Tous genres confondus, quel est l’état actuel de la téléréalité en France, sinon en Europe et dans le monde ?
Emma Dauvin : Il faut déjà définir le concept de téléréalité qui englobe de nombreux programmes différents. Pour faire simple, en France, on trouve des téléréalités quotidiennes diffusées sur la TNT (TFX, W9), type Les Marseillais, etc. Mais on peut aussi considérer que des programmes comme Koh-Lanta et L’amour est dans le pré sont aussi des émissions de téléréalité, diffusées sur les chaînes historiques (TF1, M6).
En France, on observe un succès croissant des émissions comme L’amour est dans le pré, notamment sur la cible commerciale, et Koh-Lanta reste une émission de référence, malgré la baisse des audiences ces deux dernières saisons. Ce sont des marques-programmes fortes qui font l’identité de TF1 et M6. L’amour est dans le pré bat des records d’audience depuis quelques saisons, et Mariés au premier regard est aussi un programme très performant. Donc, sur les chaînes historiques, la téléréalité se porte bien.
En revanche, sur la TNT, on assiste à un déclin des programmes quotidiens de téléréalité, à cause de l’essoufflement des concepts et des castings (ce ne sont plus des anonymes, mais toujours les mêmes personnalités qui sont sélectionnées). C’est le cas de l’émission Les Marseillais, qui est devenue le produit phare de W9 et qui a été beaucoup déclinée, mais dont les audiences sont de plus en plus basses. Actuellement, les producteurs ont tenté de renouveler ce style de programme avec l’émission Les 50, qui s’éloigne un peu du concept originel des Marseillais, et le retour d’anciennes stars de téléréalité. La succession des scandales liés aux candidats de ces émissions a aussi probablement eu un impact sur l’audience et la confiance des téléspectateurs (trucages d’émissions, arnaques sur les placements de produits, escorting, etc.). Idem sur TFX, où les programmes de téléréalité peinent à fidéliser et à se renouveler.

Aujourd’hui, je dirais que nous sommes, pour les chaînes de la TNT, à la fin du cycle de téléréalité de semi-enfermement : les candidats sont le plus souvent dans une villa mais sortent de temps en temps, contrairement aux débuts du genre avec Loft Story en 2001 et, cinq ans plus tard, Secret Story, où on était sûr de l’enfermement pur. Et les chaînes cherchent à revenir à des concepts d’enfermement (d’où l’émission Les 50, qui est davantage une télé d’enfermement). TF1 prépare une nouvelle version de la Star Academy, où les candidats étaient aussi enfermés dans le fameux château de Dammarie-les-Lys.
La France essaie de s’inspirer des pays anglo-saxons en produisant des docus-réalité où l’on suit le quotidien de personnalités plutôt qu’une mécanique de jeu. C’est le cas, par exemple, de la JLC Family sur TFX, qui essaie de reproduire la narration de L’incroyable famille Kardashian.
Moins bling-bling, d’autres docus-réalité ont du succès, notamment sur TF1 avec Familles nombreuses : la vie en XXL. Les chaînes misent aussi sur leurs « stars » de téléréalité et produisent des docus-réalité, par exemple sur leur mariage, comme celui de Kevin et Carla des Marseillais. Ces déclinaisons sur des événements impliquant ces « stars » sont désormais diffusées sur les plates-formes AVOD des chaînes, puisque le public de ce type de programme a tendance à regarder beaucoup en replay, plutôt qu’en direct.
Mais là encore, il est urgent pour les chaînes de se renouveler car certaines « stars » de téléréalité, prises comme modèle par des jeunes, arnaquent leur public, via les placements de produits, et suscitent des polémiques bien plus graves que celles sur le dropshipping. Les chaînes auraient donc intérêt à trouver de nouvelles figures car ce n’est pas bon pour leur image.
L’arrivée des plates-formes SVoD a redynamisé le genre, mais elles n’ont vraiment rien réinventé. Par exemple, Netflix a désormais deux, trois marques de programmes de téléréalité qui ont eu un certain succès, mais on reste toujours dans des téléréalités pour trouver l’amour (Love is blind, Too hot to handle, par exemple). Le fait nouveau est que Netflix a sa propre identité, et donc une nouvelle manière de produire. En France, le streamer n’a produit qu’une saison de The circle, télé d’enfermement avec un concept pourtant novateur (les candidats ne peuvent parler que via un réseau social), mais qui n’a pas eu assez de succès pour faire une deuxième saison. En revanche, si la version anglo-saxonne d’une téléréalité marche bien sur Netflix, celle-ci va être déclinée dans plusieurs régions du monde. Par exemple, Love is blind est accessible partout dans le monde. Le programme en est à deux saisons aux États-Unis, une saison au Brésil et une saison au Japon. La téléréalité se répand ainsi au-delà des frontières, chose que ne lui offrent pas les chaînes classiques.
Aujourd’hui, on compte environ une dizaine d’émissions de téléréalité sur les antennes françaises. En termes d’audience et de volume, ce genre est-il en repli par rapport à la place qu’il occupait il y a encore quelques années ?
Difficile de répondre, car cela dépend encore une fois de ce que l’on entend par « téléréalité ». En revanche, il est vrai qu’aujourd’hui il paraît quasi impossible de retrouver les scores d’audience de Loft Story ou Secret Story car la cible principale de ces programmes, à savoir les jeunes, ne regarde plus la télé. Un exemple assez probant est la chute de la chaîne NRJ12 qui basait sa ligne éditoriale sur son émission Les Anges avec même un talk-show dédié, mais les téléspectateurs se sont lassés et la chaîne n’en diffuse plus. Le retour de la Star Ac’ (ndlr : qui a rouvert ses portes le 15 octobre, quatorze ans après la diffusion de la dernière saison) va être très intéressant sur ce point, car c’est un programme qui peut réunir différentes générations.

En octobre 2016, selon une étude réalisée par votre agence, parmi les programmes intéressant le plus les téléspectateurs français, la téléréalité ne recueillait que 17 % des suffrages, loin derrière les films, les journaux télévisés, les reportages et magazines d’actualité et les séries qui dominaient le classement. Qu’en est-il aujourd’hui ?
La téléréalité a mauvaise presse et les gens assument peu de la regarder. Même si les audiences sont en baisse sur la TNT, les programmes de rencontres amoureuses en prime time sur M6 n’ont jamais eu autant de succès. En revanche, il est vrai que la téléréalité s’adresse à un public jeune (les moins de 35 ans). Or, la moyenne d’âge global des téléspectateurs français en 2021 était de 56 ans, donc loin de la cible de la téléréalité.
Venons-en au sport. Quel rapport, selon vous, celui-ci peut-il avoir avec la téléréalité ?
J’ai du mal à voir un rapport proche. En revanche, on peut trouver des similitudes entre les deux univers, du fait de l’influence que les sportifs et les « stars » de la téléréalité exercent sur les jeunes, du fait aussi que ce sont des milieux très exposés et pour autant assez opaques, et où il y a beaucoup d’argent.
Le regretté Thierry Gilardi, de Canal +, lui, en voyait un. « Le foot a un rapport avec la téléréalité », confiait-il un jour à nos confrères de Télérama. « Ce n’est pas la Star Ac’, c’est pire ! Les vingt-deux joueurs d’une équipe doivent se battre entre eux pour être sur le terrain »…
Je peux comprendre le lien entre sport et téléréalité dans le sens de compétition avec de forts ego. Mais, selon moi, c’est davantage la téléréalité qui a un lien avec le milieu du sport que le sport qui a un lien avec la téléréalité puisque l’essence même du sport, c’est la compétition.
D’autre part, quand on installe une minicaméra dans des vestiaires ou qu’on filme les regards et les réactions des joueurs dans le tunnel d’accès au terrain, par exemple, n’est-ce pas déjà de la téléréalité ?
Non, car pour qu’il y ait de la téléréalité, il faut un concept et une mécanique. Les réactions dans le vestiaire ou ailleurs relèvent pour moi davantage de l’information sur les coulisses du sport. Dans la téléréalité, les candidats savent manipuler la caméra et jouer avec elle pour avoir le plus de lumière. Si, dans le sport, certains joueurs savent aussi bien jouer avec les médias, cela reste plus de la stratégie de communication que de la téléréalité. Dans les vestiaires, même si les joueurs savent qu’ils sont filmés, la caméra n’est pas leur outil de travail, c’est simplement un accessoire qui permet aux téléspectateurs de mieux pénétrer dans la vérité d’un match et son environnement.
Comment expliquez-vous qu’en France, le sport soit un format de téléréalité délaissé par les producteurs et les annonceurs, alors qu’il a essaimé sur les écrans d’autres pays, voire campé en tête des audiences en Argentine par exemple (?
Bonne question. Je dirais que les chaînes sont très frileuses à l’idée de lancer de nouveaux concepts et de perdre de l’argent. Pour les chaînes privées, l’objectif est de plaire à la cible commerciale féminine, et je pense que TF1 et M6 ne voudraient pas se risquer à produire des téléréalités sportives de peur de ne pas attirer cette cible féminine. Les clichés ont encore la vie dure sur les chaînes linéaires en France. En revanche, des chaînes comme RMC Découverte pourraient tenter de produire ce genre de programme. Top Gear France marche bien sur la chaîne. Des acteurs de la SVoD comme Netflix ou Amazon sont mieux placés pour produire ces programmes : ils ont beaucoup plus d’argent, moins de contraintes juridiques et ont déjà chacun produit de nombreux documentaires sportifs, comme Formula One : Drive to Survive (« Formule 1 : Pilotes de leur destin ») sur Netflix, qui a boosté les audiences de la discipline dans le monde. Dans la continuité, on peut plus facilement imaginer un Netflix produisant une téléréalité sur la F1. Le streamer prépare d’ailleurs un docu-réalité sur le Tour de France 2022 [ndlr : qui sera diffusé début 2023 dans un format de huit épisodes de 45 minutes], comme il a fait pour la Formule 1.
Pour autant, sur une chaîne commerciale en particulier, la téléréalité ne s’offre-t-elle pas comme le moyen, peut-être unique, de scénariser les marques autour du sport, sinon de créer un programme sportif à l’image de l’annonceur ?
C’est possible, mais je pense qu’il y aurait de nombreuses contraintes juridiques concernant les sponsors et les marques associés à ce type de programme. C’est très encadré par l’Arcom [ndlr : organisme de régulation de la communication audiovisuelle et numérique né de la fusion le 1er janvier 2022 de l’Hadopi et du CSA]. Juridiquement, cela me paraît compliqué et, financièrement, cela serait aussi très coûteux. Pour les chaînes, le rapport entre bénéfice et risque d’échec serait trop délicat pour qu’elles tentent le pari de ce genre de programme.
En termes de production, quelles sont les difficultés propres à ce type d’émission ?
Les émissions de téléréalité demandent un grand nombre d’heures de tournage pour une petite sélection d’images. Le montage est très important car c’est comme cela que les producteurs vont faire parler les images, parfois en les sortant de leur contexte, mais cela leur permet de raconter l’histoire qu’ils veulent. Dans « téléréalité », il y a le mot « réalité » mais il y a surtout le mot « télé », donc il faut divertir et la réalité est totalement subjectivisée. Il faut aussi discipliner les candidats pendant les tournages. Concernant les téléréalités sur la TNT, les producteurs font souvent face à des problèmes de drogue ou à des bagarres qu’il faut gérer en interne.

À ses débuts, la téléréalité avait la réputation d’être un programme facile et peu coûteux à produire. Est-ce encore le cas aujourd’hui ? Ne pensez-vous pas, au contraire, que le format est devenu plus sophistiqué ?
Selon moi, au contraire, cela a toujours été cher et compliqué à produire. Dans les années 2000, avec la Star Ac’ et le Loft, le direct demandait une mobilisation permanente et exerçait une pression 24 heures sur 24 sur les équipes de production et de régie pour faire tourner la machine. C’est d’ailleurs pour cela qu’aujourd’hui il n’y a plus de direct ou de quotidienne en quasi direct comme au temps de Secret Story car trop de personnel à mobiliser, trop complexe, trop coûteux et trop risqué en cas de dérapage. C’est dommage car cela dénature aussi le côté « réalité » de la téléréalité. Aujourd’hui, les coûts sont différents et, le temps de les monter, les programmes sont diffusés deux, trois, voire six mois après le tournage.
À l’époque, les candidats anonymes gagnaient très peu d’argent mais aujourd’hui, je pense que cela représente la majorité des coûts de production, avec les « stars » de téléréalité qui demandent beaucoup d’argent. Les formats ne sont pas forcément plus sophistiqués, mais l’économie du genre a évolué et les candidats sont des professionnels qui savent négocier leurs contrats.
Aujourd’hui, ceux qui se lancent dans la téléréalité ne le font pas pour l’expérience mais pour les followers sur les réseaux sociaux, ce qui a contribué à « tuer » le concept de téléréalité, puisque c’est désormais un business extrêmement lucratif et de l’argent facile pour les candidats.
« Pour qu’un spectacle sportif marche, il faut qu’il y ait des héros, un drapeau et un défi », disait un jour Pierre Wiehn, alors directeur des programmes de feu Antenne 2. Comparativement, quels sont les bons ingrédients, selon vous, pour qu’un programme de téléréalité marche ?
Un casting efficace, dans lequel le public peut se reconnaître, avec des gens qui apportent de la fraîcheur face aux « stars » de téléréalité qui désormais sont trop professionnelles, et donc artificielles. Si les Koh-Lanta et L’amour est dans le pré marchent si bien, au-delà de la qualité de la production, c’est que le public s’identifie. Le concept, selon moi, n’a pas forcément besoin d’être fort si le casting est bon. En revanche, il faut aussi un bon storytelling avec des rebondissements et du suspens, comme dans un feuilleton. Il faut arriver à scénariser la réalité pour fidéliser le public.
Le 7 juin 2021, TFX diffusait la première de l’émission Championnes, familles de footballeurs. Celle-ci est restée très peu de temps à l’antenne, contrairement à d’autres émissions de téléréalité produites par la même société (Ah ! Production) et diffusées sur la même chaîne (La villa des cœurs brisés, La bataille des couples…). Comment expliquez-vous qu’une émission centrée sur les femmes et la famille puisse s’installer dans la durée dans certains cas et pas dans celui qui nous intéresse ici ?
Elle n’est pas restée longtemps à l’antenne car elle n’avait pas vocation à l’être. Le programme a été lancé en juin, à la fin de la saison, donc pas au moment le plus stratégique. Il s’inspirait des formats américains sur les « femmes de », type Wags (pour « Wives and girlfriends »). Mais je pense que l’on n’a pas cette culture-là en France. Cela interroge aussi sur la définition du programme puisque ces femmes ne sont pas définies par leur métier ou leur rôle de mère (comme dans Mamans et célèbres, par exemple), mais parce qu’elles sont « femmes de ». Même si je disais précédemment que les clichés ont la vie dure en télé, on est ici sur un concept qui, selon moi, n’aide pas les chaînes à se moderniser, et d’ailleurs cela avait été critiqué dans la presse.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #49, p. 128-131