You are currently viewing Subventions et IA, la course folle ?
Le CNC étudie l’évolution de l’IA dans le cinéma, l’animation et le JV. Après plusieurs conférences sur le sujet, il était présent en février dernier lors du Production Forum pour parler d’Intelligence Artificielle et création. © DR

Subventions et IA, la course folle ?

 

La médiatisation des logiciels basés sur cette technologie, principalement sur l’IA générative, s’est principalement faite autour d’outils directement ou indirectement liés aux ICC : génération d’images, de vidéos ou de musiques. Cette transformation a été accompagnée d’une augmentation des appels à projets, des dispositifs de financement, à la fois publics et privés, destinés à soutenir le développement de nouvelles technologies appliquées au cinéma et à l’audiovisuel. Comment les professionnels du secteur peuvent-ils identifier et accéder aux aides disponibles ? Quels sont les impacts économiques de cette multiplication des financements sur les entreprises développant des outils d’IA ? Ces subventions permettent-elles d’assurer un développement durable des innovations ou risquent-elles d’alimenter une bulle technologique et spéculative ?

 

Dispositifs de financement dédiés à l’IA dans les ICC

L’examen des dispositifs de financement existants, tant en France qu’à l’international, permet de mieux comprendre les dynamiques actuelles de soutien à l’innovation en IA dans le secteur audiovisuel. Ces subventions prennent des formes variées, allant du soutien aux start-up spécialisées aux aides à la production intégrant l’IA dans les processus de création. En parallèle, l’impact économique de l’augmentation des aides interroge sur la viabilité des modèles économiques des entreprises impliquées.

L’étude des opportunités et des risques liés à cette multiplication des financements éclaire les stratégies à adopter par les professionnels du cinéma et de l’audiovisuel souhaitant tirer parti de ces nouvelles ressources.

L’adoption croissante de l’intelligence artificielle dans le domaine du cinéma et de l’audiovisuel s’explique par les nombreuses applications qu’elle permet. L’IA intervient désormais à toutes les étapes de la production, de l’écriture du scénario à la postproduction. Selon une étude menée par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) en avril 2024, intitulée « Quel impact de l’IA sur les filières du cinéma, de l’audiovisuel et du jeu vidéo ? », près de la moitié des professionnels du secteur, qu’ils soient réalisateurs, monteurs ou scénaristes, ont expérimenté les outils d’intelligence artificielle dans leur travail, et 80 % d’entre eux continuent de les utiliser, au moins ponctuellement.

Les bénéfices observés sont multiples : automatisation des tâches répétitives, réduction des coûts de production, stimulation de la créativité et optimisation des décisions commerciales. Une disparité des besoins en IA s’était dégagée : certains professionnels dont le travail repose sur la modélisation d’objets en 3D ou ayant recours à de nouvelles technologies, comme les VFX ou plus globalement les métiers de la postproduction, sont plus touchés. Les autres utiliseront plutôt l’IA comme un outil d’assistance, même si quasiment toute la chaîne de production est impactée, à l’exception pour le moment de l’exploitation.

Face à cette adoption rapide, les pouvoirs publics et les acteurs privés ont multiplié les initiatives de soutien. En France, plusieurs dispositifs permettent de financer le développement et l’intégration de technologies d’IA dans le domaine audiovisuel. Le CNC, bien qu’il ne propose pas d’aides spécifiquement dédiées aux projets intégrant l’IA, finance certaines initiatives à travers le Fonds Expériences Numériques, l’Aide aux Techniques d’Animation et l’Aide aux Moyens Techniques, comme cela a été présenté au RADI RAF 2024 par Magalie Jammet, chargée de mission ATA et Thomas Grosperrin, chargé de mission Aide aux Moyens Techniques et Production Numérique au CNC. Ces dispositifs permettent d’accompagner les entreprises dans la mise en œuvre de solutions innovantes, notamment en matière de production numérique et d’effets spéciaux.

 

Bpifrance finance les entreprises innovantes

Bpifrance joue également un rôle central dans le financement des start-up, développant des outils d’intelligence artificielle. La Subvention Innovation Créative – Axe French Touch propose un soutien financier pouvant atteindre 50 000 euros pour des projets innovants en phase de faisabilité. D’autres programmes, comme le concours i-PhD et le concours i-Nov, s’adressent aux chercheurs et aux entreprises de la deeptech afin d’encourager le développement de technologies de rupture.

 

Europe Créative est le programme de l’Union européenne dédié aux secteurs culturels, créatifs et audiovisuels

Au niveau européen, le programme Europe Créative, doté d’un budget de 2,44 milliards d’euros pour la période 2021-2027, soutient les industries culturelles et créatives en favorisant l’innovation numérique et la collaboration transnationale. Le volet MEDIA de ce programme finance des initiatives favorisant l’intégration des technologies émergentes, y compris l’intelligence artificielle, dans les productions audiovisuelles. Ce dispositif encourage notamment les collaborations entre les entreprises technologiques, les studios de production et les distributeurs.

 

Runway se lance dans la subvention des ICC

À l’échelle internationale, les initiatives privées se multiplient également. La start-up Runway, spécialisée dans la génération d’images et de vidéos par intelligence artificielle, a ainsi lancé un fonds de 5 millions de dollars destiné à cofinancer des films exploitant ses technologies. Cette initiative vise à encourager l’adoption des outils IA dans l’industrie cinématographique et à favoriser l’émergence de nouvelles formes de narration.

De leur côté, les grands studios hollywoodiens, à l’image de Lionsgate, commencent à investir massivement dans le développement de modèles IA personnalisés pour optimiser leurs processus de production.

 

Impact économique de la multiplication des financements dédiés à l’IA dans les ICC

L’augmentation des subventions et des financements en faveur de l’intelligence artificielle a permis l’émergence d’un écosystème dynamique composé de start-up, de laboratoires de recherche et de studios de production exploitant ces technologies. Les entreprises spécialisées dans le développement d’outils d’IA appliqués au cinéma se sont multipliées, proposant des solutions de scénarisation assistée, de montage automatisé ou encore de génération d’effets spéciaux. Des entreprises telles que Largo.ai et Cinelytic développent des algorithmes permettant de prédire le succès commercial des films en analysant des données issues du box-office et des plates-formes de streaming.

Cependant, cette expansion rapide soulève plusieurs interrogations sur la pérennité du modèle économique des entreprises bénéficiant de ces financements. L’accès à des subventions importantes a permis à de nombreuses start-up de voir le jour, mais la viabilité financière de ces entreprises repose encore largement sur le soutien public et l’investissement privé. La question de la rentabilité des outils développés demeure cruciale, car si certaines technologies trouvent rapidement un marché, d’autres peinent à s’imposer face à la concurrence des géants de la tech tels que Google, OpenAI, Adobe ou Nvidia.

La concentration du marché représente également un enjeu majeur. Si les subventions permettent d’encourager l’innovation et de soutenir les jeunes entreprises, elles ne garantissent pas une répartition équitable des ressources. Les grandes entreprises technologiques captent une part importante des financements et dominent le développement des infrastructures IA. Cela risque de limiter la diversité des acteurs et de freiner l’émergence de solutions alternatives.

 

Défis et perspectives pour les professionnels du cinéma face à l’IA et aux subventions associées

Dans ce contexte, les professionnels du cinéma doivent adopter une approche stratégique pour intégrer l’intelligence artificielle dans leurs productions et tirer parti des opportunités de financement. Une première étape consiste à clarifier les besoins réels en matière d’IA. L’enjeu est d’évaluer si l’intelligence artificielle constitue une réelle valeur ajoutée ou si elle représente un investissement opportuniste motivé par l’accès aux subventions.

La navigation dans l’écosystème des financements nécessite également une analyse approfondie des différents dispositifs existants. L’identification des appels à projets les plus pertinents et la constitution de partenariats avec des chercheurs ou des entreprises technologiques spécialisées augmentent les chances d’obtenir un soutien financier. Par ailleurs, la prise en compte des évolutions réglementaires est essentielle, notamment en ce qui concerne la propriété intellectuelle des œuvres générées par intelligence artificielle. La question de la transparence des données utilisées pour entraîner ces modèles et les implications en matière de droit d’auteur font l’objet de nombreux débats au sein des instances européennes.

L’intégration croissante de l’IA dans le cinéma ouvre des perspectives inédites, mais soulève également des défis majeurs. Si les subventions actuelles permettent d’accélérer l’innovation, elles doivent être accompagnées d’une réflexion sur la soutenabilité des modèles économiques et l’impact à long terme sur les métiers du secteur. L’équilibre entre soutien public, rentabilité commerciale et préservation des savoir-faire traditionnels constituera un enjeu clé pour l’avenir de l’industrie cinématographique.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #61, p.90-91