Aux manettes depuis les débuts, Ludovic Riva, ingénieur du son responsable du mixage antenne et de l’habillage sonore nous fait partager « son » Quotidien.
Le spectateur régulier du Quotidien aura remarqué que certains journalistes font régulièrement intervenir leurs ingénieurs du son dans la narration, le technicien devenant au fil des reportages un personnage récurrent, souvent intégré avec humour aux chroniques. Une approche volontairement décalée là où la plupart des programmes s’appliquent au contraire à gommer l’aspect technique ? Un clin d’œil ? Une marque de fabrique ? Nous n’en saurons pas plus.
En tout cas, quand on observe la mécanique de l’émission plus en profondeur, on constate que le son y tient une place particulière participant indéniablement à son identité. Entre lancements, habillage sonore, jingle, musique live, l’atmosphère créée sur le plateau des Studios Rive Gauche d’AMP Visual TV repose en partie sur une gestion précise du son et un certain sens du timing.
Aux manettes, Ludovic Riva, qui fait partie de l’équipe d’ingénieurs du son permanents d’AMP Visual TV depuis vingt-cinq ans, travaille aux côtés de Yann Barthès depuis les débuts. Leur rencontre remonte à l’époque où Le Petit Journal n’était encore qu’une simple chronique à l’intérieur du Grand Journal de Canal+ animé alors par Michel Denisot. Le point sur les aspects aussi bien techniques que créatifs.
Mediakwest : Quelle est la particularité de l’émission d’un point de vue technique ?
Ludovic Riva : Depuis l’époque du Petit Journal, la chronique de Yann Barthès repose sur le commentaire d’images diffusées en direct. Contrairement à ce qui peut se passer dans d’autres émissions, il faut ici laisser les micros constamment ouverts pendant la diffusion des magnétos qui doivent être parfaitement intelligibles pour permettre les réactions. Il faut donc que la sono soit extrêmement bien calée, aussi bien sur le plan temporel grâce à des délais, mais aussi sur le plan spectral grâce à un filtrage assez fin.
Ce calage précis nous permet de proposer un niveau d’écoute confortable en plateau sans gêner le son antenne avec un effet de salle désagréable. Nous utilisons tout de même des capsules cardioïdes Sennheiser MKE40. Elles sont un peu voyantes, mais parfaitement adaptée à ce que l’on fait.
Bien sûr, il vaut mieux être un peu stratégique sur le placement des micros par rapport au plan de table (opter pour le bon côté en fonction de la position de l’invité par rapport à l’animateur ndlr). Si le micro n’est pas placé du bon côté, on perd un peu en précision, grâce au VMix, et aux corrections de la console, on arrive à « nettoyer » et à « sortir » l’invité.
Qu’est-ce que le VMix ?
Le VMix, c’est l’aide au mixage intégrée à la console Studer Vista que nous utilisons. Elle fonctionne un peu comme si on avait un opérateur supplémentaire ne laissant ouvert que les micros des intervenants qui parlent mais qui est capable d’ouvrir les voies suffisamment rapidement pour ne rater aucune réplique. Ça nous permet de garder le bruit de fond relativement bas.
Sur l’émission, il y a la partie talk, mais aussi parfois de la musique live. Comment gérez-vous ces deux aspects ?
La Studer Vista 9 que nous utilisons m’a permis de faire une configuration très adaptée à l’émission. Avec cette console nous pouvons prendre en charge toute la partie talk et habillage sonore mais aussi la partie musique les jours où il y a du live dans la limite des vingt micros sur scène. Au-delà, nous ouvrons une régie supplémentaire également équipée d’une console Studer Vista, mais il s’agit cette fois du modèle 6 en version cinquante-six entrées. Nous faisons alors appel à un autre ingénieur du son qui me fournit son premix musique. Ça a été le cas récemment pour le groupe Indochine dont la configuration nécessitait quarante-huit voies d’entrée.
Est-ce que vous faites appel à des traitements audio additionnels ?
Sur la console dédiée au talk, nous avons quatre moteurs pour les traitements internes, mais aussi deux TC Electronic M 2000 pour rajouter des traitements type délai, « réverb » ou dynamique. Dans le deuxième studio, il y a davantage de périphériques externes. Il arrive parfois que les groupes viennent avec leurs propres traitements en rack ou avec les plug-ins qu’ils utilisent en studio. Sinon, nous utilisons des kits de micro classiques identiques à ce que l’on trouve couramment en concert et pour des demandes spécifiques, nous faisons appel à la location. L’idée est que les groupes ne soient pas perdus sur scène.
Vous êtes combien pour assurer le mixage antenne ?
En cabine son, nous sommes deux. Yoann Verrax s’occupe plus particulièrement du mixage des chroniqueurs. Il gère donc un premix que je finalise en rajoutant la voix de Yann Barthès, les musiques et l’ensemble de l’habillage sonore, mais il est également capable de me remplacer au besoin.
Comment vous êtes-vous adaptés techniquement durant la pandémie ?
Au début du premier confinement, il n’y avait que Yann et Julien présents en plateau, le reste des chroniques se faisait via Skype. J’ai donc beaucoup travaillé le traitement pour que ce soit fluide car, quand on regarde de près, ce type de solution ne propose que du half-duplex, ce qui suppose que chacun parle à son tour. Je recrée donc un semblant de duplex en doublant la liaison Skype par une liaison téléphone que j’utilise pour envoyer le N-1 dans l’oreillette de l’intervenant distant [qui reste ainsi en contact permanent avec le plateau par ce biais, ndlr]. Le son de Skype n’étant alors uniquement utilisé que dans le sens invité vers régie, l’invité peut réagir sans être coupé par les algorithmes Skype qui ne sont pas débrayables.
Comment est gérée la sono en plateau ?
Sur le plateau, il y a deux consoles de sonorisation Digico SD8 en version cinquante-six voies. L’une d’elles est utilisée pour la partie talk, tandis que l’autre sert à gérer les retours lorsqu’il y a des artistes en live, généralement le vendredi. Dans ce cas, la sonorisation de façade est assurée par la console gérant le talk.
Les intervenants sont également sonorisés, j’imagine…
Oui, même si le public est encore absent à cause de la pandémie, les intervenants sont repris dans la sono de plateau. Yann dispose d’enceintes de proximité à ses pieds et reçoit également un renfort dans son oreillette, ce qui lui permet d’être confortable et réactif sur les sujets. Les chroniqueurs ont des enceintes placées derrières eux. Tous les intervenants sont repris en sono avec un système de N-1, ce qui représente un gros travail de sonorisation en plateau, mais c’est indispensable autant pour Yann que pour les chroniqueurs qui calent régulièrement leurs interventions sur des musiques ou des effets sonores pour se repérer…
Quand on regarde l’émission attentivement, on se rend compte qu’entre les jingles, les musiques, les ambiances ou les effets sonores, il y a beaucoup de lancements. Comment sont-ils gérés et qui décide de ces différents habillages qui viennent rythmer l’émission ?
Effectivement, la plupart des chroniques sont annoncées par un jingle d’entrée. La plupart du temps, même quand il y a un habillage visuel, le son est indépendant de l’image ce qui me permet d’être libre, d’envoyer le jingle au bon moment, la partie visuelle en incrustation étant alors envoyée séparément. L’ensemble des habillages sonores (jingles, ambiances, virgules et sons divers) est envoyé avec Ableton Live installé sur un PC en régie. Quand je sens que ça peut être intéressant, je prépare un peu plus que ce qui est prévu en fonction des sujets, du style de la chronique. Le déclenchement se fait à partir d’un pad qui me permet d’envoyer les sons à la volée en fonction de ce qui se passe sur le plateau.
Comment est venue cette idée d’appuyer les chroniques par du son ?
Dès le début, des chroniques comme celle d’Etienne Carbonnier ou d’Alison Wheeler ont été annoncées par un jingle d’entrée, donnant ainsi pour le téléspectateur un repère, une accroche supplémentaire. Généralement, l’habillage est décidé par la rédaction en début de saison, mais il peut arriver que de temps en temps en fonction des thèmes abordés, le jingle puisse changer.
Mais en plus du jingle d’entrée, il y a parfois des habillages, des ambiances additionnelles…
Oui, dans ce cas, la plupart des éléments sonores me sont généralement fournis par la rédaction. Je les monte et je les prépare pour qu’ils puissent être lancés dans Live. Après discussion et même parfois pendant les répétitions, il m’arrive de proposer ma petite touche personnelle. J’ai effectivement beaucoup d’interactions avec les chroniqueurs et l’un des points forts de cette émission est de pouvoir participer à de vraies répétitions ce qui permet d’être vraiment prêt, de s’ajuster car, même si l’émission est diffusée avec un léger différé, elle est tournée dans les conditions du direct, donc en one shot.
En plus du conducteur, j’utilise également le prompteur qui me permet de voir apparaître les mots clefs sur lesquels je me suis calé et de bien anticiper. Le travail de l’opérateur prompteur, sa réactivité nous aide vraiment. Pour la partie vidéo, les opérateurs LSM (serveurs vidéo Live Slow Motion NDLR) sont également très réactifs au niveau des lancements, habillages, pastilles, etc.
J’ai remarqué que parfois le générique de fin change…
Oui, ça arrive. On effectue ces changements en fonction de l’émission, de son contenu, de la façon dont les invités ont réagi à telle ou telle musique diffusée dans la playlist des invités ou si un morceau a été joué en live. Pour le morceau Putain d’Époque qui est utilisé par défaut en ce moment, je lance d’abord une petite boucle musicale extraite du morceau pendant que Yann désannonce l’émission et dès qu’il a fini, j’envoie le refrain. J’utilise ainsi Live pour effectuer un montage en direct de façon à ce que le refrain ne vienne pas rentrer en concurrence avec la voix de l’animateur.
J’ai déjà entendu les animateurs s’amuser avec l’Auto-Tune, un traitement uniquement disponible en plug-in…
Oui exact, j’avais inséré le plug-in dans Live et je passais à travers, mais c’est juste pour le fun, de manière ponctuelle, car avec les micros-cravates, la prise de son n’est pas super précise donc ça limite pour ce type d’effet spéciaux, d’autant plus que ça doit repasser dans la sono de plateau…
Quelle est la part d’improvisation, de liberté ?
C’est variable, mais parfois il nous arrive que, durant une émission, une musique que nous n’avions pas prévue soit évoquée par un invité. Dans ce cas, je reprends à la volée les manettes (la console est conçue pour ça) pendant que Yoann fonce chercher le morceau sur Internet et le cale au plus vite dans Live. Je peux alors prévenir Yann Barthès dans l’oreillette qu’il est disponible. Dans certaines situations, en fonction de son regard ou de ses réactions, il peut m’arriver de mettre de côté un élément sonore ou d’ajouter un effet qui n’était pas prévu au départ pour le balancer en plateau. C’est un jeu d’improvisation que je peux me permettre car on se connaît depuis longtemps.
Évidemment, il s’agit de bien rester dans la thématique de l’émission et si j’ai un doute je consulte le producteur. Au final, c’est souvent dans ces moments-là que les réactions sont les plus intéressantes, grâce à l’effet de surprise. Du coup, même si c’est une quotidienne, je ne m’ennuie jamais. C’est ce côté interactif, le fait de pouvoir ponctuer l’émission pour la dynamiser qui me plaît énormément. Il faut dire aussi que l’équipe est hyper sympa. Il y a vraiment une relation de confiance mutuelle…
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #42, p. 20-23. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.
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