Répétez lentement : ITFM = TBM + FINOPS

En d’autres termes, la gestion financière de l’IT = la gestion des ressources « traditionnelles » (TBM, ou Technology Business Management) plus la gestion des ressources dans le cloud (FinOps, abréviation de Financial and DevOps).
Il est donc possible de surveiller vos dépenses informatiques et d’en parler avec vos équipes financières. L’étape suivante ? Les opérations, la direction technique et les finances s’assoient toutes à la même table pour examiner les résultats une fois par mois !
Et vive le Software-defined Production (SDP) dans les environnements Broadcast !
Conseils pour migrer vers un studio « SDP »
| Expert | Entreprise | Angle clé | Conseil |
|---|---|---|---|
| Dieter Backx | EVS | Maîtrise des coûts | « Prenez en compte le coût total de possession, y compris les coûts de licence et d’énergie. » |
| Klaus Weber | Grass Valley | Déploiement progressif | « Commencez par des cas d’utilisation à faible risque et développez à partir de là. » |
| Geert Thoelen | NEP | Compétences & interopérabilité | « Constituez des équipes mixtes avec des compétences en vidéo professionnelle et en informatique, et donnez la priorité aux fournisseurs ayant des API ouvertes. » |
| Phil Myers | Lawo | Réinvention des process | « Ne reproduisez pas les anciens workflows ; repensez-les à partir d’une page blanche. » |
| Rob Thorne | Sony | Approche hybride | « L’hybride est roi. Adaptez votre parcours en fonction de vos besoins opérationnels. » |
| Markus Berg | SWR | Vision de production | « Commencez par le workflow, pas par la technologie. Concentrez-vous sur la façon dont vous voulez produire. » |
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #64, p.46-50
Pour faire le point sur le Software-defined Production (SDP) dans les environnements Broadcast, vous pouvez également écouter notre podcast Maitriser le Software Defined pour le Broadcast et la post production
Vous pouvez également visionner ce contenu sur la chaîne SATIS TV de la plateforme moovee
