Aurélie Gonin a fondé la société de production Alpine Medias House où elle est à la fois productrice, réalisatrice, cadreuse et monteuse pour des documentaires, publicités et événements sportifs majeurs. Par ailleurs journaliste – elle écrit notamment des articles de fond pour Moovee – et partage aussi son expérience en tant que formatrice… Autant dire que son emploi du temps est bien rempli bien que depuis un an, les voyages ne soient plus beaucoup à l’ordre du jour !
À l’occasion d’une émission Happy Hour de la Satis TV, elle nous donne sa vision du métier et exprime son enthousiasme face aux récentes évolutions technologiques des caméras…
Retrouver une femme dans un environnement extrême, qui plus est une femme cadreuse, preneuse de vues, réalisatrice, autrement dit polyvalente, est plutôt atypique, non ?
Oui, j’aime bien toucher à tout, c’est cela qui est intéressant, on n’est pas juste un élément de la chaîne, on réfléchit à l’ensemble. Quand on n’a jamais fait de prise de vue, on ne se rend pas compte de ce qui est réalisable au montage, surtout dans un environnement comme la montagne. Je trouve ces activités très complémentaires.
Il est vrai que je suis souvent la seule femme au sein de grosses équipes. Nous arrivons vite à cinquante ou soixante personnes sur des live et peu de femmes font ce que je fais. Mais, pour moi, cela n’a jamais posé problème dans le monde de la vidéo de sport. Travailler en équipe est extrêmement enrichissant, j’adore cette dynamique, cette énergie hyper communicative. Nous évoluons dans un milieu difficile, potentiellement dangereux où chacun prend soin des autres.
Un photographe m’a dit un jour : « J’ai l’impression qu’en montagne persiste l’esprit de cordée », j’aime bien cette image ! Peut-être un jour aurais-je du mal à skier parce que je serai fatiguée, j’aurais faim ou froid, un collègue prendra alors mon sac. À l’inverse, un autre jour, même si le sac d’un camarade est lourd, je le prendrai pour le soulager parce que nous sommes là tous ensemble, pour la même chose.
Pour filmer des sportifs qui pratiquent l’ascension des montagnes, n’avez-vous pas vous-même dû en gravir quelques-unes ?
Effectivement, le cheminement fut assez long. J’ai suivi cinq ans d’études dans l’audiovisuel, avant de commencer à travailler comme assistante caméra en fiction. Je sais que le milieu a évolué depuis, mais j’avais alors, au début des années 2000, un énorme plafond de verre. Au-dessus de la tête. Il suffit de lire les génériques de films pour se rendre compte qu’il n’y avait pas de femmes chefs de postes ou chef op. L’assistanat caméra peut paraître intéressant, mais telle n’était pas la finalité de ce que je visais. J’ai donc choisi de changer de voie… Et ces limites auxquelles j’avais été confrontée en fiction, je ne les ai pas retrouvées dans le sport. En altitude, au-delà des milieux sociaux, des sexes ou autres, il est vital de prendre soin de l’autre…
Oui, j’ai dû gravir des montagnes comme tout le monde pour progresser, apprendre, acquérir de la confiance. Quelquefois je dirige des équipes de soixante personnes, la pression est réelle, mais c’est hyper stimulant de travailler vraiment tous ensemble. Œuvrer en équipe est d’ailleurs ce qui me manque le plus en cette époque de mesures de distanciation sociale. Nous avons plein de projets très sympas en petits groupes, mais pour l’instant nous devons encore attendre avant de travailler en grosses équipes.
Vous produisez des images depuis quelques années déjà… Qu’est-ce qui vous séduit le plus dans les matériels arrivés dernièrement ?
Au début des années 2000, la production vidéo coûtait extrêmement cher, même en utilisant les petits caméscopes familiaux que tout le monde d’ailleurs n’avait pas. Je travaillais alors en fiction, en 35 mm, format évidemment réservé à des productions aux budgets conséquents. L’évolution a été phénoménale : maintenant, chacun peut avoir une boîte de production dans la poche, ne serait-ce qu’avec un téléphone sur lequel on peut même faire un peu de montage.
Entre ce matériel et des caméras extrêmement professionnelles, l’éventail d’équipements de prises de vue est énorme…
Du point de vue de mon métier, les DSLR et maintenant tous les appareils sans miroir, petits et compacts, révolutionnent vraiment l’approche de production. En montagne, j’accroche mon appareil à la bretelle du sac où il demeure tout le temps accessible. S’il fait froid, je le mets dans ma veste pour qu’il reste au chaud le plus possible et je skie avec. Ce serait impossible avec des caméras d’épaule ou des caméras beaucoup plus grosses. Et puis mon gabarit ne me permet pas de porter énormément de matériel ! Avec du matériel plus léger et plus compact, je peux aller plus loin, rester au plus proche de mes sujets.
Plus largement, quelles perspectives de production, les dernières évolutions technologiques ouvrent-elles ?
Un athlète qui va tenter l’ascension du K2, montagne sur laquelle je n’ai absolument pas les capacités d’aller, peut aujourd’hui filmer un tas de plans que lui seul pourra rapporter parce que très peu de gens sont capables de se rendre dans des endroits pareils. Cette approche était totalement impensable dans les années 70, lors des premières grandes ascensions himalayennes. Mais attention : si n’importe qui aujourd’hui peut produire des images, cela ne veut pas dire que tout le monde arrivera à produire du contenu de qualité, cependant la limitation n’est plus technique ni financière.
J’ai l’impression d’assister ces dernières années à une accélération des avancées sur toute la gamme de matériels compacts, des Nikon Z6-Z7, au Panasonic Lumix BGH1, en passant par l’Alpha 7 S III de Sony qui viennent de sortir. J’ai eu le plaisir d’essayer ce dernier appareil pour la rédaction d’un article paru dans Moovee n°6 (à lire ici). J’ai, avec une skieuse et une snowboardeuse profité d’une nuit de pleine lune, le 31 octobre dernier, pour aller capter des images sur les glaciers du Mont-Blanc.
Filmer dans ces conditions était infaisable ne serait-ce que deux ans auparavant. J’avais avec moi ce petit appareil que je pouvais garder sur moi et parfaitement adapté à ce tournage nocturne. Mon sac à dos était rempli de crampons, cordes et piolet, il s’agissait là de tout le matériel indispensable en cas d’avalanche, et je n’aurais pas pu marcher en sécurité sur le glacier si mon pack de tournage avait à lui seul rempli mon sac. Ces nouveaux outils de captation ont le gabarit mais aussi la robustesse nécessaire : on peut compter dessus. En outre, la sensibilité des capteurs, leurs possibilités de ralentis, la fiabilité des autofocus représentent des évolutions qui élargissent sérieusement le champ des possibles.
Hormis votre passion pour les sports extrêmes et la production, vous tenez aussi à transmettre vos connaissances…
Oui, je prends beaucoup de plaisir à écrire dans Moovee, je trouve son format hyper intéressant. J’ai aussi écrit un livre sur le montage avec Premiere Pro qui a été publié chez Eyrolles et à la suite duquel j’ai réalisé plusieurs tutoriels sur le sujet. Je suis par ailleurs formatrice certifiée Apple et Adobe. À ce titre, j’interviens dans des écoles. Ces activités m’obligent à réfléchir sur mes pratiques. Cela m’incite à progresser mais toutefois, je veille à garder l’essentiel mon activité sur le terrain !
Y-a-t-il un univers professionnel dans cet écosystème, auquel vous n’avez pas touché et qui vous intéresse ?
L’été dernier, j’ai commencé à collaborer avec The Explorers, société qui propose un catalogue et une chaîne OTT faisant l’inventaire de la nature dans le monde avec des contenus produits et diffusés aujourd’hui en 8K. Jusqu’à présent, j’avais surtout produit des images d’athlètes, filmer la faune sauvage et l’environnement naturel à part entière m’a beaucoup séduit et j’aimerais me diriger de plus en plus vers ce type de production…
Aurélie Gonin a participé au Plateau d’experts de la Satis TV « Filmer la nature », que vous pouvez retrouver ici en VOD sur la chaîne Satis TV Vimeo.
Article paru pour la première fois dans Moovee #7, p.42/45. Abonnez-vous à Moovee (6 numéros/an) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.
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