Les Studios de Marseille, une nouvelle ère pour la postprod

 

Avec la relance de la fiction française et la montée en puissance des productions régionales, les Studios de Marseille connaissent un nouveau souffle. À travers un important chantier de modernisation et d’extension, la structure a doublé sa capacité de postproduction, s’appuyant sur des partenaires techniques solides comme CTM et, tout en intégrant des solutions logicielles innovantes : Avid Nexis serie F, MediaCentral, Limecraft ou encore Cinetwork. Ce projet de grande ampleur vise à répondre aux exigences croissantes des séries quotidiennes et des productions multidiffuseurs, comme Tout pour la lumière, diffusée à la fois sur TF1 et Netflix.

Pour évoquer la genèse du projet, les choix techniques et les enjeux humains qui l’accompagnent, Mediakwest a rencontré Virginie Izard, directrice générale des Studios de Marseille et directrice de postproduction des séries Plus belle la vie et Tout pour la lumière, ainsi que Dominique Buovac, directeur technique de Studios Post & Prod à Sète.

 

Genèse du projet et extension des infrastructures

 

Comment est née cette refonte des Studios de Marseille et quels en étaient les objectifs principaux ?

Virginie Izard : Studios de Marseille a su relever le défi d’accompagner le démarrage de « Plus belle la vie, encore plus belle ». L’idée était de capitaliser sur cette infrastructure existante pour y adosser une seconde chaîne de postproduction, dédiée à une autre série. Nous avons donc étendu le nombre de salles de montage, étalonnage, enrichi les salles de montages musiques, les capacités d’ingest et la plate-forme technique. Ce modèle s’inspire de ce que nous avons fait à Sète où Studio Post & Prod gère la postproduction de Demain nous appartient et Ici tout commence. À Marseille, il fallait pouvoir absorber la fabrication de 90 épisodes d’une nouvelle série, tout en maintenant le flux de Plus belle la vie, encore plus belle.

Nous avons dimensionné le dispositif sans forcément passer par une phase d’audit complète : l’enjeu était d’être opérationnels rapidement. Nous avons choisi de nous concentrer sur les salles de montage, les postes techniques et la plate-forme d’ingest, tout en nous appuyant sur le réseau d’auditoriums marseillais déjà existants, notamment Studio Garlaban, Slash et Label42.

 

Le tournage des 90 épisodes était à proximité de la postproduction, renforçant les liens et les synergies entre les équipes. © DR

 

En termes de capacité, cela représente combien de salles ?

V.I. : Nous avons ajouté neuf salles de montage et quatre postes techniques à une base de douze salles existantes. Les postes techniques regroupent l’ingest, le transfert, le transcodage et l’exploitation, des fonctions essentielles dans le workflow d’une quotidienne. Cette plate-forme assure les allers-retours permanents entre les étapes de montages, le mixage, les plateaux de tournage, les validations, les effets spéciaux et la livraison PAD.

 

Architecture technique et solutions logicielles

 

Pouvez-vous détailler la configuration mise en place, notamment autour du Nexis et de MediaCentral ?

Dominique Buovac : Nous disposions déjà d’un système Avid Interplay/MediaCentral et d’un stockage Nexis de 250 To. L’approche a été de conserver cette infrastructure tout en la dupliquant partiellement pour accueillir la nouvelle série. Nous avons ajouté une base de données distincte pour la gestion indépendante des deux fictions, et opté pour des baies Avid Nexis série F, plus récentes, compatibles et performantes que les séries E utilisées auparavant. Le choix d’une architecture mutualisée permettait de maintenir la cohérence tout en augmentant la capacité et la fiabilité du système.

 

Quels bénéfices concrets en termes de performance et de fiabilité ?

Dominique Buovac : Nous restons sur une base éprouvée, mais plus robuste. Le vrai défi était de mutualiser un outil existant et de le rendre opérationnel pour deux séries simultanées aux workflows différents. Nous avons également renforcé la redondance et la configuration réseau, notamment au niveau des switches, afin de garantir la continuité de service en cas de panne.

 

Une nouvelle série et un chantier complexe

 

Quelle est la série concernée par cette nouvelle installation ?

V.I. : Il s’agit de Tout pour la lumière, une série de 90 épisodes tournée sur cinq mois, entre La Ciotat et les Studios de Marseille, notamment sur le plateau historique du « Mistral » de Plus belle la vie, un studio intérieur de 1 000 m² entièrement réaménagé pour l’occasion. En parallèle du déploiement de la postproduction, nous avons conduit un important chantier de réaménagement des studios et des loges. Le principal défi pour nos équipes a été de maintenir l’activité, tout en évoluant au cœur des travaux, avec des machines déplacées dans le nodal et des interventions BTP quotidiennes.

 

Ingest et gestion des rushes

 

Comment s’organise la chaîne d’ingest entre le tournage et la postproduction ?

V.I. : Sur Plus belle la vie, nous tournons avec des Arri Alexa 35 et des Cantar pour le son. Sur Tout pour la lumière, nous utilisons des Sony Burano et des enregistreurs Scorpio de Sound Devices. Les rushes sont rapatriés physiquement sur le site, sauvegardés puis ingérés immédiatement. Nous nous appuyons sur la solution Limecraft, qui automatise et sécurise cette étape. Pour chaque production, nous développons des spécifications dédiées afin d’adapter les flux à ses besoins. C’est un vrai soutien logistique.

 

Et pour le transcodage ?

V.I. : C’est également Limecraft qui gère le transcodage, en interface avec Cinetwork, notre plate-forme interne de production. Cinetwork centralise toutes les données de tournage (scripts, plans de travail, décors, etc.) et nous permet d’y déposer les dailies en temps réel. Grâce à un développement conjoint entre Limecraft et Cinetwork, les rushes encodés deviennent directement accessibles aux réalisateurs et producteurs. Ce lien direct entre tournage et postproduction facilite la validation des séquences, tout en réduisant les manipulations humaines sources d’erreurs.

 

Le temps de fabrication d’un épisode prend en moyenne cinq semaines. © DR

Automatisation et fiabilité des workflows

 

Comment Limecraft s’intègre-t-il à MediaCentral ?

V.I. : Limecraft se synchronise avec Avid Interplay, en important automatiquement les nomenclatures et métadonnées issues du tournage. Le nommage des clips suit celui de l’ingestion, ce qui simplifie énormément le travail du laboratoire. Les opérations fastidieuses de renommage manuel sont remplacées par une vérification des concordances – un contrôle qualité plutôt qu’une manipulation répétitive.

 

Quels gains concrets avez-vous observés ?

D.B. : C’est un gain de temps, de sécurité et de fiabilité. Les techniciens se concentrent désormais sur le contrôle et la correction des éventuelles erreurs automatiques. Leur rôle devient plus valorisant : ils ne sont plus de simples exécutants, mais des opérateurs garants de la qualité des données.

 

Délais de production et diffusion multiplateformes

 

Quelle est la durée entre l’arrivée des rushes et la diffusion à l’antenne ?

V.I. : Le délai global est d’environ huit semaines. Nous commençons le montage deux semaines après le tournage, le temps de constituer des épisodes complets. La fabrication d’un épisode prend en moyenne cinq semaines, jusqu’à la livraison PAD pour diffusion, sur TF1 et Netflix.

 

Cette double diffusion a-t-elle complexifié le processus ?

V.I. : Non. Elle nous a forcé à fonctionner différemment. C’est une première pour nos diffuseurs comme pour nous : un tel partenariat entre TF1 et Netflix. Nous avons donc dû nous adapter à ce nouveau mode de fonctionnement, gagner en agilité et bâtir un workflow encore inexistant, afin de répondre au mieux aux attentes et à l’exigence de chacun. Ce fut un challenge stimulant pour tous les membres de l’équipe : concilier deux visions pour livrer un programme cohérent et satisfaisant pour tous.

 

Neuf salles de montage et quatre postes techniques ont complété les équipements existants. © DR

Montage à distance et validations collaboratives

 

Avez-vous eu recours au travail à distance ou à des systèmes de validation en ligne ?

V.I. : Oui. Dès les premières semaines, nous avons dû multiplier les validations, contrairement à un workflow de quotidienne classique. C’est un lancement de série et donc cela demande plus de temps et de moyen, chacun avait à cœur de proposer les meilleures versions d’épisode. Pour cela, CTM nous a fourni quatre stations supplémentaires, créant des salles virtuelles de montage destinées aux validations multiples. De plus, Cinetwork permet de déposer les montages finalisés et d’ouvrir un accès direct à TF1 et Netflix, qui peuvent commenter ou annoter l’image. Ces retours sont ensuite intégrés automatiquement dans Interplay, afin que les monteurs disposent des remarques de la production sans rupture de flux.

D.B. : Cet outil est utilisé dans plusieurs entités du groupe TF1. Développé initialement pour Demain nous appartient, il s’est imposé comme un outil clé, notamment pour les productions au planning très dense. Au-delà du quotidien, il reste pertinent pour tout projet nécessitant des validations multiples et une coordination fine entre équipes de tournage et postproduction.

 

CTM, un partenaire clé du déploiement

 

Comment s’est construite la collaboration avec CTM ?

V.I. : J’ai eu la chance d’être épaulée par Dominique Buovac, dont l’expertise technique a été précieuse, notamment pour la rédaction des cahiers des charges et la coordination du chantier. CTM nous avait déjà accompagnés en 2023 pour la relance de Plus belle la vie et connaissait parfaitement notre infrastructure. Ils ont assuré l’ingénierie et la mise en place du nouveau Nexis, tandis que Odimage intervenait sur le câblage du nodal. Le tout, dans un contexte de production continue, sans jamais interrompre les flux.

D.B. : CTM s’était engagé à garantir zéro arrêt de production, et ils ont tenu parole. Intégrer de nouveaux Nexis, installer de nouvelles bases de données et mettre à jour les systèmes sans interruption, c’était un véritable tour de force. Les travaux ont débuté en janvier, pour un tournage en mars et une diffusion en juin. Les livraisons de matériel ont connu quelques aléas, mais les délais ont été globalement respectés.

 

Un chantier technique et architectural

 

Quelle a été l’ampleur du chantier ?

V.I. : Nous avons ajouté 150 m² à la postproduction, passant de 300 à 450 m². Pour minimiser les perturbations, nous n’avons ouvert les murs reliant l’ancienne et la nouvelle zone qu’à la fin du chantier. Les différentes équipes – câblage, électricité, aménagement – ont travaillé en parallèle, souvent très tôt le matin, pour respecter le calendrier.

D.B. : L’objectif principal – aucun arrêt de production – a été pleinement atteint. C’est remarquable compte tenu de la complexité du chantier et du calendrier très serré. Le tout, alors que les équipes de tournage et de postproduction continuaient leur activité quotidienne.

 

Positionnement sur le marché et ancrage régional

 

Comment positionnez-vous aujourd’hui les Studios de Marseille dans le paysage français de la postproduction ?

V.I. : Nous sommes une société de postproduction très chanceuse : héberger une ou deux quotidiennes garantit une activité soutenue et un excellent taux d’occupation des salles. Être basés à Marseille est un atout : le territoire est dynamique, même si une partie du marché reste encore très centralisée à Paris. Beaucoup de productions tournent ici mais remontent à Paris pour la postproduction, souvent par habitude. Pourtant, nous avons ici les moyens techniques et les compétences humaines nécessaires capables de travailler en 4K et HDR sans problème.

V.I. : Les séries quotidiennes sont de formidables accélérateurs de formation. Elles permettent de développer rapidement des savoir-faire en tournage et en postproduction. Aujourd’hui, nous disposons d’un vrai vivier de talents à Marseille, Montpellier et Sète : étalonneurs, chefs opérateurs, ingénieurs du son… De plus en plus de professionnels s’installent dans le Sud, ce qui renforce l’écosystème local. La proximité entre tournage et postproduction favorise les échanges : un chef opérateur peut passer voir ses images le soir même, discuter avec les étalonneurs, ajuster ses choix… Cette cohésion entre les équipes est précieuse et rare dans le milieu.

 

Perspectives, évolutions et place de l’IA

 

Quelles sont les prochaines étapes pour les Studios de Marseille, sur le plan technique et éditorial ? Et quelle place donnez-vous à l’intelligence artificielle ?

V.I. : L’IA est un sujet que nous abordons avec prudence et éthique. Nous menons une veille active pour identifier les outils susceptibles d’améliorer la productivité ou la qualité, sans jamais remplacer l’humain. Nous privilégions les IA non génératives, comme les plug-ins de Pro Tools pour le denoising ou la clarté des voix. En revanche, nous excluons totalement toute utilisation visant à générer des voix ou à imiter les comédiens. Nous avons la chance de les avoir sur place, disponibles pour les postsynchros, il n’y a donc aucune justification à les remplacer. Le cœur du métier reste humain : la technologie doit être un soutien, pas un substitut.

 

Bilan et perspectives

 

Quel bilan tirez-vous de la collaboration avec CTM et de ce projet dans son ensemble ?

D.B. : Le bilan est très positif. CTM a respecté les délais et les contraintes techniques malgré les aléas d’approvisionnement. L’objectif – une mise en production sans interruption – a été atteint. C’est une réussite collective qui démontre que la postproduction de fiction dans le Sud est non seulement possible, mais compétitive.

V.I. : Exactement. Et au-delà de cette réussite, c’est une dynamique qui s’installe : une deuxième saison de Tout pour la lumière est envisagée, et pourquoi pas une troisième série à venir. Vive la fiction, vive la postproduction dans le Sud ! Il y a ici des compétences solides, des infrastructures performantes et une vraie envie de faire.

 

SOLUTIONS MISES EN ŒUVRE PAR CTM POUR LES STUDIOS DE MARSEILLE

  • Avid Nexis Série F : stockage SAN collaboratif hautes performances
  • Avid MediaCentral | Production Management : orchestration de la production, gestion des assets Avid
  • Automatisation du transcodage basé sur Moteur de Workflow Telestream

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #64, p.42-45

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