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Le travail sous l’ère Zoom. © Charles Deluvio on Unsplash

Transition numérique et crise sanitaire : comment la France s’adapte et prépare l’après ?

 

 

Les enjeux de la production à distance…

En 2020, la priorité du CNC dans le périmètre des mutations technologiques s’est axée sur les enjeux de connectivité et de production à distance, ceci pour répondre en urgence aux contraintes du confinement. Si certaines sociétés de postproduction étaient déjà familières de ces modes de travail elles ont dû passer à une vitesse supérieure avec degrés de transition très divers…

« Beaucoup d’acteurs de la postproduction et de l’animation travaillaient encore dans une logique de déploiement d’espaces numériques en local avec des artistes venant travailler dans des bunkers physiques et virtuels… Ces organisations ont alors dû développer des modèles hybrides avec une collaboration distante qui observe une sécurisation des contenus. Les sociétés qui mobilisaient des ressources dans des datas centers distants y étaient un peu préparées mais pas les entreprises qui assuraient leur sécurité en se coupant simplement des réseaux Internet », souligne Gilles Gaillard, président de la commission de soutien financée aux industries techniques du CNC.

À la question « Comment vous êtes-vous adapté et avez-vous continué à travailler quasiment comme avant ? », Margaux Durand-Rival, superviseuse VFX chez Les Androïds Associés, répond : « Chez les Androïdes Associés on fait de la prévisualisation, ce qui nous amène à travailler en amont des tournages pour préparer les animations et pour le layout 3D. Lorsque la crise est arrivée, toute notre activité liée au cinéma s’est arrêtée d’un coup, mais notre activité de layout pour le cinéma d’animation et pour les trailers de jeux vidéo a continué. On s’est donc réorienté vers ce secteur : nous avions la chance de produire du layout à l’international pour de gros studios d’animation aux États-Unis ou dans différents pays d’Europe depuis longtemps. Le travail à distance était donc relativement familier, notamment les échanges par Zoom entre les réalisateurs et les équipes. Tout cela n’a pas changé fondamentalement notre approche hormis le fait qu’il a fallu donner les moyens à tous de travailler depuis chez soi. Il y a quatre ou cinq ans, ça aurait été beaucoup plus complexe mais le fait que maintenant la fibre soit généralisée change énormément les choses… Tout est arrivé à un moment où c’était possible… ».

« Chez nous, nous avons basculé du présentiel au travail à la maison en quarante-huit heures pour 80 % de nos effectifs et en trois semaines pour celles et ceux pour lesquels il était plus difficile de mettre en place une solution technique », mentionne pour sa part Guillaume de Fondaumière, directeur général délégué de Quantic Dream.

 

Vers une nouvelle culture d’entreprise ?

Dans l’animation, à l’issu du premier confinement, beaucoup de collaborateurs ont formulé leur désir de ne plus revenir au studio. Ils ont trouvé un rythme et une façon de travailler et parfois se sont même éloignés des centres-villes.

« Au final, il y a beaucoup de points positifs à tirer de cette situation. Toutefois, le fait d’être enfermé chez soi tous les jours devant son ordinateur peut parfois affecter la santé mentale. Il faut donc opter pour un compromis avec des jours en présentiel pour faire des rencontres, retrouver l’équipe et réorganiser le travail », estime Margaux Durand-Rival.

« Cela fait un an que l’on travaille de cette manière avec des points positifs mais aussi des choses qui ne fonctionnent absolument pas du point de vue humain… Il faut réinventer notre manière de travailler afin de trouver un meilleur équilibre entre la vie professionnelle et la vie personnelle », souligne Guillaume de Fondaumière.

Gilles Gaillard abonde dans ce sens : « Si les collaborateurs peuvent désormais travailler n’importe où, le système ne convient pas à tout le monde et l’on peut se poser la question de ce qu’est l’esprit d’entreprise et comment le maintenir… Notamment, comment procéder pour animer une communauté qui travaille devant son ordinateur ? On peut imaginer plusieurs scénarios possibles : personnellement celui qui m’intéresse le plus c’est de parvenir à différencier les moments communs et collectifs, les moments pour lesquels il y a vraiment besoin d’être ensemble pour produire quelque chose et l’autre rythme, dans lequel chacun participe à une contribution qui s’ajoute aux autres ».

La nouvelle organisation questionne aussi au niveau de l’équité entre les collaborateurs comme le souligne Guillaume de Fondaumière : « Avant nous avions l’habitude de proposer à tous nos salariés les mêmes conditions, avec beaucoup de confort dans nos locaux [ndlr : chez Quantic Dream, près de 20 % des locaux sont des espaces de détente]. Le télétravail a révélé des cas d’isolement chez les plus jeunes qui étaient moins bien équipés chez eux. Les chargés de famille ont pour leur part exprimé des difficultés à travailler à la maison. Aujourd’hui, vu les diversités de situation, nous ne pouvons plus suggérer les mêmes modes de fonctionnement pour tous. Or, cela peut poser un problème car certains peuvent percevoir de l’injustice dans un fonctionnement au cas par cas, il s’agit là d’une nouvelle difficulté pour l’employeur ».

L’organisation basée sur le télétravail questionne aussi beaucoup sur le transfert de compétences : « Comment faire du mentoring ? Avant, on installait un nouvel artiste à côté d’un senior pour qu’il lui explique le pipeline et le travail à faire… Quand on fait rentrer une nouvelle personne dans une entreprise, elle doit faire ses preuves : lorsqu’elle est à distance et qu’on ne l’a connaît pas, elle a souvent peur d’appeler sur Zoom ou sur Skype pour demander de l’aide… Je sens chez les étudiants une angoisse profonde : certains n’arrivent pas à faire de stage et ceux qui en font se retrouvent jugés uniquement sur leur travail. Je pense qu’il y a ici un problème à résoudre de toute urgence », alerte Margaux Durand-Rival.

Ces témoignages mettent en lumière des problématiques d’encadrement qui obligent les managers et responsables de projets à penser de nouvelles manières de diriger les équipes sans passer leur temps au téléphone ou en visioconférence.

Ce type d’organisation pose aussi des questionnements qui vont au-delà du management d’individus. Il interroge aussi sur la réglementation, les limites de l’internationalisation et les possibilités de recrutement dans le monde entier, la question des salaires… Si les collaborateurs habitent dans des endroits où la vie est moins chère doivent-ils être payés à l’identique ? Et si l’on embauche ses collaborateurs au bout du monde, la mécanique des crédits d’impôt reste-t-elle légitime ?

 

Les nouvelles habitudes de travail, un Graal écologique ?

La crise sanitaire a aussi accéléré les transferts de flux physiques vers des flux dématérialisés, un processus qui initie une étape importante au niveau environnemental et ouvre la voie de nouvelles réflexions… Comme le souligne Gilles Gaillard, « si six cents personnes ne prennent plus leur voiture tous les jours, l’impact écologique est évidement colossal ». Les sociétés de demain ou la façon dont nous accepterons de transformer nos sociétés doivent tenir compte de cette réalité.

« Les spécifications de Zoom mentionnent que, pour une visioconférence, il faut une bande passante de 1,5 mégabit par seconde. Si l’on fait une visioconférence à six personnes, chacune avec un écran et un ordinateur de bureau, l’empreinte carbone par personne est a priori de 3,77 grammes pour une heure en HD. Pour référence, une voiture émet en moyenne 138 grammes de CO2 par kilomètre », commente Benoît Ruiz, expert environnemental chez Workflower qui nous ouvre de nouvelles perspectives : « Les déplacements et les voyages ne reprendront pas comme avant en raison de leur coût carbone et financier. Le numérique apporte même des solutions pour limiter les déplacements de tournage ».

 

De nouvelles approches de tournage et des frontières qui s’estompent…

« Les plateaux virtuels offrent des possibilités prometteuses en termes de décors. Je travaille beaucoup en Angleterre avec Film London, la british film Commission, Games London, UK le syndicat britannique des jeux vidéo, le national Trust (un organisme semi-public qui s’occupe de gérer les locations de lieux patrimoniaux pour les productions américaines) qui produisent déjà des assets pour les virtuals sets. Au mois de décembre, une société spécialisée dans la capture d’objets a même proposé à la mairie de Londres de scanner trois lieux emblématiques de la ville pour essayer de les monétiser. Il s’agit d’une vraie tendance qui génère cependant encore de nombreuses interrogations : à qui vont appartenir les droits de ces lieux ? Au propriétaire du lieu, au studio, au gérant de la librairie…? Pour cette dématérialisation de la production, l’enjeu est donc à la fois économique juridique et environnemental. »

Ce type d’innovation est au cœur du chantier entrepris cette année par les studios de Bry-sur-Marne. Comme le souligne Yannick Betis, directeur général de B Live, « la période de confinement nous a permis de prendre du recul et d’envisager une infrastructure d’écrans Led à l’instar de celle exploitée sur la série The Mandalorian. Au cours de l’été 2021, nous comptons ouvrir sur notre plateau B3 le studio virtuel le plus abouti au monde. Nous avons travaillé avec un des leaders chinois en matière d’écrans Led pour bénéficier de ce qui se fait de mieux en la matière et pour proposer une surface d’écran qui représentera à peu après 600 m2 avec un écran incurvé, une casquette, des écrans latéraux et des écrans au sol. Ces derniers seront suffisamment résistants pour supporter des voitures ou des décors physiques. L’annonce du plan du CNC concernant le choc modernisation des studios est évidemment tombée à pic ! ».

Dans la mesure où les studios virtuels pourront éviter des déplacements coûteux en termes financiers et d’impact carbone, les producteurs et donneurs d’ordre auront de plus en plus recours à la collaboration, le contrôle et la validation à distance d’un continent à l’autre.

« Il existe effectivement une montée en puissance des demandes. Nos clients travaillent avec des donneurs d’ordres qui sont aux États-Unis, en Angleterre et Quantic Dream a mis en place des solutions spécifiques leur permettant de suivre les tournages en direct. Ce n’est pas compliqué de mettre en place la liaison vidéo mais il faut quelques aménagements car un plateau motion capture est généralement assez grand et il peut être complexe de visualiser l’expression des acteurs… », commente Guillaume de Fondau-mière avant de préciser : « Pour ce type de monitoring à distance, nous avons un système avec six à huit caméras hautes performances dont les flux sont combinés ensemble sur un seul moniteur. Nous avons aussi un certain nombre de petites tablettes disposées un peu partout pour proposer d’autres axes de vues du plateau ».

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #42, p. 62-64. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.

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