Depuis une vingtaine d’année, IMDb, la base de données américaine du cinéma mondial de référence, a développé des abonnements payants pour les professionnels. Pourquoi ? Cette entreprise a tout simplement pris la mesure de la valeur de chaque archive recensée. Le marché audiovisuel peut exploiter ce même filon, pour peu que la conservation et la monétisation des données vidéo soient réfléchies en amont. Il faut savoir stocker, archiver et monétiser mais quels sont les outils, services et technologies au service des deux premières étapes ?
Une table ronde de la 40e édition du Satis, le salon dédié à la création et aux innovations technologiques au service des médias organisé par Génération Numérique, met en lumière plusieurs pistes essentielles pour ouvrir la voie…

Stockage cloud ou stockage physique ?
En termes d’archivage, les possibilités pour conserver les archives vidéo se sont multipliées : de la cassette à bande à la cartouche LTO, en passant désormais par la dématérialisation avec l’arrivée du cloud. Cependant, quitter le support physique reste toujours une étape compliquée à franchir pour certains intervenants.
Dans le cadre de cette table ronde, Geoffroy de la Roche, responsable du développement au laboratoire audiovisuel VDM, souligne que face au cloud la cartouche LTO est encore un produit fiable et pertinent. VDM privilégie d’ailleurs toujours le LTO pour les clients qui ne peuvent conserver eux-mêmes leurs données et s’ils le peuvent, VDM se contente de se connecter à leur système via la fibre noire pour gérer les archives.

Du côté d’Adelino Pires Andre, d’Iron Mountain Entertainement Services, les bandes restent aussi une solution durable si tant est que le produit soit conservé dans de bonnes conditions. « Nous utilisons encore des VTR et VCR », affirme-t-il. « Souvent le problème n’est pas tant la bande que la machine qui permettra de la lire, dans certains cas, elles deviennent compliquées à trouver ! »
Mais d’autres spécialistes du stockage sont déjà passés au cloud avec une grande récurrence. C’est le cas de Nomalab qui en a même fait la colonne vertébrale de ses activités en développant des services sur une plate-forme uniquement en ligne. Pour cette entreprise, le cloud natif et le computing cloud représentent notamment une manière d’être plus écoresponsable, comme l’explique Jean Gaillard, président de Nomalab : « Pour nous, le cloud est la meilleure voie pour réduire une empreinte carbone au strict nécessaire. Si nous avons de grosses activités de transformation de fichier, nous faisons de l’“instance spot” c’est-à-dire que nous achetons du calcul à la seconde, en nous appuyant sur des machines qui sont en activité mais inutilisées. »
Cette idée d’un cloud écologique fait cependant l’objet d’une polémique, comme le souligne l’un des intervenants qui nous éclaire aussi sur d’autres inconvénients : « Ce qui consomme encore le moins c’est une cartouche LTO posée sur une étagère », commente Geoffroy de la Roche. « Stocker dans le cloud n’est pas stocker dans les nuages mais dans un pays physique. En plus, stocker un catalogue français dans un pays anglo-saxon par exemple, peut ne pas être du goût de certains clients. » Cette problématique ne semble pas affecter Nomalab qui affirme que « toutes les données passant par son laboratoire restent en Europe et que les clients n’y voient donc aucun inconvénient. »
Du nouveau dans les normes pour la conservation des œuvres audiovisuelles
Au final, quelle que soit la manière de stocker, il y a aussi des normes à respecter afin de préserver les œuvres cinématographiques de manière pérenne et d’assurer leur exploitation avec un retour sur investissement optimal. Et, dans ce domaine, les choses bougent… En Europe, le protocole d’agrégation de datas porté par le CEN et soutenue par la CST et le CNC, portant le nom de Cinéma Conservation Package (CCP), a vocation à rassembler toutes les informations concernant une œuvre afin que rien ne se perde dans le temps. Ces packages sont constitués de tous les types de métadonnées sur l’œuvre ainsi que des fichiers la composant (sous-titre, séquences, sons…), en plus de la liste de lecture permettant l’assemblage de ces sous-packages. Ce format prometteur facilitera sans aucun doute la valorisation des archives et leur ouvrira peut-être même de nouvelles perspectives d’exploitation…
La vie d’un asset est un asset renseigné

Stocker est une chose, faire circuler ses contenus en est une autre… Pour Steny Solitude, fondateur de Perfect Memory, un créateur de plates-formes se doit d’être toujours en mesure d’interpréter ses données… « Il faut insister sur un point : nous ne devons pas parler “d’archives” mais “d’asset” afin de souligner qu’il s’agit bien d’un actif qu’il faut valoriser par sa mise en circulation », souligne l’expert français de l’analyse sémantique.
La valorisation passe par le renseignement des assets via les métadonnées. Celles-ci décrivent l’asset et par conséquent facilitent son interopérabilité et il ne faut pas non plus l’oublier : « savoir ce que l’on possède, c’est savoir ce que l’on peut vendre. »

« Depuis le passage au numérique il y a une vingtaine d’années, les informations sur les assets ont pris de l’importance », constate Geoffroy de la Roche. « Chez VDM, pour chaque asset nous avons une centaine de données renseignées. » Celles-ci sont de deux ordres : les métadonnées techniques (nature du document, poids…) et éditoriales (sujet, contenu…). « Pour les gérer nous avons développé un système de média-asset-management adapté aux besoins de nos clients. Avec, les distributeurs et les ayants droits peuvent assurer la distribution de leurs programmes en basse ou haute résolution, et même faire des PAD ou diffuser des packages à des opérateurs vidéo. »
De futures normes sur les métadonnées
Ces dernières années, de nouvelles méthodes se sont développées pour renseigner ces fameuses métadonnées, à l’instar de l’offre de Perfect Memory qui propose de s’appuyer sur des technologies sémantiques et d’IA. Mais le foisonnement de techniques à disposition doit être manié avec précaution : « Il faut être sûr que ce que nous comprenons aujourd’hui, soit aussi compréhensible dans les années à venir », avertit Steny Solitude.

Pour ce faire, des tentatives sont faites pour standardiser la description des actifs. Un travail que Perfect Memory a entamé avec la Brodcaster Union d’un côté et avec Hollywood de l’autre, mais qui n’est pas au goût de tous. « Toute tentative de normalisation tend à prendre en compte seulement le présent et à supprimer le passé, et nous savons que cela ne marche pas », objecte Jean Gaillard. « Le problème aujourd’hui n’est pas le manque de normes mais l’accumulation des normes ! »
Une inquiétude comprise par Steny Solitude de Perfect Memory qui reprend : « L’enjeu n’est pas de créer une nouvelle norme mais de réconcilier les différents silos. Nous savons que le support de l’interopérabilité entre les différents métiers doit être vivant et prêt à évoluer. »
Gagner du temps, c’est monétiser
« Nous nous chargeons du stockage, c’est le client qui monétise », rappelle Adelino Pires Andre. Le but de nos intervenants est donc de faciliter cette monétisation en aidant le client à exploiter rapidement ses données. « Nous donnons au client des informations qu’il possède déjà, en connectant les données de la pré-prod et la production des sous-titres par exemple. Le but est de raccrocher les informations de descriptions pour qu’elles puissent servir à tout le monde, que ce soit aux plates-formes de pub ou aux documentalistes en interne. »
Centraliser les informations sur les données semble donc primordial pour faciliter la valorisation et donc la monétisation des fonds. Un avis partagé par Geoffroy de la Roche : « Un de nos clients, Studio Canal, possède des antennes un peu partout dans le monde. Pour gagner du temps, tout est centralisé sur une même plate-forme, la Digital Factory, et par exemple, quand un package est préparé pour Amazon France, le même peut être réutilisé pour l’Italie. » …Un gain de temps qui ne pourra qu’être amélioré par les technologies, notamment en ce qui concerne les avancées de l’IA en matière de référencement !
Pour en savoir plus, regardez le replay de la conférence du Satis 2022 !
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #51, p. 74-76