Allier l’esthétique chimérique de Lynch, au body-horror de Cronenberg en passant par la poésie de Jean-Pierre Jeunet pour créer une dystopie innovante : tel était le pari du réalisateur Thibault Emin pour son premier film Else (présenté en compétition au Festival de Gérardmer et en salles depuis le 28 mai). Dans ce dernier, on suit les personnages d’Anx (campé par Matthieu Sampeur) et de Cass (incarnée par Edith Proust de la Comédie-Française), deux jeunes amoureux qui vivent leur idylle confinés dans un appartement. Pour cause : à l’extérieur, une épidémie étrange se transmettant par le regard, fait fusionner les hommes avec les objets jusqu’à ce qu’ils perdent forme humaine.
Si Else se démarque par la finesse de ses dialogues et de ses interprétations, le film brille aussi par ses images en constante évolution. Tandis que l’esthétique bascule du rétro-pop à un noir et blanc crépusculaire, les VFX animent ce huis clos en faisant vivre les murs qui enserrent les personnages au rythme de l’avancée de l’épidémie. Sans oublier les monstres qui rôdent dans les rues et s’immiscent dans les immeubles.
Ce projet, que Thibault Emin a porté pendant plus de dix ans (puisqu’il s’agit de la version longue d’un court-métrage réalisé lors de ses études à la Fémis), a pu se concrétiser grâce à l’arrivée de Digital District et de son postproducteur VFX, Alexis Vieil.
Comment Digital District a-t-il rejoint le projet ?
Alexis Vieil : Nous avions déjà entendu parler du film, puisqu’il avait bénéficié de l’aide du CNC via leur appel à projets de films de genre en 2018. Entre-temps, Else a changé de producteur et est arrivé chez Damien Lagogué, de la société Les Produits Frais [en coproduction avec l’entreprise belge Wrong Men, ndlr]. Nous avions déjà travaillé ensemble par le passé donc il a pensé à nous. Le pitch nous plaisait beaucoup. Il faut tout de même se dire que recevoir un scénario d’une telle envergure est un véritable bonheur pour les graphistes – tout était à faire ! Alors nous étions très heureux de faire partie de cette aventure que nous avons rejointe aux alentours de 2021-2022.
Thibault Emin : Cette aide aux films de genre du CNC [qui a pris fin en 2023, ndlr] a vraiment été essentielle pour créer le film. Grâce à elle, Digital District a pu entrer très tôt sur le projet, bien avant les autres chefs de postes, et nous avons pu nous lancer concrètement dans la recherche et la création visuelle.

Quels matériaux et inspirations de départ aviez-vous pour créer les effets visuels du film ?
T.E. : Je leur ai montré des références que j’avais glanées au fil du temps. Des morceaux de clip de Björk notamment. Je voulais éviter de leur donner trop de références de films afin que nous puissions créer notre propre esthétique et ne pas reproduire ce qui avait déjà été fait. J’avais seulement fait une exception pour quelques images d’Annihilation d’Alex Garland [film de science-fiction sorti en 2018 dans lequel les créatures et la nature mutent à cause d’un étrange phénomène, ndlr].
A.V. : Les inspirations que Thibault nous a données étaient très diverses : des vidéos, des photos d’artistes plasticiens. Il nous a aussi expliqué ce qu’il ne voulait pas, en insistant sur le fait qu’il souhaitait des effets très organiques, pas minéraux. On a donc lancé des premiers tests en créant des moodboards video avec, par exemple, des murs qui poussent [tout au long d’Else, l’appartement se transforme et les murs changent de forme, ndlr]. D’ailleurs, certaines de ces premières créations ne sont pas très loin de celles visibles dans le film.
Comment s’est passée votre collaboration tout au long du film, que ce soit pendant la production, le tournage ou la postproduction ?
A.V. : Le projet est très riche visuellement alors il fallait trouver une véritable unité entre le travail du décor, celui des SFX plateau, des MFX et des VFX. Il était donc important que Digital District soit présent très en amont pour aiguiller la production afin de savoir ce qu’il valait mieux faire numériquement ou ce qu’il fallait mettre en place sur le set. Tous les corps de métier ont travaillé en étroite collaboration. Digital District est intervenu à plusieurs niveaux, soit pour de grands effets, soit simplement pour venir animer le travail des MFX, notamment en ce qui concerne la transformation des corps lorsqu’ils fusionnent avec les objets.
Lors du processus de création, le scénario a évolué, la vision de Thibault aussi. Nous étions là pour l’accompagner mais aussi pour lui rappeler ce qu’il était possible ou non de faire. Lors du tournage, notre superviseur Arnaud Leviez était présent quand c’était nécessaire. Puis, nous avons accompagné le montage. Sur un projet comme celui-ci, ambitieux visuellement mais qui ne bénéficiait pas d’un budget extensible, nous voulions que chaque euro dépensé soit à l’image.
T.E. : Les étapes de production ont pris du temps. Des chefs de poste sont arrivés puis repartis. D’autres ont pris leurs fonctions sur le tard. Mais grâce aux discussions avec Digital District qui avait suivi toute l’évolution du projet, cela nous a permis d’avoir un véritable socle pour guider les autres corps de métiers qui nous avaient rejoint dans cette aventure.

Dans un budget limité, comment trouve-t-on la bonne balance entre effets spéciaux et effets plateau ?
A.V. : Thibault a une ligne directrice assez forte et il se donne les moyens de trouver des solutions pour la suivre. Par exemple, à un moment dans le film, un homme qui a fusionné avec de la pierre entre dans l’appartement. Cela nous paraissait complexe de le créer de toutes pièces en VFX sans dépasser le budget. Thibault a conservé cette séquence telle qu’il l’avait imaginée mais il a utilisé des marionnettes et une contorsionniste sur le plateau pour que nous ayons une base sur laquelle travailler. Les contraintes liées à l’utilisation des VFX lui ont permis d’expérimenter d’autres manières de faire sans dénaturer son scénario.
T.E. : Les contraintes font naître nos idées. Puis, il faut aussi penser au montage et à ce qu’il induit. Une scène d’action comme celle dont parle Alexis, lors de laquelle mes personnages se font attaquer par une créature de pierre, nécessite beaucoup de plans afin que cela paraisse très rapide. Sauf qu’une scène avec beaucoup de plans est une scène très chère en VFX. Il semblait donc évident de se tourner vers des effets plateau plutôt que de se reposer uniquement sur des effets spéciaux.
Les VFX peuvent aussi intervenir par petites touches. À la fin du film, par exemple, le personnage d’Anx évolue avec sa lampe torche dans un paysage fait de brouillard. Pour ce faire, j’ai intégré un matte painting sur un plan fixe, une solution pratique et abordable. L’idée que l’acteur puisse éclairer le décor me plaisait – c’était d’ailleurs une trouvaille de dernière minute – mais sur le plateau cela ne donnait pas exactement l’effet que je désirais. Alors, l’équipe des VFX a ajouté des faisceaux lumineux suivant les mouvements de l’acteur. Cela a permis de crédibiliser la scène ce qui était crucial.
Quels outils avez-vous utilisés pour travailler sur ce film ?
A.V. : Digital District est un studio de VFX généraliste, mais nous sommes aussi spécialisés dans les particules ou les effets magiques. Nous travaillons donc depuis très longtemps avec le logiciel Houdini. Il se prêtait très bien au projet avec ces couloirs de lumière et leurs particules en suspension. Puis, nous avons utilisé Arnold comme logiciel.
T.E. : Nous avons aussi agrégé de la matière déjà existante car si quelques idées nous plaisaient telles quelles, il ne servait à rien de les produire nous-même – mais nous tenons à préciser qu’il ne s’agit pas non plus de séquences créées par l’IA. Par exemple, nous avons acheté les plans des glaciers en train de fondre à la réalisatrice de films expérimentaux Momoko Seto. Ils viennent de séquences de son court-métrage Planet A, projeté en fermeture de la Semaine de la Critique. De même, certains plans du début et de la fin d’Else, présentant des fractales, ont été achetés auprès de la société italienne spécialisée en VFX : Machina Infinitum.

Pendant le film, l’esthétique évolue beaucoup. On commence avec une colorimétrie vive avant de glisser vers le noir et blanc, pour arriver à des paysages postapocalyptiques jaunis. Comment avez-vous travaillé pour créer ces ambiances conjointement avec Léo Lefèvre, le chef opérateur ?
T.E. : C’était très complexe car il est aussi arrivé très tard sur le projet. Le travail était déjà très avancé en ce qui concernait les effets et les intentions. Il devait donc tout apprendre en peu de temps. Il a fait beaucoup d’essais caméra, ce qui m’a permis de valider des LUT sur différents moments du film. Déjà sur le combo, j’avais une bonne visibilité sur cette colorimétrie qui passe du très saturé au désaturé, avant d’atteindre deux étapes de noir et blanc, une très contrastée et l’autre plus nuancée.
A.V. : La décision de faire du noir et blanc à un moment donné a été d’une grande aide. Ce n’est pas un hasard si dans de nombreux films, les monstres sont souvent dans le noir. Cela permet de conserver un rendu crédible tout en s’alignant sur le budget.
La majorité du film se déroule en huis clos. Cet espace réduit, qui plus est en constante évolution, a-t-il affecté votre manière d’appréhender la direction de vos acteurs ?
T.E. : Pour moi, ce n’était pas plus compliqué que le reste. Nous sommes dans un décor studio donc rien n’est vraiment réel, même s’il faut bien dire que le décor était très abouti. Mes acteurs sont des acteurs de théâtre, c’était très naturel pour eux d’imaginer ce qui n’était pas présent et qui arriverait plus tard avec l’ajout des VFX. Cela demande toutefois d’être très précis dans ses indications. Nous en avons parlé avec Arnaud Leviez, le superviseur VFX sur le plateau, et on trouvait des solutions. Par exemple, à un moment du film, le personnage d’Anx doit traverser un couloir en pleine mutation et éviter des formes qui surgissent des murs. En plus de courir sur les rails de travelling, l’acteur Matthieu Sampeur devait réagir au bon moment à des attaques qu’il ne pouvait pas voir puisqu’elles seraient rajoutées plus tard en VFX. Nous avons donc instauré des repères sonores pour qu’il puisse s’y retrouver.
Aviez-vous des appréhensions quant au résultat final ?
T.E. : Ce film était un véritable pari, mais sincèrement, les VFX étaient l’aspect avec lequel je me sentais le plus en sécurité. Je connaissais le travail de Digital District et quand ils ont rejoint l’aventure avec toute leur force de frappe, le projet a vraiment pu évoluer et dans la bonne direction.
A.V. : Quand on accueille un projet, notre but est de l’accompagner dans les meilleures conditions. Avec Else, nous sommes allés jusqu’au bout et nous avons même fini par entrer en coproduction pour rallonger le budget quand ce fut nécessaire.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest # 62, p.108 – 110
