You are currently viewing Quelle stratégie de production de fiction pour les plateformes de streaming en Europe ?
© DR

Quelle stratégie de production de fiction pour les plateformes de streaming en Europe ?

 

Derrière nos écrans et nos séries préférés se déroule une intense bataille en Europe : celle de la production de séries par les streamers mondiaux, essentiellement américains. Dans un précédent numéro de Mediakwest (#52), nous avons vu que les streamers investissaient lourdement en Europe dans les infrastructures de tournage afin de pouvoir alimenter le public européen rapidement à des coûts souvent plus compétitifs qu’aux États-Unis. Car les streamers ont compris que l’Europe était un terrain de jeu incontournable pour renforcer leur déploiement, raison pour laquelle ils se sont lancés dans la production de programmes locaux, une production renforcée dans certains pays par les obligations de production découlant de la transposition de la directive européenne SMA, comme c’est le cas en France par exemple.

 

Un marché de nouveau en croissance

La production de fictions TV originales a repris sa croissance après le creux provoqué par la crise du Covid. En 2022, le nombre de fictions produites a augmenté de 12 % à 1 541 titres, alors que le nombre d’épisodes a stagné (24 685) tout comme le volume d’heures produites (15 593).

 

Volume des fictions produites en Europe entre 2015 et 2022 © Observatoire européen de l’audiovisuel

 

Les streamers accélèrent leur présence en Europe

En 2015, les streamers étaient quasiment invisibles sur le marché européen de la production de fictions, avec seulement 7 programmes identifiés par l’Observatoire européen de l’audiovisuel. Progressivement, ils ont augmenté leur présence mais ce n’est qu’à partir de 2020 qu’ils ont franchi le cap des 100 productions. En 2022, avec 186 programmes produits, les streamers représentent 12 % des titres et 3 % des heures produites car à la différence des diffuseurs publics et des diffuseurs privés, ils ne produisent pas de feuilletons et de télénovelas, ce qui limite leur poids final.

Quand on sait qu’une plate-forme comme Netflix a un engagement d’investissement dans l’audiovisuel en France de l’ordre de 200 millions d’euros par an, cela tend à prouver que les streamers vont accentuer au fil des années leur présence sur le marché de la production de fictions en Europe. Les 4/5e de ces titres ont été commandés par Netflix (62 %) et Amazon (20 %).

Pour l’instant, leur production reste à distance de celles des diffuseurs publics (852) et des diffuseurs privés (498) : les radiodiffuseurs de service public commandent 55 % des titres et 39 % des heures et inversement, les radiodiffuseurs privés commandent 32 % des titres et 58 % des heures (feuilletons quotidiens et télénovelas).

Qui dit hausse de la production européenne dit aussi augmentation du nombre de tournages sur la zone Europe. Les données publiées par l’Observatoire européen de l’audiovisuel le confirment. Sur la période allant de 2015 à 2022, les streamers ont produits plus de 600 fictions originales dont les lieux de production se sont principalement ventilés entre 6 pays.

 

Fictions produites par type de producteurs © Observatoire européen de l’audiovisuel

 

Le Royaume-Uni, leader des productions des streamers

C’est au Royaume-Uni et en Espagne que les streamers produisent le plus grand nombre de fictions : 122 chez nos voisins britanniques, soit 20 % de la production des streamers depuis 2015, 110 en Espagne (18 %). La France n’est pas en reste puisqu’elle a été le lieu de production de 72 fictions en huit ans. Cette tendance confirme donc l’ancrage des géants du streaming, ce qui a un impact sur les coproductions qui deviennent de plus en plus internationales. En 2022, la plupart des titres de fiction commandés par les plates-formes mondiales ont été produits en Espagne (34) et au Royaume-Uni (32). Ces productions ont logiquement été tournées dans les studios de Netflix à Madrid et à Shepperton à côté de Londres.

Principaux lieux de production des séries © DR

 

Des partenariats renforcés avec les plates-formes

En Europe, quatre pôles de coproductions ont émergé au fil des années ; ainsi en 2022, la Scandinavie, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne sont les principaux centres de coproduction européens. En France, les principaux partenaires pour des coproductions sont le Royaume-Uni, l’Allemagne et, effet induis de la présence des streamers, les États-Unis avec 21 coproductions identifiées pour 2022. Autre preuve de la montée en puissance des streamers, le nombre de coproductions anglo-américaines qui atteint 100 fictions en 2022.

L’Observatoire européen de l’audiovisuel souligne que l’Espagne, malgré le boom de sa production, a eu relativement peu de coproductions, peut-être en raison du poids des streamers mondiaux dans les nouveaux projets de fiction (l’Espagne se classe première, avec le Royaume-Uni, pour le nombre de projets de fiction commandés par des intégrateurs mondiaux).

 

Top 20 des producteurs de séries à 13 ou moins de 13 épisodes

Netflix sur le podium

La montée en puissance des streamers se mesure à travers le classement des producteurs de séries de 13 épisodes ou moins sur l’année 2022. Cependant c’est la BBC qui arrive en tête des productions avec 76 programmes. Mais la vraie surprise provient de Netflix qui se classe en deuxième position avec 67 fictions produites ; si on ajoute celles produites par Amazon, on arrive à 91 séries produites en 2022 par deux plates-formes seulement.

Avec la montée en puissance de Paramount+, de Disney+ et prochainement de Max, on devrait voir apparaître ces deux plates-formes pour le classement 2023. De plus, compte tenu des annonces de Netflix sur le volume de leurs investissements 2024, on pourrait voir la plate-forme voler la place de premier producteur européen à la BBC.

 

Rapide évolution des formats courts

L’étude découpe le marché de la production en quatre catégories, en fonction du nombre d’épisodes. Le segment le plus dynamique est celui des séries de 13 et moins de 13 épisodes qui progresse continuellement entre 2015 et 2022, segment sur lequel sont positionnés les streamers qui affectionnent particulièrement ce format pour des mini-séries (6 à 8 épisodes) ou pour des saisons de 12 épisodes.

 

Carte des partenariats de coproduction entre pays en 2022

 

En France, les streamers marquent des points

Deux streamers sont particulièrement actifs en France, Netflix et Prime Video. Disney+ a aussi investi dans des séries locales, mais Netflix garde une longueur d’avance dans tous les genres de programmes : films, documentaires et évidemment les séries. Parmi les derniers programmes mis en ligne par Netflix, on peut mentionner Pax Massilia, Tapie, Braqueurs, Family Business, Dérapages, Lupin mais aussi des documentaires comme L’affaire Bétencourt, L’affaire Fourniret ou Johnny par Johnny. Prime Video n’est pas en reste avec son désormais incontournable programme d’humour LOL, qui rit sort. Mais il y a aussi Alphonse, Salade grecque, Orelsan et Miskina. Du côté de Disney+, les séries récentes produites en France sont moins nombreuses que pour Netflix, mais le studio est en train de monter en puissance régulièrement. Parmi ses séries récentes on trouve : Week end Family, Oussekine, Soprano, Irrésistible, Les Amateurs ou Parallèles.

 

Des retombées pour la filière française

Au-delà de l’engagement des plates-formes dans le financement de la production via leurs obligations qui se chiffrent à plusieurs centaines de millions d’euros par an, au-delà de la contribution de ces mêmes plates-formes à la TSV (taxe sur la vidéo) collectée via le fonds de soutien du CNC, le fait de produire des séries en France injecte des milliers d’heures de travail dans tous les métiers de l’audiovisuel, des auteurs et réalisateurs, aux techniciens de plateau en passant par les laboratoires techniques, mais aussi aux agences média qui diffusent les campagnes de publicité des streamers. Par exemple, au cours du deuxième trimestre 2023, 99 millions d’euros ont été investis dans la promotion des plates-formes de SVOD en France. 22 millions d’euros sont investis dans la promotion de séries, qui représentent 62 % des contenus promus. Prime Video est l’annonceur principal en matière de contenus avec 22 % des spots publicitaires et 28 % du total des investissements, devant Netflix (12 % des spots et 22 % des investissements) et Disney+ (16 % des spots et 14 % des investissements).

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #55, p. 130-132