Ce défi a nécessité la mise en place d’un protocole et des règles strictes afin que ces machines industrielles ne se grippent pas à nouveau et ne soient pas à l’arrêt comme l’an passé. Retour sur cette année inédite, côté service public.
« C’était une période très compliquée, on savait que les feuilletons allaient reprendre mais on ne savait pas quand », se souvient Sophie Gigon, directrice de la fiction daytime de France Télévisions. Le moins que l’on puisse dire est qu’il y a un avant et un après. La pandémie a en effet modifié les processus de production industrielle de ces séries. Classiquement, ces derniers s’appuient sur une méthode de travail redoutablement efficace : le cross boarding. Fini le temps du tournage épisode par épisode, la série quotidienne s’appuie sur une organisation mutualisée des tournages.
« Notre activité est condensée du lundi au vendredi, nous fabriquons l’équivalent d’un épisode par jour en tournage et en postproduction, sous forme de session de dix épisodes tournés en deux semaines », détaille Olivier Roelens, producteur exécutif d’Un si grand soleil (La Fabrique-France Télévisions).
Il en est de même pour la doyenne des quotidiennes, Plus belle la vie produite par la Fabrique et Telfrance : « Nous livrons un épisode par jour : il faut environ vingt jours pour avoir suffisamment d’épisodes entiers », reprend Jean-Christophe Rouot, producteur exécutif de Plus belle la vie (La Fabrique-France Télévisions).
Dans ces conditions, le flux tendu est délicat et chaque production travaille habituellement avec une marge de sécurité, « un panier d’épisodes » équivalent à deux mois de diffusion. « Nous avons démarré le tournage d’Un si grand soleil en avril 2018 : l’idée était d’être toujours en flux tendu, sans que la production ne s’arrête. Avec l’arrivée de la Covid et sa montée en puissance, nous avons été confrontés à une situation que nous n’avions pas la capacité de gérer : nous n’avions pas de masque, pas de gel, pas de protocole, ni de procédure édictée par le CCHSCT ou le ministère du Travail », explique Olivier Roelens.
Pendant onze semaines, soit cinquante-cinq épisodes, la production d’Un si grand soleil s’arrête. Même son de cloche du côté de Plus belle la vie qui a vécu un « confinement rapide et violent en termes de production : nous avons arrêté du jour au lendemain de fabriquer des épisodes », ajoute Virginie Izard, directrice des studios de Marseille.
France Télévisions doit alors trancher. Deux options vont être prises. Plus belle la vie sera le seul feuilleton à l’antenne pendant toute la période de confinement. « Nous avons épuisé les stocks, puis nous avons rediffusé une arche, le temps de reprendre l’antenne après la reprise », détaille Sophie Gigon, directrice de la fiction daytime de France Télévisions.
Installée dans les habitudes des téléspectateurs depuis 2004, Plus belle la vie aura eu une dix-septième saison en mode adaptée, grâce à l’agilité de la production. « Le 16 mars, nous avons rapidement tourné les séquences manquantes, sacrifié celles qui n’étaient pas indispensables. Nous avions la chance d’avoir une vague d’épisodes quasiment bouclée, nous avons fourni les dernières séquences pour ceux-ci, en postprod, en mode télétravail en mars et avril. La diffusion d’inédits a été maintenue en quotidienne avec ces épisodes jusqu’au 1er mai », glisse Virginie Izard. « Puis entre le 1er mai et le 26 juin, plusieurs épisodes par jour ont été mis à l’antenne, nous avons repris le tournage, le 26 mai », complète Jean-Christophe Rouot.
Pour Un si grand soleil, France Télévisions opte pour l’arrêt de la diffusion dès le premier confinement. « Nous avons conservé le stock d’épisodes et recommencé à diffuser après avoir repris le tournage », explique Sophie Gigon.
Éviter toute contagion
Car, avant de reprendre le chemin des studios, il était impératif de bien repenser le processus de travail afin de garantir la sécurité des équipes. Plus belle la vie réunit chaque jour entre 130 et 150 personnes, 250 travaillent quotidiennement sur Un si grand soleil. « C’est une industrie qui fait vivre beaucoup de familles. L’équipe totale ne compte pas moins de 2 500 personnes. Il était important d’avoir un redémarrage encadré et de pouvoir se projeter dans le temps pour éviter de nouveaux arrêts », déclare Olivier Roelens.
Pendant le premier confinement, « nous étions en télétravail, nous avons organisé des réunions en visio avec les techniciens, les auteurs, afin de trouver des solutions pour reprendre au plus vite la production. Nous avons mis en place des règles afin que chacun puisse reprendre son poste, en garantissant la sécurité individuelle et collective », se rappelle-t-il.
Comme les séries quotidiennes françaises sont toutes tournées dans le sud de la France, « nous sommes tous plus ou moins liés entre nous, que ce soit France 2 et France 3, mais aussi Telfrance, partie prenante de Plus belle la vie, qui produit aussi les deux autres feuilletons de TF1. Nous avons été relativement proches pendant cette période de redémarrage, tout en défendant bien entendu nos productions », précise Jean-Christophe Rouot.
Série la plus ancienne et la plus emblématique du paysage audiovisuel française, Plus belle la vie a été la première à relancer sa machine. « Nous avons fait extrêmement attention, nous avons pensé à l’humain, aux comédiens et aux techniciens avant tout. Nous avons élaboré main dans la main avec nos collègues des autres séries, ce protocole afin de faire en sorte de ne rien laisser au hasard », ajoute-t-il.
Et cela n’a pas été simple car sur ce type de formats pas moins d’une cinquantaine de corps de métiers se mettent en action, chacun ayant des spécificités. « L’objectif a été de caractériser, selon les métiers, les meilleures procédures à mettre en place. Ce travail collaboratif nous a permis de rédiger un livret, le Plan d’activité de reprise (PRA, enrichi ensuite par les recommandations du CCHSCT de l’audiovisuel et du cinéma), regroupant toutes les mesures à mettre en œuvre, ainsi que les règles par profession, pour contrer la propagation du virus », détaille Olivier Roelens. Car le but était clair : éviter toute contagion au sein de la production, grâce à un dispositif cohérent et efficace, avec moult points de gel et de lavages des mains, distanciation sociale, etc.
Pour bâtir ce PRA, il a fallu repenser les méthodes de travail, en s’appuyant sur des personnes qualifiées. « Nous avons fait appel à une équipe de médecins pour mettre sur pied ces procédures et depuis le 1er juin, un médecin est présent chaque jour sur le tournage afin de veiller aux respects des procédures et de suivre les personnes présentant des symptômes ou en demande d’informations. C’est une décision importante et cette “hotline Covid” nous aide vraiment », souligne-t-il.
Même son de cloche du côté de Plus belle la vie : « Nous avons créé un cabinet médical sur site, il réalise des tests antigéniques », glisse Virginie Izard. « Ces tests sont proposés aux comédiens – ils sont les plus exposés – sur place et à l’hôtel. L’idéal est qu’ils soient testés en moyenne toutes les 72 heures », ajoute Olivier Roelens.
Tourner en mode Covid
Avant cette crise, forte de son expérience, le planning de tournage de Plus belle la vie était réparti sur trois équipes, une composée d’un grand nombre d’intervenants en studio et une de la même taille en extérieure, et une plus petite, mobile, qui permettait de faire des séquences partout dans Marseille.
« Nous avons augmenté le nombre d’équipes, mais réduit leur taille, afin de respecter toutes les consignes sanitaires, passant ainsi à quatre équipes. Deux en intérieur studio, dont une toute petite, deux en extérieur dont aussi une toute petite : cela permet de produire le même nombre de séquences, de fournir le même nombre d’épisodes, tout en appliquant les processus dus au Covid. Cela aère un peu la production et le tournage », détaille Jean-Christophe Rouot.
Un si grand soleil a gardé le même schéma de production : pendant quinze jours, quatre équipes de tournage, avec chacune un réalisateur, sont à pied d’œuvre, quatre équipes étant parallèlement en préparation, pour prendre directement le relais. « Le vendredi de la seconde semaine, les quatre équipes s’arrêtent. Le lundi suivant, les quatre nouvelles démarrent avec quatre réalisateurs différents, c’est un relais constant : chaque épisode est le fruit du travail d’au moins quatre équipes de tournage car il peut nous arriver d’avoir des séquences anticipées ou retardées. Sur chaque épisode, quatre réalisateurs collaborent », explique ainsi Olivier Roelens, précisant que les deux studios de tournage, les stocks de déco et de costumes, tout comme la menuiserie et l’atelier de fabrication de décors, sont installés à Vendargues, dans un hangar de 16 000 mètres carrés, près de Montpellier.
Alors que le studio de postproduction d’Un si grand soleil, une équipe de cinq personnes, est situé à Saint-Cloud, en région parisienne, celui de Plus belle la vie est sur place, dans les studios de Marseille, et ce, depuis l’origine. « Cela nous permet d’avoir une interaction plus facile avec le plateau. On pourrait préparer un épisode le matin, le tourner et le diffuser le soir. Ce n’est pas notre flux normal, mais c’est gérable. Nous l’avons fait notamment sur des séquences événementielles », sourit Virginie Izard. « Ce n’est jamais confortable mais c’est jouable. C’est l’avantage de la postprod sur place, il n’y a pas de perte de temps entre les décideurs, le tournage et le montage », ajoute Jean-Christophe Rouot. C’est ainsi que lors du premier confinement, la postproduction locale a pu être rapidement basculée en télétravail et les épisodes encore en cours être bouclés.
Malgré tout, à la reprise, les deux productions sont reparties de zéro. « Nous avons volontairement réduit le temps entre tournage et diffusion, nous savions que nous prenions un risque s’il y avait un nouveau confinement : le but était d’avoir un maximum de séquences et de diffuser le plus rapidement », souligne Virginie Izard.
Dans cette course contre la montre, il était nécessaire de baliser et sécuriser ce qui pouvait l’être. « Nous avons abaissé la cadence de tournage pour mettre tout en place et prendre les bons réflexes, mais elle a repris normalement, au bout de deux mois », indique Olivier Roelens. « Il a fallu gommer certains réflexes ou habitudes. Nous sommes déjà en flux tendu, cela nous a rajouté des contraintes à gérer sur la durée. Cela a pris beaucoup d’énergie au quotidien », ajoute-t-il.
Si l’ambiance des tournages a changé, perdant en convivialité, tout le monde étant masqué, toutes les précautions sont de mises : « Sur les postes tels que les maquilleurs, les coiffeurs, les costumiers, le niveau de protection est le plus élevé avec masque FFP2, blouse, etc. Ces masques sont fournis à tous les postes qui sont en proximité des comédiens démasqués », reprend-il. « Le matériel de maquillage est nominatif, pour les coiffeurs tout est désinfecté », ajoute Jean-Christophe Rouot.
Le nombre de techniciens en même temps sur le plateau a été repensé afin de respecter la distanciation. « L’organisation se déroule différemment, les gens travaillant les uns après les autres par professions. Nous cadençons plus le tournage pour réduire le nombre de personnes sur le plateau en même temps », explique Olivier Roelens.
Sur Plus belle la vie, des assistants désinfectent les accessoires à chaque utilisation. Dans les deux sites de tournage, les espaces communs ont été repensés et agrandis : « Nous avons adapté la cantine et nous changeons à chaque nouvelle règle gouvernementale, nous avons mis des plexis lors de la distanciation à deux mètres », déclarent les producteurs exécutifs. De plus, le plexi a aussi pris sa place à tous les postes de proximité (combo, réalisation, etc.).
Masqués ou non ?
En amont du tournage, tout est aussi balisé afin de fluidifier le travail. Ainsi, pendant le stade de la préparation, une réunion est organisée avec les équipes de mise en scène, les médecins et les référents Covid afin d’examiner toutes les scènes compliquées ou problématiques en termes de distanciation. « Elle ne se termine que quand ces scènes sont validées par les médecins. Par exemple, les comédiens ne boivent plus, ne mangent plus pendant une scène », glisse Olivier Roelens.
Que ce soit sur Plus belle la vie ou Un si grand soleil, chaque équipe de tournage est accompagnée par un référent Covid, qui veille au bon respect des consignes et des protocoles. Si tout est bien accepté par les équipes, aussi incroyable que cela puisse paraître, tant il y a d’intervenants, ces deux productions n’ont eu à gérer aucun retard, arrêt de tournage ou foyer de contamination depuis la reprise.
En fin d’année dernière, il s’en est fallu de peu pour Un si grand soleil. « Un comédien est arrivé malade, il a été testé et isolé. La même semaine, un autre comédien a été testé positif, mais même s’il n’était pas venu sur le plateau, nous avions huit cas contacts. Le planeur, en charge des plannings, a réussi à trouver des séquences sans ces comédiens que l’on a tournées la première semaine, puis après leur semaine d’isolement et un test négatif, les séquences manquantes ont été faites avec ces comédiens », sourit Olivier Roelens.
Sur Plus belle la vie, il a fallu faire preuve d’imagination. L’exemple le plus emblématique a été la décision de remplacer temporaire une comédienne, malade certes, mais pas de la Covid. « Nous avons décidé de jouer la transparence », précise Jean-Christophe Rouot. « Nous avons annoncé ce remplacement aux téléspectateurs, qui ont surtout été inquiets pour la comédienne », ajoute Virginie Izard.
C’est un art de transformer un problème en une force et « Telfrance a trouvé une solution formidable, prouvant que Plus belle la vie est encore une série très innovante », ajoute Sophie Gigon. C’est ainsi que Mila, incarnée par Malika Alaoui, a été momentanément incarnée par Laura Farrugia. « Nous avons conservé les séquences tournées avec Malika Alaoui, puis nous avons fait un deepfake du visage de Laura sur celui de Malika. Elle a ensuite tenu le rôle pendant un mois », explique Jean-Christophe Rouot.
Car, outre le protocole de sécurité, la Covid a aussi impliqué des changements dans l’écriture de ces séries. « Ce qui était prévu pour être diffusé l’été s’est retrouvé à la rentrée : il a fallu réécrire des éléments qui étaient sur le point d’être produits, on a diffusé en mai-juin, en décalant un peu, ce qui a été tourné, mais on a réadapté la rentrée : avec plus de sens, du positif. On a un peu changé des arches, réadapté certaines histoires », précise Sophie Gigon. Situés à Paris, les pôles d’auteurs (une vingtaine par série) ont aussi pris en compte la pandémie, les séries étant ancrées dans l’actualité. Ici aussi deux axes différents ont été adoptés, notamment vis-à-vis du port du masque. « Dans Un si grand soleil, on a opté pour le port du masque pour tous les personnages en second plan. Dans Plus belle la vie, nous avons fait le contraire. On ne voit pas de masques », reprend-elle.
Concrètement, les productions se sont adaptées afin de garantir un climat sécurisant aux comédiens : « L’idée est de ne pas avoir que des comédiens masqués à l’image. Ils sont moins audibles et le masque enlève toutes les émotions du bas du visage. On perd beaucoup. Ils portent un masque du moment où l’on va les chercher jusqu’au passage en loge pour le maquillage et la coiffure, puis ils le remettent, font les répétitions. Le masque n’est retiré que le temps de la prise », détaille Olivier Roelens.
L’un des leitmotive a surtout été de ne pas dénaturer le propos éditorial de chaque série. « Nous avons fait des feintes avec le concours des auteurs », sourit Virginie Izard, « sur Plus belle la vie, nous ne sommes pas en Covid : les cafés, les restaurants sont ouverts ! Il y a une petite dystopie entre la réalité de Plus belle la vie et la réalité ».
Portés par le souhait de ne pas brider l’écriture et la créativité des auteurs, les producteurs ont imaginé des solutions d’organisation ou modifié très légèrement les séquences pour respecter l’objectif narratif des auteurs. « Nous ne voulons pas entrer dans un carcan qui dégraderait le rendu de la série », insiste Olivier Roelens.
Côté figuration ou doublure, il a été fait appel à des personnes vivant ensemble au quotidien, pour les scènes de rapprochement ou d’intimité. Un pool de figurants réguliers a été créé. Il a été fait aussi appel à des astuces de réalisation : « Nous avons dissocié, dans certaines scènes, les champs et contre-champs : nous filmons ainsi un comédien non masqué, son interlocuteur hors champ est masqué et vice versa. Nous avons essayé de jouer sur les focales en écartant plus la caméra, cela permet de rapprocher les comédiens plus qu’ils ne le sont dans la réalité », confie-t-il.
L’autre point complexe a été de revoir les lieux de tournages, notamment lors du second confinement, les tournages ne s’étant pas arrêtés. « Nous avons dû réfléchir à des solutions de substitution. Certains lieux de tournages, privés ou publics, étant inaccessibles », explique Olivier Roelens.
Des soucis également rencontrés par Plus belle la vie. « Nous avons dû faire des replis stratégiques : après le confinement, nous avons eu un créneau sur un décor extérieur, un parc avec résidences, un lieu public dédié habituellement à des mariages ou séminaires. Nous l’avons annexé pour un grand nombre de jours, mis en place nos normes de tournage, et recréé plusieurs appartements et notre parc public. Nous avons réussi à rendre l’illusion à l’image et ne sommes plus allés sur la voie publique », détaille Virginie Izard.
Depuis la reprise des tournages, le 26 mai pour Plus belle la vie, la production industrielle a repris le 1er juin. « Pour l’instant, nous tournons. Nous faisons extrêmement attention et sommes plutôt dans une bonne dynamique. Nous avons repris le panier d’avance d’avant le confinement, en six mois », se réjouit Jean-Christophe Rouot. « Nous avons réussi à gérer jour après jour cette production en mode Covid », conclut Olivier Roelens.
Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #41, p. 62-66. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.
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