Depuis 2020, tout film français agréé par le CNC doit être disponible en version audiodécrite. Ainsi, environ 225 œuvres par an sont à la recherche d’une plume et d’une voix pour convertir leurs images en mots… Mais qui sont ces « ghostwriters », capables de traduire la vision d’un réalisateur à un public malvoyant ?
Devenir audiodescripteur
C’est en regardant une amie audiodescriptrice travailler que Raphaëlle Valenti, comédienne, se prend de passion pour ce métier. Aujourd’hui lauréate de deux Marius de l’audiodescription pour Aline de Valérie Lemercier et J’accuse de Roman Polanski, elle revient sur son parcours.
« Pour commencer, je me suis mise à la recherche d’une bonne formation. C’est une étape importante car beaucoup ne le font pas et arrivent sur le marché sans les bases requises. Puis je me suis améliorée au fil de mes années de travail. » Cette maîtrise, Raphaëlle Valenti n’aurait pas pu l’acquérir sans l’aide d’Aziz Zogaghi, un collaborateur non-voyant. « Avec lui, je me sens rassurée dans mon travail. Je suis sûre d’être compréhensible car il m’est arrivé d’écrire des phrases qui ne faisaient pas sens pour une personne n’ayant pas les images », commente Raphaëlle Valenti.
Le « collaborateur » ou le « relecteur » est une fonction essentielle mais encore peu reconnue… « Même si de plus en plus d’audiodescriptions sont faites en collaboration à la demande des labos de postproduction, ce n’est toujours pas assez. Il faudrait rendre cela obligatoire », estime Delphine Harmel, membre de l’association Retour d’Images et également collaboratrice non-voyante.
D’ailleurs, Retour d’Images, association ayant pour but de rendre le cinéma accessible à tous les types de handicap, a décidé de relancer une initiative datant de 2014 : des formations à destination des collaborateurs. « Nous leur apprenons à être un rôle clef dans l’écriture, à reconnaître quand certains termes sont imprécis ou à alléger le texte », détaille Stéphane Fort, responsable du développement de Retour d’Images.
Un rôle clef qu’Aziz joue aux côtés de Raphaëlle depuis six ans. Une fois qu’elle a écrit son texte, chaque parole étant associée à un timecode, Aziz la rejoint pour l’écouter faire une lecture en direct. « Avant d’arriver, je ne veux aucune indication sur l’œuvre. Je me mets dans la peau d’un spectateur qui découvre un film pour la première fois », précise Aziz. Puisque leurs violons sont bien accordés grâce à ces années de collaboration, la relecture ne leur prend que trois ou quatre heures.

Laisser parler les films
Audiodécrire, ce n’est pas simplement lister les actions présentes à l’écran. « Mon job, c’est de créer des images dans la tête de l’auditeur, c’est de lui faire aimer un film avec des mots », résume Raphaëlle Valenti. Sauf qu’entre les dialogues et la musique, les temps pour parler sont relativement courts. Il revient donc à l’auteur de faire des choix, qui ne sont pas toujours les bons… « Certains sortent leurs gros sabots. Ils nient notre capacité à déduire, à comprendre et à nous situer. Si dans telle situation un personnage fronce les sourcils, je sais qu’il est en colère, pas besoin de me le dire ! Si j’entends “vroum, vroum”, je sais que la scène se passe dans une voiture ! », explique Delphine Harmel.
Et quelle est l’importance de la description des couleurs ? « Beaucoup ont un passé visuel alors il ne faut pas les priver », rappelle Aziz. « De plus, certaines couleurs sont des références dans l’imaginaire commun et elles aident à façonner des images. Si on me dit “bleu”, en fonction du contexte, je pense au froid, à la mer. »
Parvenir à décrire efficacement « avec le goût des mots et de la poésie » pour reprendre les termes d’Aziz, peut s’avérer être un véritable défi qui force l’audiodescripteur à enfiler une casquette de chercheur. « Quand j’ai fait J’accuse, je ne connaissais pas les noms des habits militaires, j’ai dû m’y intéresser », se souvient Raphaëlle Valenti. « Ou quand j’ai fait Minuscule, un dessin animé où des insectes ne s’expriment que par onomatopée, j’ai dû prendre contact avec les créateurs pour connaître les noms des coccinelles car sinon, il m’était impossible de les différencier dans mon audiodescription. »
Un travail titanesque peu reconnu et de moins en moins rémunéré selon l’audiodescriptrice. « La plupart travaillent en tant qu’indépendants et sont payés à la minute. Il y a un vide juridique autour de notre profession. Nous ne sommes ni protégés par la SACD, ni par la Sacem ou le CNC. On peut piocher et reprendre notre travail sans aucune reconnaissance. » Une situation à laquelle Raphaëlle a tenté de remédier il y a quelques années en regroupant des audiodescripteurs… sans succès.
Être la voix d’une œuvre cinématographique
Le texte de l’audiodescription est enfin prêt. Il faut à présent le faire vivre. Comme Raphaëlle est comédienne, elle fait régulièrement le choix d’interpréter ses textes. « Je suis la voix qu’on entend mais qu’on n’écoute pas », résume-t-elle, ce qui ne veut pas dire que son ton doit être monotone pour se faire oublier, bien au contraire. Au même titre que les mots créent une image, le son véhicule des sensations. « Pour une scène d’action, il faut parler vite pour rendre l’ambiance du combat », conseille Aziz. « Il faut aussi prendre en compte à qui on s’adresse. Si je fais Minuscule, je parle à des enfants, alors je prends une voix assez douce, une voix de maman qui les rassure », complète Raphaëlle.
Parmi tous les types de jeu possibles, une chose est sûre pour les deux associés : il est hors de question que l’IA se mêle de l’audiodescription comme cela se murmure dans quelques studios de postproduction…
Diffuser l’audiodescription dans les salles
Une fois que l’audiodescription est validée, elle accompagne les copies du film qui partent en salles. Mais comment la diffuser au mieux et optimiser l’expérience du public ? Plusieurs solutions existent, soit via des casques distribués par les cinémas, soit directement sur le téléphone du spectateur avec des applications comme Twavox ou Greta.
« Je préfère tout avoir sur mon téléphone. Comme ça je n’ai pas besoin d’attendre qu’un agent d’accueil soit libre pour me donner mon casque », témoigne Delphine Harmel qui souhaite pourtant voir les deux solutions cohabiter. « Les personnes âgées ne savent pas forcément se servir de ces applications et cette population représente une bonne partie des publics malvoyants. »

De son côté, Aziz préfère la solution Fidelio de chez Dolby : un casque et un boîtier permettant de diffuser l’audiodescription ou de renforcer le son pour les publics malentendants. « Avec Fidelio j’ai l’audiodescription mais je profite aussi du son de la salle. Tout n’est pas diffusé par le même canal alors je n’ai pas l’impression d’écouter un film chez moi, avec mon téléphone dans mon canapé », explique-t-il.
Fidelio a su convaincre un grand nombre d’exploitants qui s’en sont équipés, comme le cinéma Les 7 Batignolles à Paris qui en possède dix exemplaires. « C’est une solution bien pensée et très simple à configurer », estime Quentin Dufournet, assistant de direction du cinéma, qui regrette l’arrêt de ce produit par Dolby.
En effet, depuis juin 2022, Fidelio a été remplacé par Dolby Accessibility. Au lieu d’un boîtier, le spectateur se voit remettre une petite tablette permettant aussi de diffuser des sous-titres déportés. « Nous avons fusionné deux technologies Dolby : Fidelio pour le son et CaptiView pour les sous-titres. C’est une demande qui avait premièrement été formulée par nos clients américains », explique Hervé Baujard, directeur commercial cinéma chez Dolby. Cette montée en gamme s’est accompagnée d’une montée du prix : environ 2 500 dollars pour l’ensemble (casque, tablette, receveur, récepteur).
Accueillir les publics
Posséder ces différents systèmes de diffusion est une bonne chose mais il faut le faire savoir ! « Certaines personnes ne viennent pas car elles ne savent pas que nous proposons des séances audiodécrites ou avec des sons renforcés. Mais on doit tendre la main à ces publics grâce à la communication et à la médiation », constate Quentin Dufournet qui agit en conséquence. « Nous sommes un cinéma de quartier donc nous voulons ancrer notre présence dans le territoire. Nous accueillons régulièrement des sorties d’associations, tous handicaps confondus, et nous prenons le temps de leur expliquer ce que nous proposons. » Une médiation payante puisque certains de ces primo-visiteurs deviennent des habitués.
Une autre manière de communiquer est bien sûr le site Internet. Mais un problème majeur persiste puisque seuls 24 % des pages Web des cinémas sont accessibles aux non-voyants selon une étude du CNC. « Quand on réfléchit aux questions d’accessibilités, il faut penser le cinéma dans son ensemble, pas seulement comme une salle. On doit se demander : “Mon site et mes bornes de billetterie sont-ils accessibles ?” » insiste Quentin Dufournet. Pour réfléchir aux solutions, l’assistant de direction des 7 Batignolles a d’ailleurs rejoint Inclusiv, un groupe de cinq exploitants et communicants qui se penchent sur ces questions. Un de leur grand projet : créer une application qui permettrait à chaque personne, en fonction de son handicap, de trouver des activités culturelles accessibles à côté de chez elle.
Le cinéma est un lieu qui n’est pas seulement la simple salle avec ses couloirs, ses escaliers… « Quand nous accueillons quelqu’un avec un handicap, nous l’accompagnons jusqu’à la salle, nous configurons le casque Fidelio ou un autre appareil, etc. Mais surtout nous lui demandons s’il aurait besoin d’aide en cas d’évacuation du bâtiment et nous notons le numéro de son siège dans un registre », détaille Quentin Dufournet.
Sauf que guider les personnes déficientes visuelles qui en ressentent le besoin peut paraître compliqué pour les agents d’accueil. Voilà pourquoi, Retour d’Images a décidé de mettre en place des formations destinées aux personnels des cinémas. Au programme de cette journée ou demi-journée, des mises en situation, des séances de guidage au bras et des conseils. « Ça fonctionne à tous les coups ! Tous se rendent comptent que c’est bien plus facile qu’il n’y paraît », s’enthousiasme Delphine Harmel.
Inclusiv a également mis en place des formations en collaboration avec la CST : quatre modules pour apprendre à accompagner les publics et communiquer de manière accessible. Avec ça, les exploitants semblent avoir toutes les cartes en main pour rendre leur cinéma plus inclusif. Mais il faudra encore un peu de temps pour que les 40 % d’établissements accessibles aux personnes non-voyantes se transforment en 100 %.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #53, p. 60-62