On récapitule : fin 2020, les opérateurs de téléphonie mobile démarrent la commercialisation de la 5G. C’est le gain de bande passante qui est mis en avant. La même année, OBS (Olympic Broadcasting Services, qui produit notamment le signal international des JO) déploie pour la première fois trente caméras connectées en 5G aux JO de Tokyo. En mai 2024, France TV s’appuie sur une bulle 5G.
Au-delà du débit, la 5G est avant tout un protocole très intelligent. En 2022, Mediakwest vous présentait Dome, prototypé par l’Institut de Recherche Technologique b<>com (relire notre article intitulé « Que va changer la 5G pour le broadcast ? » avec Mathieu Lagrange de b<>com).
En avril 2023, b<>com annonce la création de la start-up Obvios, qui a pour objet le développement, la qualification et la commercialisation de solutions de réseaux 5G privés souverains, flexibles et sécurisés. France TV comprend l’intérêt de la solution et sollicite Obvios et TDF pour la mettre en œuvre pour le parcours de la flamme. Dome semble la solution adaptée aux contraintes et besoins de production du parcours de la flamme.
Du concept à la mise en production
France TV devait relever le défi de couvrir la flamme olympique de mai à juillet, dans un environnement contraint : qualité d’une production audiovisuelle, itinérance, affluence (les réseaux publics sont parfois saturés par les spectateurs, les rendant inexploitables) ou au contraire zones blanches (sans réseau mobile).
L’idée était de transformer le réseau 5G fixe sédentaire en une solution intégrant plusieurs briques fonctionnelles. Cette innovation portée par France TV a nécessité plusieurs mois de collaboration.
TDF a intégré les solutions d’industriels, dont Obvios, pour adapter leurs briques fonctionnelles à l’architecture globale. Obvios a produit des cœurs de réseau 5G adaptés aux besoins spécifiques. D’autres industriels ont été impliqués.

La bulle 5G offre des avantages considérables
Le réseau mobile privé apporte plusieurs éléments aux équipes de production :
1) des débits importants : jusqu’à 500 Mbps en montée et descente (dans cette configuration), pour pouvoir faire transiter à l’avenir des signaux vidéo en ultra haute définition avec une gamme de couleur et une dynamique élargies (UHD HDR) ;
2) un réseau dédié : pendant l’opération, la fréquence est réservée uniquement aux usages de France TV. Seuls les récepteurs de France TV peuvent capter cette fréquence, allouée par l’ARCEP. Parmi les avantages d’un réseau privatif, on note l’absence de pollution sur le réseau, la sécurisation du contenu, la haute disponibilité et qualité de service. TDF opère le réseau à distance depuis son centre de contrôle (Network Operating Center ou NOC). Les équipes peuvent ainsi optimiser les performances et intervenir au besoin. Ce réseau fonctionne en itinérance, garantissant des performances constantes pour les équipes de production. La bulle 5G reste autonome grâce à des onduleurs et leurs batteries, intégrés dans un véhicule discret ;
3) l’écoresponsabilité : on oublie les avions obligés de faire des 8 au-dessus du lieu de tournage et les hélicoptères pour compléter. Ce dispositif est plus écologique comparé à d’autres solutions, l’écoresponsabilité de l’audiovisuel étant une des priorités ;
4) la simplicité pour les utilisateurs : « On voulait rompre avec les systèmes télécom très propriétaires », explique Nicolas Dallery. « On peut s’appuyer sur différents types de solutions de “bonding” dont TVU Networks. Le catalogue d’applicatifs sur site ou dans le cloud devient pertinent. Les entreprises peuvent gérer cela directement dans le cloud. »

Ouvrir vers d’autres interconnexions
Pour l’expérimentation, la bulle 5G est simplement connectée à Internet via Starlink. On peut envisager de l’alimenter à travers plusieurs adductions Internet : public, réseaux opérés, etc. Les utilisateurs de la bulle ne verraient qu’un seul réseau agrégé.
Les caméras agrègent déjà le réseau 5G privé et le réseau public à travers l’équipement TVU Networks. Mais l’agrégation pourrait être réalisée en amont. La bulle 5G distribue le réseau Internet qu’elle capte.
Les premiers déploiements de réseaux privés 5G permanents voient le jour en production. L’écosystème continue de s’enrichir avec d’un côté de plus en plus d’appareils pouvant se connecter à ce type de réseau (ex : Apple iOS 17 – iPadOS 17 et versions ultérieures), de l’autre l’offre riche en radios à tous les prix…
Le monde des télécoms et de la transmission radio évolue
Côté Obvios, le cœur de réseau ne dépend pas d’un matériel dédié. Dans les télécoms comme dans la vidéo professionnelle, le matériel était souvent propriétaire. C’est une petite révolution car Obvios s’appuie sur une architecture cloud native. Pour le parcours de la flamme, un serveur de 1 RU héberge le cœur de réseau 5G. D’autre part, le technicien qui gère le véhicule allume l’équipement le matin et l’éteint en fin de journée. Aucune compétence n’est nécessaire sur le terrain.
Dans le futur, une telle production peut s’appuyer sur un cœur de réseau distribué. Cela signifie que le logiciel peut être installé dans le cloud, seul un modèle peut être déployé sur site pour encore réduire les coûts.
Sur la partie radio, Nicolas Dallery explique que « les matériels sont différents suivant les secteurs (médias, industrie, défense et sécurité publique, santé…). Donc Obvios s’appuie sur les intégrateurs spécialisés qui fournissent le service de déploiement. » Dans le cas de ce projet, TDF est l’intégrateur.
Côté TDF, l’entreprise s’appuie sur une gamme de cellules 5G allant de quelques milliwatts à plusieurs dizaines de watts. La couverture autour du véhicule s’étend jusqu’à une centaine de mètres de rayon pour les cadreurs.
En 5G, TDF utilise des dispositifs Mimo pour diriger la puissance vers le récepteur qui en a besoin. Par exemple, la bulle 5G peut réserver 2 watts pour les utilisateurs. Ce travail d’ingénierie est réalisé en amont par les équipes de TDF : slicing, Mimo, etc. Djamel Leroul ajoute : « Nous nationalisons les usages pour optimiser la performance pour le client. Le slicing n’est pas encore activé, mais nous aurions pu allouer 40 Mbps pour le transit vidéo, 2 Mbps pour l’audio de l’intercom, 2 Mbps pour la sécurité, etc. Nous segmentons les canaux en fonction des besoins du client. »
Toutes les fréquences 5G ne sont pas encore utilisables. À l’avenir, nous aurons plus de latitude quant à l’allocation des ressources spectrales. Aujourd’hui, elles sont allouées pour des usages spécifiques, sur des zones géographiques et des bandes de fréquence précises. TDF pourrait faire une demande pour le compte de clients sur des événements fixes (par exemple, des grandes entreprises ayant besoin d’un réseau fiable sur une zone géographique fixe). Un client pourrait également obtenir une fréquence en son nom. TDF a accompagné France TV auprès de l’ARCEP pour documenter la demande et obtenir les fréquences nécessaires.
La bulle 5G adoptée par les équipes de production
« Nous étions confiants quant au fonctionnement de ce réseau », indique Djamel Leroul. « Toutefois, nous redoutions une possible réticence des équipes de production à adopter cette nouveauté. Nous avons été agréablement surpris par leur adhésion, tant la solution est simple à utiliser. Cela est devenu naturel et constitue une véritable satisfaction. »
La bulle 5G a été largement adoptée, notamment lors de fortes affluences ou dans des zones blanches, où le réseau privé a assuré la continuité. La chaîne 24/7 a réussi à être alimentée en continu grâce à ce réseau privé. « C’est une première », conclut Djamel Leroul. « Personne n’avait mis en œuvre ce genre de solution. Cette innovation a également suscité une émulation entre France TV, Obvios, TDF et TVU Networks. Au-delà du succès, c’est une grande fierté pour les équipes. »

L’avenir pour les réseaux privés 5G
Et pourquoi pas le wi-fi ? Nicolas Dallery se justifie : « Parfois, on met en compétition le wi-fi et la 5G. La 5G permet d’être utilisée en mobilité entre intérieur et extérieur. Connectivité garantie, sécurité, dispositif simple et efficace. » Bref, le wi-fi montre ses limites en mobilité.
Nicolas Dallery continue : « Les cas d’usage utilisés sur d’autres verticales (défense, médical, industrie…) vont pouvoir être réexploités dans les médias. On peut imaginer des infrastructures 5G privées déployées dans des stades et des services viendraient s’y greffer à la demande. » Les stades sont déjà fibrés et câblés pour faciliter la production télé. Bientôt du matériel 5G privé à demeure ?
Les autres chaînes de télévision montrent de l’intérêt pour la technologie. TDF souhaite capitaliser sur l’expérience de la flamme olympique pour couvrir d’autres événements avec des contraintes et des cas d’usage variés comme pour le Tour de France, les stades de football, les festivals… pour tous les clients médias TV et radio.
Obvios insiste sur l’importance d’assurer la souveraineté de la solution : « Être basé en France, maîtriser totalement la solution pour la garantir, fournir des évolutions et ainsi suivre les releases 3GPP… », détaille Nicolas Dallery. Le « 3rd Generation Partnership Project » (3GPP) réunit sept organisations de développement de normes de télécommunications (ARIB, ATIS, CCSA, ETSI, TSDSI, TTA, TTC). On leur doit notamment les normes 5G.
Enfin, si la 5G apporte nativement un haut niveau de sécurité des données et des systèmes, Obvios se distingue avec une brique de sécurité appelée « Intelligent Security ». Cette dernière examine le trafic depuis le cœur de réseau. Cela s’ajoute aux fonctionnalités de sécurité disponibles en 3GPP et implémentées par l’éditeur français
Clap de fin pour la bulle 5G sur le parcours de la flamme
Les perspectives sont nombreuses. Nicolas Dallery se projette : « On peut imaginer un réseau 5G privé avec des caméras broadcast, un drone, un réseau premium pour les VIP (accès à des contenus vidéo premium), la sécurité (applications missions critiques de type MCX pour créer des groupes de discussion avec de l’image, de la donnée…). On peut gérer la priorité d’un service par rapport à l’autre. »
Djamel Leroul, ému, reprend : « Lorsque nous avons commencé à travailler avec France TV et Obvios en janvier, la contrainte était la disponibilité pour le mois d’avril. Nous n’avons pas pris conscience de l’importance de cette solution. Mais lorsqu’on met en perspective le dispositif par rapport aux moyens nécessaires, on se dit : c’est modeste mais en termes d’impact, c’est significatif. » Comme disent les joueurs de rugby : « On y a mis du cœur » !
Les JO Paris 2024 à l’heure du premier bilan
Juin 2024, premier bilan. Les grands événements sportifs continuent de tirer l’industrie des médias vers le haut. Grâce à l’innovation, France TV a pu produire un événement en mobilité pendant des semaines à une fraction du coût d’une production classique, monter une chaîne en quelques mois, faire travailler les équipes des différentes chaînes sur les JO en métropole et à l’outremer.
Une nouvelle page de l’histoire de la télévision publique française semble s’écrire. Trente-cinq ans après le début de la présidence commune, vingt-six ans après l’installation dans le nouveau siège, la grande maison France TV s’attaque aux JO à l’unisson.
Une question persiste : comment jouer à armes égales avec les multinationales des médias ? L’innovation fait clairement partie des réponses. À l’heure où l’érosion des audiences de la télé linéaire est de 2 à 3 % par an au niveau mondial, nous, les gens de la technique, avons des solutions.
Prenons un autre exemple côté production. Il y a quelques années, l’innovation a consisté pour France 24 à utiliser un automate de production pour ses JT. En Allemagne, ZDF a fait de même pour l’équivalent du journal de 20h (ZDF Heute) (des années après France 24 par exemple !). En 2024, c’est une grande chaîne d’info internationale qui va produire ses journaux avec un automate de production. Après tout, l’important c’est la valeur du contenu pour le spectateur, non ? Quand allons-nous arrêter de souffrir du syndrome : « Montre-moi la taille de ta régie de production et je te montrerai qui tu es » ?
En attendant, fêtons dignement cet événement planétaire. Le 8 septembre, se terminent les Jeux Paralympiques. Après un repos bien mérité, les équipes reviennent pour le bilan aux conférences du Satis les 6 et 7 novembre 2024 (inscription gratuite ici en ligne) et dans le Mediakwest n°59 qui paraît au même moment. D’ici là, bons Jeux aux athlètes, aux spectateurs et aux nombreuses équipes qui font de l’événement un succès !
ÉDITORIAL, PRODUCTION ET INGENIERIE MAIN DANS LA MAIN
Et si le cloud ouvrait le champ des possibles ? Et si éliminer une partie de l’installation matérielle supprimait une grosse contrainte ? Yoni Tayar (TVU Networks) nous livre sa vision.
« Jusqu’ici, les moyens de production pour un tel événement étaient colossaux », se rappelle Yoni Tayar. « Pour la première fois, nous pouvons éditer le programme en totale mobilité et même une chaîne tout entière. Au-delà des aspects techniques, les équipes d’ingénierie, production et éditorial ont travaillé main dans la main de manière innovante. C’était une véritable collaboration et stimulation dans des délais courts. »
Quel est le secret ? Yoni Tayar donne sa réponse : « La bibliothèque TVU d’environ 150 micro-services et d’une centaine d’intégrations broadcast (ex : marqueurs pub SCTE, Kantar, Dante, SRT) permet de réaliser des personnalisations rapides. En seulement quelques mois, l’ensemble du système a vu le jour : réalisation, programmation, intercom, chaîne FAST… On prouve que le cloud est prêt.
« En septembre 2023 lors de la conférence SVG, le cloud n’était pas encore mature pour des productions complexes selon plusieurs orateurs. En mai 2024, après beaucoup de travail d’innovation, ça marche au quotidien sur une prod d’une telle ampleur, suivie par des millions de spectateurs. Nous n’avons pas droit à l’erreur ! »
Yoni conclut : « Partager autant son expérience fait avancer le monde de la production et du cloud. Merci France TV ! »
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #58, p. 20-24