Netflix, Amazon, Apple, Disney développent de plus en plus de séries dont les tournages se déroulent sur le vieux continent. La montée en puissance des plates-formes de streaming en Europe redynamise la création de studios de tournage.
L’histoire des studios de tournage s’est construite avec le cinéma, de Pinewood au Royaume-Uni à Cinecitta en Italie, en passant par les studios de la Victorine à Nice, ceux de Babelsberg en Allemagne et plus récemment la Cité du Cinéma à Paris. Mais la relance de la construction de nouvelles capacités de tournage se fait maintenant à l’initiative des services de streaming. À ce titre, plusieurs projets ont récemment vu le jour, principalement avec Netflix et Amazon.

L’Espagne, le nouveau hub de Netflix
Depuis son ouverture en 2019, Tres Cantos (au Nord de Madrid) a doublé sa capacité de production et propose désormais dix plateaux et un espace polyvalent réparti sur plus de 22 000 mètres carrés incluant des bureaux de production, des espaces de maquillage et de coiffure, un vestiaire, des salles de post-production. Afin de faciliter la production de ses propres séries et films, Netflix a ouvert en 2022, des studios de postproduction, proche des plateaux de tournage, offrant aux créateurs une technologie de pointe.
Ce hub européen de production audiovisuelle propose le premier système de montage à distance en Espagne (avec trente nouvelles salles qui permettront aux techniciens de travailler plus facilement sur des projets depuis n’importe où en Espagne ou en Europe), en plus du premier laboratoire de post-production implanté dans le cloud Netflix à l’échelle mondiale.

Les nouveaux plateaux sont dimensionnés de telle sorte à pouvoir accueillir des tournages d’exception : 12 mètres de haut, 1 200 à 2 000 mètres carrés au sol, rendant possible la construction de décors sur plusieurs étages. À cela s’ajoutent le fait que l’Espagne dispose d’équipes techniques performantes, mais aussi offre une fiscalité particulièrement avantageuse de l’ordre de 30 %. Ce qui faisait dire au ministre de la Culture espagnol, Miquel Iceta lors de l’ouverture des nouveaux plateaux : « Nous sommes fiers d’être les premiers à voir, dans notre pays, la construction d’un macro-studio. On essaie d’encourager la présence de grandes plates-formes et de grandes boîtes de production dans notre pays. Nous essayons pour cela d’éviter une fiscalité punitive. Je veux remercier Netflix d’avoir choisi notre pays, et nous espérons ne pas les décevoir. »
Pas étonnant que Netflix ait décidé d’y tourner une partie de ses programmes espagnols destinés au marché international : Élite, La nuit sera longue, Valeria, Nous étions des chansons, Criminal : France, La casa de papel, Bienvenidos a Edén, Sous les palmiers, ma mère, À travers ma fenêtre et Moi, Georgina.

Shepperton, un accord à long terme pour Netflix
Mais Netflix a des besoins importants pour ses tournages en anglais, ce qui s’est traduit fin 2021 par l’extension de ses accords avec les studios de Shepperton. Ce nouvel accord à long terme se traduit par l’agrandissement de la surface des studios, le nouveau développement totalisant environ 93 000 mètres carrés de nouveaux locaux de production et comprenant dix-sept scènes sonores supplémentaires, s’ajoutant aux quatorze existant déjà. La construction devrait être achevée courant 2023. On ne sait pas quelle surface Netflix occupera, mais c’est à son initiative que l’agrandissement des moyens de tournage a été prise par les dirigeants de Pinewood Group. C’est ici que Netflix a tourné The Witcher et The Crown.
Paris reste dans la course
Il y a dix ans, Besson a créé les Studios de Paris pour concurrencer Pinewood au Royaume-Uni, Babelsberg en Allemagne et Cinecitta en Italie. Connu sous le nom de Cité du Cinéma, cet emplacement situé à Saint-Denis avait pour ambition de redorer le blason français en matière de studio de tournage, car l’époque dorée des studios de Billancourt avait pris fin en 1995, après l’incendie de 1992 et la destruction des studios trois ans plus tard. Le site des Studios de Paris, qui compte neuf plateaux de tournage sur une superficie de 11 000 mètres carrés, est régulièrement utilisé par Netflix pour le tournage de plusieurs programmes, les plus connus étant Emily in Paris et Murder Mistery 2. Et si Paris n’offre pas les surfaces de tournage de ses voisins britannique et espagnol, Paris offre le plus grand studio à ciel ouvert d’Europe, sa ville : Emily in Paris, Lupin, Nouveaux Riches ont été tournés dans les rues de la capitale.
Amazon, l’ogre du streaming
Amazon Prime Video a conclu début 2022 un contrat à long terme de plusieurs millions de livres avec Shepperton Studios pour l’utilisation exclusive de nouvelles installations de production dans les studios du Surrey pour de futures séries télévisées et productions cinématographiques originales. Comme son principal concurrent Netflix, les équipes de Jeff Bezos misent sur les studios londoniens pour tourner ses nouvelles séries.
Si Amazon renforce sa présence au Royaume-Uni, c’est parce que le géant du e-commerce y tourne de nombreux programmes, parmi lesquels le thriller The Devil’s Hour, Jungle, une série dramatique, The Rig, une série dramatique sur les plates-formes pétrolières, et la comédie dramatique Mammals. Les séries mondiales d’Amazon telles que Citadel, The Power, Anansi Boys et Good Omens saison 2 sont également tournées au Royaume-Uni. L’année dernière, Amazon Studios a annoncé que la deuxième saison de sa prochaine série sur Le Seigneur des anneaux, The Rings of Power, serait tournée au Royaume-Uni.
En additionnant tous ces projets d’extension, ce sont donc 450 000 mètres carrés de plateaux, d’ateliers et de bureaux que le groupe Pinewood va ajouter pour atteindre au final une surface de 1,2 million de mètres carrés de nouveaux espaces. Grâce aux streamers, les studios Shepperton comprendront trente et un plateaux spécialement construits, ce qui en fera le deuxième plus grand studio au monde.

Des studios au plus proche du public et des professionnels
Disney, Warner ou Apple utilisent les studios existants sans pour autant afficher les mêmes ambitions que Netflix et Amazon. Et cela se comprend aisément : les grands studios américains ont l’habitude de concevoir leurs films à partir d’Hollywood, dans une vision centralisée de leur business. Alors que les streamers misent plutôt sur une vision décentralisée de leurs productions afin de mieux coller aux attentes du public.
Dans cette bataille, la France jouit d’une situation un peu particulière pour deux raisons au moins :
- d’une part la transposition de la directive SMAD oblige les streamers à investir plusieurs centaines de millions d’euros dans la production les incitant à produire localement
- et d’autre part le plan « France 2030 » positionne le développement des studios de tournage comme une priorité stratégique pour la France.
L’effet de ces deux mesures devrait pousser les streamers à intensifier leur présence en France et à investir dans des structures de tournage plus importantes car pour l’instant, la France reste largement à la traîne de ses voisins européens. En effet, Montpellier est devenue un lieu stratégique pour les tournages, mais sans les streamers puisque les plateaux sont principalement utilisés pour des productions télévisuelles comme Candice Renoir, Tandem ou Un si grand soleil. Avec l’extension des capacités de tournage locales – puisque les studios de cinéma, appelés Pics Studios, devraient voir le jour en 2024 à Saint-Gély-du-Fesc sur une zone de trente hectares dont dix seront destinés au plateau de tournage – Karim Ghiyati, le directeur d’Occitanie Films, pense que ces nouvelles capacités devraient attirer des plates-formes comme Netflix ou Amazon.
Mais il ne faut pas se tromper de stratégie, car au-delà des plateaux et backlots, les streamers sont à la recherche d’une offre de prestations de services hyper complète ; ce que les studios anglais ont, en proposant de véritables pôles audiovisuels regroupant plusieurs dizaines de prestataires – hôtels, restaurants, location de matériels divers, stocks de décors, de costumes, d’accessoires – ainsi qu’une multitude de professionnels ultra qualifiés. À l’heure des streamers, il n’est donc pas suffisant de proposer de simples hangars gigantesques en périphérie de grandes villes, il est indispensable de satisfaire les exigences multiples des Netflix, Amazon, Apple and Co…
Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #52, pp. 118-120