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Autour de François Damiens, les vitres du véhicule vont se parer de décors en 3D temps réel. Grâce aux trackers Halide posés sur les caméras, l’image est composée en temps réel sur la console. © Les Tontons Truqueurs

FX : Les Tontons Truqueurs expérimentent le « rouling voiture » en 3D temps réel à Montpellier

 

On n’arrête plus Les Tontons Truqueurs ! Quatre ans après leur création par Christian Guillon, pionnier des effets spéciaux en France, la start-up de VFX, focalisée depuis trois saisons sur le feuilleton Un si grand soleil au studio France Télévisions de Vendargues (Hérault), est depuis avril une filiale de France.tv Studio.

Un rachat qui n’empêche pas l’entreprise de conserver un esprit porté sur l’innovation. Pour preuve, le 1er octobre, les « Tontons » ont ainsi contribué au long-métrage Tu ne tueras plus, réalisé par Cécilia Rouaud et comptant à son casting François Damiens, Bruno Podalydès et Vanessa Paradis. Au programme : un tournage de « rouling voiture » sur fond vert, où les inserts 3D temps réel remplacent l’incrustation en postprod de plans réels de routes (les « pelures » classiques).

 

Système rodé

C’était le premier long-métrage (et le premier projet hors FTV) à tourner au studio, et c’est l’une des premières expérimentations du genre en France pour le cinéma. « Cela a été une aventure, mais le bilan est positif », sourit Pierre-Marie Boyé, directeur de production chez Les Tontons Truqueurs (LTT). « Il reste une partie postprod pour améliorer le rendu, montrer un résultat final de grande qualité. Mais la technologie fonctionne. » Il faut dire que depuis trois ans, LTT maîtrisent la gestion de décors 3D temps réel, utilisés au quotidien pour le feuilleton.

Le système est rodé. Un tracker Halide de Lightcraft, pluggé sur la caméra, se repère avec deux outils : un capteur optique triangulant sa position selon une mire au plafond, ainsi qu’un accéléromètre/gyroscope. Des palpeurs récupèrent les infos de point et de zoom de la caméra, pour ajuster l’image. Toutes ces informations sont ensuite envoyées à une console, la « roulante VFX », qui dispose d’un ordinateur équipé de cartes graphiques RTX 3090, le must du moment, d’écrans retour et d’enregistreurs.

Les premières années, la start-up se concentrait sur l’incrustation aux fenêtres, par essence plus facile. Une équipe de graphistes a pour cela créé des univers entiers à 360° supportés par le moteur 3D Unreal. Pour rendre l’univers maniable et accessible aux opérateurs, une « télécommande », reliée à un logiciel maison, permet d’effectuer de nombreuses modifications en direct et en un clic : orienter le soleil, changer des éléments, étalonner l’image, déclencher la nuit et l’éclairage public…

 

Révolution

Grâce à leurs progrès conjugués à l’amélioration du moteur 3D, LTT innove sans cesse. Depuis quelques temps, ils proposent par exemple l’extension de décors à l’infini, par exemple pour prolonger des couloirs. « Cela plaît beaucoup au producteur », signale Pierre-Marie Boyé. « Par essence, il n’aime pas le côté étriqué du studio, il rêve de profondeur, de décors géants. Notre technologie le permet. »

Cette profondeur, on la retrouve dans les routes 3D intégrées aux vitres du véhicule, lors du rouling. « On a mis en place le système sur la caméra, puis on a posé la voiture sur fond vert », raconte le directeur de production. « Les opérateurs ont diffusé l’incrustation de la “pelure” en 3D temps réel, pilotée par un tracking relatif de la caméra. Notre technologie permettait de bouger autour de la voiture, faire des plans en mouvement, d’étalonner l’image, d’ajouter ou enlever un élément… »

Une révolution par rapport au rouling traditionnel : une voiture travelling coûte cher et pose des soucis d’axe, limitant les plans. Quant aux « pelures » classiques, des images de routes tournées pour être incrustées dans les fonds verts, elles imposent de figer les axes de caméras. « C’est pour cela que l’on croit beaucoup en cette technologie », justifie Pierre-Marie Boyé. « Avec un environnement 3D, il n’y a aucune contrainte d’axe et de contenu. La scène est préparée à l’avance par les graphistes, le tracking suit la caméra et ajuste le décor. »

Bref, un système souple, où l’image incrustée est reprise après tournage pour être affinée. « Il arrive que la série utilise parfois les images incrustées telles quelles. Mais le plus souvent elles sont recalculées. Il n’y a pas de secret : entre un temps réel et quatre heures pour reprendre une image, le rendu n’a rien à voir ! »

 

Mutualiser les décors

Lors de l’expérimentation, Cécilia Rouaud a souhaité que la voiture effectue un virage. Pour y parvenir, l’acteur disposait d’une machine affichant un retour vidéo de la route 3D, pour savoir quand tourner le volant. Les machinistes se sont alors affairés à faire bouger la voiture de façon réaliste. « Nous pouvons nous adapter à beaucoup de choses. Cette souplesse séduit pas mal de producteurs. » Désormais, l’équipe du long-métrage attend de voir le résultat final. « En temps réel, l’insert 3D fait un peu jeu vidéo », plaisante Pierre-Marie Boyé. « Mais l’image retouchée est de grande qualité, j’ai 100 % confiance. »

L’essai validé, la structure imagine accueillir « de plus en plus de tournages ». Avec un business model original : mutualiser les décors 3D, que la structure va créer au moyen de la photogrammétrie et la lasergrammétrie (scanning optique ou laser des surfaces). « Développer un décor à 360 degrés est une opération longue et coûteuse. Si on loue quelque chose qu’on a déjà en stock, cela n’a rien à voir. »

LTT vont donc proposer à la location les quartiers de Montpellier déjà utilisés pour la série. « Nous aurons à terme à disposition un décor urbain, une route de campagne, une zone de pavillons, une autoroute et un bord de mer. » Des décors qui se veulent génériques pour correspondre à beaucoup de productions. « C’est cet enjeu d’économies de moyens, pour un rendu de qualité, qui a convaincu le long-métrage de faire appel à nous ! » Par contre, si la production souhaite des bâtiments personnalisés, ou un décor 100 % exclusif, le tarif sera forcément plus élevé.

 

Réalisme

Forte de cette expérience, la production d’Un si grand soleil, qui tourne beaucoup en situation de conduite réelle, va s’appuyer aussi sur cette innovation. Avant d’autres longs-métrages ? Lucas Sousseing, graphiste chez Les Tontons, assure que tout est possible. « On a rencontré une réalisatrice qui avait tourné son rouling voiture sur fond vert, et ne savait pas quoi rajouter », confie-t-il. « On lui a dit qu’on pouvait tout faire ! On a connecté son fond vert et notre décor 3D. Quand le personnage doit s’arrêter, on fait s’arrêter le décor. Quand l’acteur passe la seconde, on fait accélérer la voiture. On peut lancer un tram, croiser une voiture en feux de route. Une fois que l’environnement est créé, tout est adaptable. »

Et le graphiste l’assure : le rendu 3D est « vraiment réaliste ». « L’arrière-plan reste très minoritaire dans un rouling. Il est souvent flou pour ne pas attirer le regard. Dans la hiérarchie image, avec en plus des dialogues, on ne voit plus la différence entre une pelure 3D et une “pelure” réelle… Pour des plans rapides – quelques minutes – le rouling 3D fonctionne bien. » Bien sûr, ce ne serait pas adapté pour un film road trip. Mais si le décor importe moins, Pierre-Marie Boyé estime que « cela trouve tout son sens. Avec beaucoup moins d’emmerdements ! ».

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #44, p. 34-36 

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