Intitulé 29 173 NM (NM pour Nautic Miles en anglais, miles nautiques) , ce film a déjà été projeté dans de nombreux festivals où il a recueilli un franc succès.
Idée et genèse
Mais revenons en arrière, à la genèse de l’idée du film. Molécule est un musicien « électro » qui utilise les sons de la nature. Pour cela, il va chercher les sons dans des contextes naturels exceptionnels (le Grand Nord, la tempête comme au Groenland ou à Nazaré). Pour lui, le voyage est source d’inspiration pour créer sa musique. Ce sont des compositions inspirées par le mouvement, un témoignage de ce qu’il a vécu.
Molécule voulait capter et utiliser les sons d’une course au large, mais il n’est pas navigateur. Avec son coréalisateur Vincent Bonnemazou, il décide de proposer à un skipper du Vendée Globe d’équiper son bateau de micros puis de caméras pour enregistrer toute sa course. Thomas Ruyant est enthousiasmé par l’idée. La réalisation du projet est soumise aux multiples contraintes d’une course au large. Les réalisateurs voulaient faire ressentir au spectateur ce que c’est que d’être sur ce genre de bateau. La conception et l’orientation du dispositif technique ont découlé de cette volonté. Les réalisateurs voulaient aussi que les spectateurs perçoivent la mer de manière onirique, ressentent une fascination pour l’eau. C’est pourquoi certaines caméras étaient orientées vers les éléments marins, l’eau, le ciel.
Molécule utilise les sons de ses voyages pour inspirer sa musique, l’apport visuel du film est pour lui une expérience nouvelle. Il dit lui-même : « Au départ le projet était moins ambitieux. C’était tirer des sons sur une seule journée en mer, mais une très belle navigation a montré tout le potentiel : toutes les composantes du bateau sont des instruments de musique. »
Toute l’équipe a découvert l’univers de la course au large. Elle a dû composer avec les espaces de temps réduits concédés par l’équipe de préparation du bateau. Pour cela, il a fallu travailler très en amont pour étudier la faisabilité technique du projet.

Une prouesse technologique
Derrière ces images immersives, vécues, se cache une prouesse technologique… On vous raconte. En février 2019, Molécule et Vincent Bonnemazou contactent Castor (Olivier Georges) et lui exposent leur projet. L’idée est de truffer un bateau de course – une Formule 1 des mers – de caméras et de micros. Cela suppose donc un grand nombre de contraintes de poids, d’encombrement. Il faut aussi que le matériel soit suffisamment robuste pour résister à des conditions météorologiques extrêmes. Le skipper Thomas Ruyant doit pouvoir déclencher et arrêter facilement et simplement les enregistrements. Il doit pouvoir stocker aisément les rushes. Il ne faut surtout pas que le tournage empiète sur sa concentration et sur sa stratégie de course. Vous avez dit quadrature du cercle ?
Le choix de la caméra
Initialement, Vincent Bonnemazou désirait utiliser une caméra dotée du plus grand capteur possible. Seulement, les modèles de petite taille du marché souffrent d’un problème de rolling shutter qui n’était pas compatible avec le film. Rapidement, la solution Gopro a, un temps, été envisagée, mais la trop grande profondeur de champ, le manque de possibilités de réglages et le rendu des images très vidéo de ces caméras déplaisaient aux réalisateurs. Sony était partenaire technique du film et le choix s’est finalement porté sur le modèle RX0 II de la marque. Son rendu d’image avec un léger grain convenait mieux au film. Il s’agit d’une toute petite caméra (59 x 40,5 x 35 mm) très légère (environ 117 g, boîtier uniquement) qui enregistre en 4K, initialement conçue pour les vlogueurs. Son capteur : CMOS Exmor RS (13,2 mm x 8,8 mm) de type 1.0, format d’image 3:2. Elle intègre aussi un stabilisateur d’image que l’équipe n’a pas utilisé, elle a fait confiance à son système maison de silentbloc qui lui bloquait plus de 90 % des fréquences de résonance générées par ce type d’engin flottant. Elle est équipée d’un objectif ZEISS Tessar T* de 7,9 mm (qui correspond à un angle de 84°, l’équivalent d’un 24 mm en 35 mm), ouverture de diaphragme : 4. C’est le modèle utilisé par Antoine de Maximy pour son émission J’irai dormir chez vous. Castor entreprend de démonter l’une d’elles pour déterminer la manière de l’utiliser au mieux dans la configuration requise avec l’aide des équipes de chez Horus.

Les caméras étaient glissées dans des caissons étanches construits sur mesure, puis logées dans des sur-caissons en fonction des axes de prises de vues. Il fallait aussi déterminer à l’avance la sensibilité maximale acceptable (1 200 ISO), la distance de mise au point (70 cm), l’ouverture de diaphragme (T4) ainsi que les filtres neutres pour travailler au 50e de seconde à cette ouverture suivant les emplacements des caméras. Ces derniers ont été commandés au Japon et chaque caméra était équipée de son filtre dédié en fonction de son orientation sur le bateau. En effet, suivant l’endroit où est installée la caméra, la quantité de lumière n’est pas la même. Comme le diaphragme doit être ouvert à 4, le seul moyen de moduler l’exposition est l’ajout d’un filtre neutre d’une densité précise en guise de vitre du caisson en fonction de l’emplacement de la caméra. Le but était d’avoir relativement peu de profondeur de champ (environ entre 30 cm et 5 m).
Les réalisateurs souhaitaient concentrer une zone de netteté assez courte et proche. Ils désiraient que les éléments situés au-delà de 10 m entrent dans un certain flou. Toutes les caméras étaient reliées par un faisceau à un dispositif permettant de déclencher l’enregistrement. Ce boîtier était connecté de l’autre côté à un ordinateur et des disques SSD pour permettre la sauvegarde des rushes. Il a fallu prévoir d’enregistrer 40 To, soit 3×3 mn par jour pendant trois mois.
Recherche et développement en mode course contre la montre
Les recherches techniques commencent, avancent doucement au gré des financements. Elles sont ralenties par le confinement. À son issue, il ne reste que quatre mois avant le départ. L’équipe reçoit un accord officiel de la part d’aDvens le 10 juillet 2020 et fait son premier repérage, voyage technique sur le bateau. LinkedOut doit franchir la ligne de départ le 8 novembre… Une première course est enclenchée, celle de la conception du dispositif… Les équipes de la société Horus accélèrent la manœuvre, d’autant plus que le créneau d’installation du matériel sur le bateau est prévu pour le 15 août…
Les câbles reliant les caméras au boîtier et permettant de déclencher l’enregistrement ont été l’objet de recherches poussées pendant quatre semaines. En effet, des signaux transportés par un câble USB3 doivent être amplifiés tous les 5 m. Ces câbles devaient passer au travers de presses étoupe de 8 mm, il était donc impossible d’utiliser des câbles standard. Les ingénieurs et les techniciens d’Horus se sont creusés les méninges pour repousser les limites de la technologie et ce, dans un temps très court. Ils ont réussi à fabriquer des câbles USB3 de 11,20 m sans amplificateurs et à réaliser par là même une première mondiale. Ces câbles avaient plusieurs fonctions : alimenter les caméras, les déclencher, les arrêter et transmettre les données des cartes lors des back-up.

Où le skipper devient encore plus un homme-orchestre
Lors d’une course au large, un navigateur doit se concentrer sur sa navigation. Il fallait donc que les manipulations des caméras soient simplifiées au maximum. Il fallait aussi économiser l’énergie qui est précieuse à bord. En effet, la seule source est un petit moteur diesel qui sert à alimenter l’équipement électronique. Donc, les images des caméras sont d’abord enregistrées sur les cartes internes (micro SD de 512 Go). Environ tous les quatre jours, le skipper Thomas Ruyant reliait un disque dur sur son ordinateur dédié et cela déclenchait la sauvegarde des images des cartes des caméras (exactement le même système que sur un tournage « normal », les sauvegardes des rushes étaient pilotées par le logiciel de l’ordinateur). Cela était possible grâce aux câbles de 200 m au total environ, minutieusement préparés, installés, protégés, soudés, qui reliaient chaque caméra (sauf deux), au boîtier de commande de Thomas. Ainsi, il pouvait tous les jours déclencher 3×3 mn d’enregistrement de toutes les caméras. Les deux caméras trop éloignées étaient dotées chacune d’une carte de 1 To (la plus grande capacité disponible dans ce format à l’époque) qui n’ont été déchargées qu’à l’arrivée.
Tous ces équipements supplémentaires ne devaient pas dépasser 40 kg… finalement, ils approcheront les 50 kg. En effet, sur de tels bateaux comme sur une Formule 1, le poids fait partie des critères de performance. L’Imoca LinkedOut pèse 8 tonnes. Les boîtiers des disques SSD (10 disques de 4 To) ont été fabriqués sur-mesure (c’était plus économique). Ils étaient étanches et inviolables.
Pour capturer des moments de vie sans que Thomas le sache, l’équipe a imaginé un enregistrement fantôme aléatoire après l’arrêt par Thomas. Bien sûr, il a été informé auparavant de cette décision. Néanmoins, les équipes se sont posé des considérations éthiques à ce propos. En ce qui concerne la prise de son, DPA était partenaire avec dix-huit micros de plusieurs types. Les éléments sonores étaient enregistrés séparément sur un Sound Design Scorpio, sous la responsabilité de Benoît Gilg.

Le résultat
29 173 NM de Molécule et Vincent Bonnemazou est un OVNI (Objet Vidéo Non Identifié) qui donne au spectateur l’impression de vivre une course au large. Il y a très peu de paroles, c’est un film sensitif, un film qui se ressent, qui fait appel à nos sens. C’était l’axe narratif choisi par les réalisateurs. Mission accomplie ! Thomas Ruyant l’a vécu comme un point de vue de la machine (le bateau et les caméras) sur l’homme sans que ce dernier se sente observé. « J’ai laissé faire ce film », confie-t-il, « et le résultat est assez bluffant, parfois angoissant. Quand je le vois, je ressens ce que j’ai ressenti pendant le Vendée Globe. »
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #51, p. 34-37