You are currently viewing La mise en scène sonore, un travail qui rapproche et confronte les visions
A droite : La table ronde « Regards croisés entre cinéastes et orfèvres du son » et ses invités. En bas : Pierre Charpilloz, Charlotte Butrak et Marc-Olivier Brullé revenant sur le travail de mise en scène sonore de « L’Histoire de Souleymane ». © Paul-Alexandre Muller

La mise en scène sonore, un travail qui rapproche et confronte les visions

 

Affiche de « L’Histoire de Souleymane », un film réalisé par Boris Lojkine. © Pyramide Films

Le 7 avril 2025, à travers une étude de cas consacrée à L’Histoire de Souleymane et une table ronde, plusieurs cinéastes et experts du son ont confronté leurs visions et partagé leurs expériences autour d’un aspect de la création cinématographique trop souvent sous-estimé : le son. L’ARP avait une nouvelle fois rassemblé de nombreux professionnels à l’occasion d’une soirée de la création dédiée à la mise en scène sonore au cinéma. Animée par le journaliste et critique de cinéma Pierre Charpilloz, la soirée a réuni de nombreuses figures majeures du cinéma français et des métiers du son :

  • Marc-Olivier Brullé, chef opérateur du son, monteur son ;
  • Charlotte Butrak, cheffe monteuse son et paroles ;
  • Valérie De Loof, monteuse son et codirectrice du département son de la FEMIS ;
  • Cyril Holtz, mixeur de postsynchronisation ;
  • Erwan Kerzanet, ingénieur du son ;
  • Xavier Legrand, cinéaste ;
  • Dominik Moll, cinéaste ;
  • Valérie Schermann, productrice.

Soutenu par Netflix, l’événement a également pu compter sur l’appui de plusieurs partenaires médias dont Mediakwest ainsi que sur le soutien de l’AFSI, Arri, Filmo, l’ÉSEC, Cuult et le Cinéma des Cinéastes, qui en a accueilli la soirée.

 

À quel moment pense-t-on le son dans la création d’un film ?

La première question que soulève la mise en scène sonore est celle du moment où cette réflexion commence : intervient-elle dès l’écriture, au tournage, ou se focalise-t-elle en postproduction ? Un point sur lequel les cinéastes Xavier Legrand et Dominik Moll ont exposé des approches radicalement opposées. Pour Xavier Legrand, plus cette réflexion sonore commence tôt, plus elle peut être structurante : « Pour moi, ce travail débute dès l’écriture, quand on commence à entrer dans la chair des scènes. C’est une phase durant laquelle j’écris beaucoup sur ce que l’on peut écouter, d’autant plus que mon écriture dramaturgique mise souvent sur le hors champ. »

Dominik Moll préfère aborder cette dimension plus tard dans le processus : « Cette réflexion vient plus naturellement lors des repérages et de la découverte des décors. C’est à cet instant que l’on commence à entendre des sons que nous n’avions pas forcément imaginés, et qui viennent enrichir toute cette réflexion sur le son, qui se concrétise lors du tournage et du montage son. »

Malgré ce décalage dans le moment où commence leur réflexion, les deux réalisateurs partagent un objectif commun : poser les bases d’un travail sonore qui prendra toute son ampleur au tournage et en postproduction, grâce à la collaboration avec les spécialistes du son.

Dans le domaine de l’animation, en revanche, la mise en scène sonore suit des logiques très différentes. Par rapport aux films en prises de vue réelles, elle impose un ordre de fabrication inversé, où tout est à construire, comme l’explique Valérie Schermann : « À partir du scénario, on commence par élaborer un storyboard qui est ensuite monté en animatique. Après avoir placé quelques sons maquettes, on enregistre la voix des acteurs pour que les animateurs puissent s’adapter à leur interprétation. Enfin, c’est seulement quand les images sont terminées que le reste du son intervient. En réalité, c’est à cet instant seulement que l’on voit le film pour la première fois, car le son fait tout. » Le travail du son en animation devient ainsi un exercice particulièrement subtil, où l’équilibre entre « cartoon » et réalisme s’avère déterminant.

 

Un travail d’équipe entre cinéastes et experts du son

Dans chacun de ces trois cas, la réussite d’une mise en scène sonore passe par l’intervention d’experts du son capables d’enrichir la vision du cinéaste. Il revient donc au réalisateur de s’entourer avec soin, en collaborant avec des chefs opérateurs du son, des monteurs son ou des mixeurs à même de travailler en parfaite symbiose avec lui. « En tant que productrice, notre métier c’est vraiment de présenter les meilleures personnes au réalisateur, celles qui sont les plus susceptibles de comprendre sa vision », explique Valérie Schermann. « Après, des habitudes de travail peuvent se former, ce qui amène certains réalisateurs à travailler plusieurs fois avec les mêmes personnes. »

Pour autant, un film ne se résume pas uniquement à la vision de son réalisateur : le résultat final est le fruit d’une œuvre collective, où chaque décision compte. En postproduction, monteurs son et mixeurs développent leur approche dans des conditions qui favorisent la créativité. « Les salles de montage son et de mixage ressemblent, dans leur construction, à de petites salles de cinéma, car c’est l’un des derniers domaines où l’on peut se permettre autant de choses en termes de son », confie Cyril Holtz.

Se pose alors la question de la place du réalisateur pendant ces étapes-clés. Sur ce point encore, Xavier Legrand et Dominik Moll adoptent des postures très personnelles. « En général, je suis là à toutes les étapes de la postproduction, parce que ça me passionne. Pour le mixage, cependant, j’ai commencé à me forcer à ne pas y aller, parce que c’est vite entêtant, et parce que je veux libérer les mixeurs de ma présence », explique Xavier Legrand.

Dominik Moll, lui, se montre plus en retrait : « Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’assister à la totalité du montage son en tant que cinéaste, car cela peut être agaçant pour le monteur d’avoir sans arrêt quelqu’un derrière soi. Mieux vaut venir une fois de temps en temps, quand le monteur son a réellement quelque chose à nous faire écouter. Et pour le mixage, si, pour mes premiers films, j’étais tout le temps présent, je préfère aujourd’hui échanger en amont avec le mixeur et être moins présent par la suite, pour conserver une écoute fraîche. »

« Le cinéma est une langue, et chaque cinéaste parle la sienne. La vision d’un réalisateur s’impose très vite et très naturellement dans l’esthétique d’un film, et en général, il y a une résonance forte entre l’image et le son. Il peut y avoir un rapport ou une distance avec le réel qui se ressent dès le tournage, à travers la direction des acteurs par exemple », analyse Erwan Kerzanet.

Ainsi, dès le plateau, les chefs opérateurs et techniciens du son s’alignent sur la vision du réalisateur. Valérie De Loof le confirme : « Notre métier, c’est avant tout d’être des collaborateurs de création. Nous devons donc nous mettre au service des réalisateurs et des réalisatrices, et les aider à mettre en scène le son qu’ils désirent pour leur film. Nous amenons tous avec nous notre petite part de personnalité et notre patte, mais nous allons toujours dans le sens de ce que veut le réalisateur. »

 

L’Histoire de Souleymane, un travail bilatéral du son

La scène de l’appel téléphonique de Kadiatou, dont le montage son et le mixage ont été particulièrement soignés. © Pyramide Films

Le film multi-récompensé L’Histoire de Souleymane de Boris Lojkine illustre de façon particulièrement puissante la fusion entre la vision du réalisateur et le savoir-faire des professionnels du son. Au cours de cette soirée, à travers plusieurs extraits projetés, Marc-Olivier Brullé et Charlotte Butrak sont revenus sur les choix techniques et artistiques qui ont façonné l’identité sonore du film. « Sur ce projet, une des premières choses que nous a dites Boris, c’était qu’il voulait que la partition sonore de la ville prenne en charge la musicalité du film. Il ne voulait pas la moindre musique extradiégétique », témoigne Marc-Olivier Brullé. Ce choix radical est devenu l’élément central autour duquel s’est structuré le travail de l’ensemble de l’équipe son.

 

Le plan d’ouverture de « L’Histoire de Souleymane », film multi-récompensé de Boris Lojkine. © Pyramide Films

 

Marc-Olivier Brullé poursuit : « On nous a souvent parlé de notre rapport au réalisme et au naturalisme, mais je ne pense pas que ce film soit si naturaliste que ça. Notre travail sur la dynamique, par exemple, avait pour but de manipuler le réel pour être au plus près du ressenti du personnage principal. »

Une séquence du film diffusée lors de la soirée illustre cette volonté à la perfection. Elle met en scène un appel téléphonique reçu par le protagoniste dans un chaos sonore : peu à peu, les bruits s’effacent, traduisant auditivement l’état de sidération du personnage. Charlotte Butrak revient sur le travail de montage son et de mixage de ce plan-séquence, où la présence d’experts fut déterminante : « Le geste de mixage s’est fait avant tout de manière mentale, mais le timing n’a pas été exactement celui que Boris aurait souhaité : si la disparition progressive des sons ambiants correspondait bien à son intention, déterminer le moment précis de cette bascule s’est avéré délicat, car l’action en arrière-plan ne survenait pas au moment idéal. Il a donc fallu ajuster en s’appuyant sur notre ressenti, et, au final, je pense que le résultat fonctionne. »

 

La scène du bus du recueil social possède une ambiance sonore riche et typique de Paris. © Pyramide Films

 

Sur le tournage, l’avis des techniciens du son a également été décisif. De nombreuses scènes ont été tournées dans des environnements bruyants, où il fallait jongler entre perche et micros-cravates pour capter à la fois des ambiances crédibles et des voix parfaitement claires. Un défi que Marc-Olivier Brullé avait anticipé : « J’avais dit à Boris que cela me paraissait impossible de réussir ce film sans une collaboration totale avec l’équipe costume, qui nous permettrait d’assurer le meilleur placement du micro-cravate de notre protagoniste. La particularité de ce film, c’est que Souleymane porte un bonnet en permanence, c’est pourquoi nous avons choisi de cacher son micro-cravate au niveau de son front. Cela donne aussi l’impression que nous sommes au plus proche de lui dans cette histoire. »

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest # 62, p.82 – 84