Après Nathalie Birocheau, CEO d’Ircam Amplify, et Hélène Zemmour, directrice du numérique et de l’innovation chez TV5 Monde, c’est donc au tour de Laurence Herszberg. En mars dernier, Séries Mania a pour la huitième fois posé ses valises à Lille, avec ses projections, son espace d’exposition, son salon professionnel (Séries Mania Forum) et ses animations, sans oublier son tapis violet et son légendaire bus bleu. Cet événement gratuit, qui a encore une fois battu son propre record en rassemblant plus de 108 000 festivaliers (contre 98 000 en 2024) dans ses salles partenaires ancrées dans toute la région, a présenté 46 séries inédites venues de 20 pays. Une internationalité qui se retrouve aussi parmi ses professionnels accrédités en provenance de 75 pays.
Cette grande aventure de Séries Mania, commencée au Forum des Images à Paris en 2010 avant de déménager dans les Hauts-de-France en 2018, est portée depuis sa création par Laurence Herszberg, sa directrice générale. Pour Mediakwest, elle raconte les coulisses de cette réussite.
Séries Mania réunit des avant-premières, des expositions, des événements festifs… Comment imagine-t-on cette synergie ? Comment tout cela s’est-il construit ?
À l’origine, Séries Mania était un événement de cinq jours, qui faisait partie de la vaste programmation du Forum des Images. Nous avions construit ce programme sur les conseils d’un ami qui m’avait dit qu’il fallait que je m’intéresse au domaine de la série, ce qui n’était pas une évidence pour moi qui viens plutôt du milieu du cinéma.
Très vite, il y a eu un appel à projets du ministère de la Culture pour créer un événement international autour de la série. La région des Hauts-de-France a gagné et s’est tournée vers moi pour le mettre en œuvre, sachant qu’à l’origine je défendais la candidature de Paris. Le véritable essor de Séries Mania date donc de son implantation lilloise [en 2018, ndlr].
Avec le directeur artistique, Frédéric Lavigne, nous avions déjà résolu plusieurs problématiques du temps de notre travail au Forum. À savoir : comment rendre une œuvre accessible et intéressante alors qu’on ne peut pas la projeter en intégralité à la différence d’un film de cinéma ? Nous avions choisi de diffuser deux épisodes, et de le faire sur écran. À l’instar de ce qui existait déjà au Forum, nous avons décidé de créer un événement pluridimensionnel avec deux compétitions (internationale et française), avec un événement professionnel (Séries Mania Forum) et une journée réflexive (Les Dialogues de Lille) pour prendre du recul sur les problématiques qui animent la profession.
Dès la première année, nous souhaitions que le public ait aussi son espace de rencontre avec un village du Festival [qui prend ses quartiers au Tripostal, une salle d’exposition et de spectacle au centre de Lille, ndlr] car nous partions de l’idée que tout le monde n’allait peut-être pas entrer en salle et qu’il fallait donc un lieu pour se rassembler. Nous y avons créé des expositions qui prolongeaient (ou non) notre sélection. Nous avons fait une exposition sur les génériques de séries, une autre sur les métiers de la série et enfin, la dernière en date, sur les années 1990. Elle a connu un très grand succès avec 30 000 visiteurs.
Nous n’oublions pas que nous sommes subventionnés par la région. Séries Mania existe donc dans cinq autres villes des Hauts-de-France [Tourcoing, Calais, Aire-sur-la-Lys, Dunkerque et Wallers-Arenberg, ndlr] grâce à nos salles partenaires. Il y a aussi un travail éducatif à l’année, via notre Séries Mania Institute, une école qui propose des workshops et des formations autour des métiers de la série. Le but est de laisser une véritable empreinte sur le territoire et de ne pas simplement venir une semaine par an pour plier bagages une fois l’événement terminé.
Le festival accueille des séries du monde entier. Comment avez-vous réussi à vous faire connaître sur le marché international ?

Au départ, avec Frédéric Lavigne, nous avons pris notre bâton de pèlerin et nous sommes allés aux États-Unis pour présenter notre projet. C’était très complexe. Quand on se rendait dans les studios avec notre petite brochure, personne ne connaissait Lille. À présent, nous sommes bien identifiés. Économiquement d’ailleurs, cela se voit. La ville connaît une vraie effervescence : les restaurants et les hôtels sont pleins. On a vraiment implanté Lille dans la carte de l’audiovisuel mondial.
Pour faire venir de grandes stars, c’est aussi un travail de longue haleine. Il faut montrer le sérieux de notre compétition. Nous avons travaillé avec les agents pour gagner leur confiance et tout le monde revient avec le souvenir d’avoir passé une semaine exceptionnelle à Lille. Nous savons accueillir les gens, et le public lillois est aussi très chaleureux. Marcia Cross [actrice bien connue pour son rôle de Bree Van De Kamp dans la série Desperate Housewives, ndlr] était très étonnée de voir plus de 1 400 personnes se lever pour lui faire une standing ovation. Elle n’en revenait pas.
Entre la beauté de la ville et notre accueil, tous les facteurs sont réunis pour faire venir des productions étrangères. Mais cela ne s’est pas fait tout de suite. Construire un tel événement, ça s’apprend, ça prend du temps.
Outre le fait de faire connaître les œuvres au public de Séries Mania, l’événement permet-il vraiment d’augmenter la diffusion des séries présentées, que ce soit sur notre sol ou à l’international ?
Sans aucun doute. Le festival permet vraiment aux séries de voyager. Par exemple, la série iranienne The Actor, qui a gagné le Grand Prix de la Compétition internationale en 2023, a été vendue et diffusée sur Arte. Elle n’aurait pas eu cette visibilité sans ce prix. C’est aussi le cas de nombreuses séries israéliennes que nous présentons. On peut aussi penser à la série canadienne Empathie, repartie avec le Prix du public cette année, et qui a rapidement été vendue après le festival. Il y a même eu des enchères.
Séries Mania est au service du public mais aussi de l’industrie. Ce que nous faisons est utile pour le marché international. Pour créer notre événement, nous regardons des séries du monde entier. C’est un véritable travail de veille.
Justement, lors du festival vous présentez une quarantaine de séries. Comment se passe le processus de sélection ?
Notre équipe de programmation – composée de cinq personnes, parfois accompagnées de quelques visionneurs extérieurs – passe en revue environ 400 séries. Certaines d’entre elles ne sont même pas encore terminées : la postproduction n’est pas faite, il manque des VFX, etc. On les sélectionne uniquement sur deux épisodes car nous nous mettons à la place du public. En général, quand on commence une série, on sait si elle va nous plaire après avoir vu les deux premiers volets. Et encore, aujourd’hui, le public peut zapper au bout de vingt minutes.
La sélection se fait aussi en fonction de la représentativité de l’ensemble des genres, des pays. Pour cette édition 2025, nous avions des séries coréennes, iraniennes, algériennes, brésiliennes. Nous voulons montrer la créativité mondiale en matière de série. Cette année, par exemple, nous avions quatre séries espagnoles car le marché de la série en Espagne est en pleine croissance, surtout depuis que Netflix s’est implanté sur le territoire.
Chaque année, le festival dévoile les tendances de la série. Pour l’édition 2025, par exemple, vous constatiez que les œuvres de la programmation parlaient de géopolitique ou réfléchissaient sur la masculinité et les problématiques intrafamiliales. Peut-on relever des tendances qui s’illustrent sur le long terme ?
Nous sommes le seul festival à effectuer ce travail. Nous avons créé ce format avec Frédéric Lavigne quand nous étions encore au Forum des Images et nous continuons de le faire tous les ans. On passe en revue l’intégralité de la programmation et on essaie d’identifier des thèmes communs. C’est un travail très important pour nous. Cela nous permet de prendre du recul sur ce que nous faisons. Mais nous insistons sur le fait que nos résultats sont valables à un instant T. Ils ne sont pas les mêmes d’années en années. Aujourd’hui, nous constatons en effet un retour des séries géopolitiques alors qu’après le Covid, la tendance était plutôt aux récits intimes. Cela témoigne toujours d’une époque. On peut cependant remarquer que depuis plusieurs années, les scénarios suivant des héroïnes fortes et indépendantes se sont multipliés.
Comment expliquez-vous cet engouement international pour les séries ? Cela s’explique-t-il par leur montée en gamme qui les rapproche des œuvres de cinéma ?
J’évite de comparer les séries à l’art cinématographique. Ça n’a pas la même valeur, ça n’a pas la même fonction. Pour commencer, une série est une œuvre collective et use d’une grammaire différente. Ce n’est pas la vision unique d’un réalisateur. Puis, lorsque vous déployez une histoire sur six ou huit heures, les personnages sont plus nombreux et ont une plus grande épaisseur, il est donc plus facile de s’y attacher. Cela va même plus loin. Grâce au temps dont elles disposent, les séries vont au-delà du destin des personnages. Elles ont une sous-couche. Elles évoquent d’autres problématiques : la condition des femmes, la situation géopolitique…
Cependant, le cinéma et la série communiquent. De plus en plus de réalisateurs de cinéma passent à la série. Les séries de cinéastes connaissent un très beau succès quand leurs créateurs ont réussi à apprivoiser cette nouvelle grammaire tout en conservant leur patte dans la réalisation.
Y a-t-il des nouveautés à annoncer pour le prochain Séries Mania ?
Nous sommes encore en train de faire le debrief. Une fois encore, l’événement a été un grand succès. La sélection a été très bien accueillie et nous arrivons à la limite de capacité de nos salles avec un taux de remplissage de 80 %. Il faut donc réfléchir à la manière dont nous pourrions nous étendre pour accueillir le public.
Le Séries Mania Forum a aussi très bien fonctionné cette année. Notre dernière nouveauté, « Buyers Upfront » qui consiste à présenter en preview dix extraits exclusifs de séries à de potentiels diffuseurs, a été superbement accueillie. Si ces moments d’échanges entre les professionnels attirent autant, c’est aussi parce que le paysage audiovisuel est très changeant. Les Américains sont en crise. Il y a une crise financière et aussi une crise de confiance liée à l’arrivée du nouveau président. Dès lors, on se tourne vers l’Europe qui possède les connaissances et le savoir-faire. Les coproductions européennes sont en plein essor. Et pour coproduire et trouver des financements, c’est au Séries Mania que ça se joue.
Votre carrière est très diverse. Vous avez travaillé dans l’administration de plusieurs théâtres, avant de devenir directrice de production de l’Opéra Bastille, puis directrice du département multimédia de la Réunion des musées nationaux (RMC) et enfin directrice du Forum des Images et de Séries Mania. Entre le spectacle vivant, les musées, l’audiovisuel… quel serait le fil rouge de votre carrière ?
Mon fil rouge, c’est vraiment la culture et l’envie de transmettre au public. J’ai une carrière de service public, mis à part quelques petites expériences dans le privé que je n’ai pas beaucoup appréciées. Je pense que je suis vraiment une entrepreneure du service public.
Auriez-vous des conseils pour des jeunes femmes qui voudraient se lancer dans une carrière comme la vôtre ?

Je fais du monitoring et du coaching de jeunes femmes dans le domaine de l’audiovisuel grâce à l’association Pour les femmes dans les médias [PFDM, ndlr]. Je marraine une personne par an et je garde toujours contact avec celles qui les ont précédées. J’y tiens beaucoup.
Quand j’ai commencé ma carrière, je n’avais pas de modèle féminin auquel m’identifier et je dois bien dire que ce sont des hommes qui m’ont tendu la main. D’une certaine manière, je ne suis pas sûre que ce soit beaucoup plus facile pour les femmes aujourd’hui que ça ne l’était à mon époque. Les jeunes femmes que je coache ne se sentent toujours pas aussi capables que les hommes. Il y a un syndrome de l’imposteur qui persiste. Je pense qu’il faut les rassurer quant à leurs capacités pour y mettre fin.
Quelles œuvres vous ont attiré vers le milieu de la série ?
Au départ, je me suis intéressée aux séries uniquement pour des raisons professionnelles. Je n’étais pas du tout une mordue du petit écran. Cela a pris un peu de temps. Dans les premières séries qui m’ont marquée, je pourrais citer Mad Men et les séries israéliennes car elles racontent l’état du monde en étant très incarnées. Je me souviens de l’ancêtre de Homeland, Hatufim (2010-2012). De l’autre côté, Mad Men m’a fascinée avec cette représentation de l’Amérique des années 1960 et sa réflexion sur la place des femmes. Je pourrais aussi citer The Crown ou Le Bureau des Légendes.
Pour annoncer chaque édition, vous surprenez Internet en vous mettant en scène dans de petites vidéos où vous incarnez un personnage de série iconique. Vous avez été Morgane d’HPI, la reine de The Crown ou dernièrement Bree Van De Kamp pour une pastille dans laquelle vous donniez d’ailleurs la réplique à Marcia Cross. Peut-on avoir un indice sur la prochaine vidéo ?
Marcia Cross m’a fait un cadeau formidable en acceptant immédiatement de faire cette vidéo avec moi. Cela rejoint ce que je vous disais précédemment : puisqu’elles sont bien accueillies, les stars reviennent et veulent garder un lien avec le Séries Mania. Pour ce qui concerne la prochaine vidéo d’annonce, je n’ai pas le droit de vous le dire mais nous avons déjà choisi. C’est un véritable plaisir d’imaginer chaque année cette pastille avec Frédéric Lavigne. Cela nous amuse beaucoup. J’avoue que j’adorerais jouer Wednesday même si je ne suis pas sûre de maîtriser sa fameuse danse…
Le festival Séries Mania sera de retour dans les Hauts-de-France du 20 au 27 mars 2026.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest # 62, p.114 – 116