Bien qu’il y ait autant de profils que de professionnels, tous ont en commun d’utiliser des outils numériques pour promouvoir leurs créations. À la fois néophytes et passionnés, comment leur pratique de la technique influence-t-elle leurs réalisations ?
Émergence d’une professionnalisation
Si ces métiers étaient inconnus il y a encore une dizaine d’années, les créateurs de contenus ont vu leur statut évoluer. Quelle que soit leur branche — beauté, voyage, fiction — il aura fallu quelques années avant que leur travail, parfois difficile à identifier, obtienne une reconnaissance de la part du public et des professionnels. Selon leur spécialité et le média dans lequel ils s’insèrent, les exigences en termes de technique diffèrent. Qu’ils soient néophytes ou qu’ils aient une formation de techniciens, ils apprennent à se conformer aux exigences imposées par les plates-formes sur lesquelles ils exercent leur métier.

L’arrivée d’Instagram en 2012 a contribué à l’émergence des influenceurs. Photos léchées, feed maîtrisé, de nombreux créateurs de contenu ont dû développer un savoir-faire hérité des métiers de la communication et de la photographie. Avec l’arrivée de la vidéo, ils doivent désormais manier les techniques du montage et de la prise de son. Afin d’aider les photographes ou vidéastes amateurs qui produisent du contenu, la création d’applications intuitives facile d’utilisation permet d’apporter une touche de professionnalisme.
Justyn Lee, responsable de la communauté chez PhotoRoom (application qui permet de détourer des fonds et créer des visuels), explique que sa clientèle recherche un outil permettant de créer très vite des photos professionnelles. Ce besoin de rapidité ne doit pas entraver la qualité du résultat. Pour les photographes non professionnels, les outils intuitifs permettent d’aborder les problématiques liées à la technique, sans passer par une formation professionnelle. L’application est pensée pour être facile d’accès, fonctionnant sur un modèle d’intelligence artificielle afin d’être « super intuitive ». Un smartphone et quelques applications peuvent suffire à un certain type de créateurs n’ayant pas besoin de recourir à des outils sophistiqués.
La beauté et la tech’
Dans le monde de la beauté et de la mode, majoritairement dominé par des influenceuses et s’adressant principalement à un public féminin, un discours techniciste est progressivement venu s’insérer dans les vidéos YouTube et les publications Instagram. La technique étant mise en avant et conscientisée, elles n’hésitent pas à aborder leurs problèmes techniques ni à décrire leur dispositif, qui est parfois montré à l’écran. Les youtubeuses beauté doivent maîtriser la lumière afin de ne pas altérer le rendu de leurs produits (couleur, texture, etc.). Elles questionnent leurs followers – « J’ai changé la lumière, dites-moi si ça vous va en commentaires » –, modifient la focale pendant leur prise de vue ou vérifient que la caméra fonctionne correctement au milieu de la vidéo. La technique se met au service de leurs besoins et leur audience va être sensible à ce discours qui permet à la fois de comprendre les coulisses, et d’avoir l’impression de contribuer à l’amélioration de leur propre expérience.
Grâce aux commentaires et aux possibilités d’interactions, la communauté peut s’exprimer sur ce qu’elle a apprécié ou non, aussi bien pour la prise de vue que pour la prise de son, ou le choix du décor. En tant que techniciennes confirmées ou débutantes, elles ont développé un savoir-faire technique partagé en partie avec leur audience, loin des stéréotypes genrés d’une approche techniciste qui serait plutôt masculine.
Comme beaucoup de créateurs de contenus, les youtubeuses ou instagrameuses les plus importantes ont fait progressivement appel à des techniciens, que ce soit pour le montage, la photographie ou les tournages. On s’éloigne alors de l’aspect home-made des contenus, mais cela ne les empêche pas de garder la main sur une partie de leur production (story, face caméra dans les studios préinstallés, etc.) et de se servir de leur savoir-faire afin de pouvoir discuter plus facilement avec leur équipe.

L’évolution de la fiction sur YouTube
Si la place de la technique est importante chez les créateurs de contenus dans la mode ou la beauté, elle paraît d’autant plus évidente lorsqu’on observe l’évolution des chaînes YouTube qui créent du contenu fictionnel. Des productions se sont développées et professionnalisées. C’est le cas du Studio Bagel dont ont fait partie Ludoc et Tom Evrard. Les deux techniciens ont des parcours bien différents.
Ludoc commence à filmer avec la caméra Hi8 de son père dès l’âge de 12 ans. Sa formation se fait de manière progressive, c’est en pratiquant et en regardant des tutoriels qu’il perfectionne sa technique. « J’ai commencé très tôt, en faisant des erreurs, en essayant de comprendre comment ça marchait. En regardant les autres aussi, notamment quand j’ai commencé à faire des clips. J’ai appris sur le terrain principalement », confie-t-il. L’aventure YouTube commence timidement pour lui. Après un passage sur Dailymotion, il bascule sur la plate-forme américaine car celle-ci commence à rémunérer les vidéos. La plate-forme ne lui procure pas suffisamment de revenu, il se retire alors un temps de YouTube et lance sa boîte, ce qui lui permet d’acquérir une expérience en télé et en clip. Il souhaite alors revenir sur YouTube où il se sent plus libre de s’exprimer et où il est en capacité de maîtriser le final cut. En 2011 aux États-Unis, YouTube commence à créer des chaînes originales avec un budget alloué et un objectif d’abonnés à atteindre en un temps imparti.
En 2012, le Studio Bagel arrive en France et, sur le même principe qu’aux États-Unis, il se voit attribuer un budget avec pour objectif d’obtenir 200 000 abonnés en dix mois pour trente heures de contenu. Résultat : un compteur qui explose avec 1 million d’abonnés. Pour Ludoc, YouTube lui assure l’obtention d’un budget pour réaliser les projets qu’il visait. La composition de l’équipe, pendant la première saison, ne ressemble pas encore à celle d’une équipe de tournage traditionnelle. Le budget reste limité : « Pour la saison 1 […] j’avais juste un ingénieur son avec moi et un producteur avec son assistant. Je faisais seul toute la technique pour la partie image, mon producteur faisait aussi l’assistant réal. » À partir de la saison 2, une cheffe opératrice, un chef électro et une assistante réalisatrice viennent compléter l’équipe sur le plateau.

Pour la saison 3, le Studio Bagel est complètement intégré à Canal+ et l’équipe s’agrandit à nouveau avec des budgets plus conséquents. « Ce qui est important dans cette expérience c’est que, grâce aux contraintes techniques de la première saison, j’apprends à faire tous les métiers. De plus, mon expérience du clip m’a apporté le sens du rythme et de la narration rapide », raconte Ludoc. La première saison imposait une cadence de tournage, allant de deux à trois vidéos par semaine, ce qui a poussé Ludoc à être réactif et à réaliser des « bidouilles » afin de parer aux problèmes liés à la gestion du temps et de l’argent.
Au départ, son matériel se limitait à l’utilisation de trépieds et de 5D, avec un objectif 24-70 mm, des panels lights ou des mandarines. « En lumière j’essayais d’alterner, j’utilisais un contre un peu orangé et une face un peu bleutée ou l’inverse. Je pouvais utiliser une mandarine en contre car ça me permettait de diriger la lumière et, en face, un panel light que je redirigeais avec un réflecteur. Après, pour les travellings, je prenais un slider ou un rail souple. » Cette configuration n’était pas optimale mais permettait de réaliser des images rapidement et d’une qualité suffisante. À partir de la saison 2, le rythme a commencé à ralentir et un vrai travail auteur/réalisateur a pu davantage se développer.
Tom Evrard, lui, était étudiant en cinéma à l’université à la recherche d’un stage, quand il a postulé pour travailler sur la saison 2 du Studio Bagel. Il n’avait aucune notion en technique et a dû apprendre sur le tas. « J’étais sur les tournages et je mettais ensuite toute mon énergie en postprod parce que je faisais le lien entre les monteurs et le plateau de tournage. Faire à la fois le tournage et la postprod c’était trop lourd, je me suis aperçu qu’il manquait vraiment un poste. À partir du rachat par Canal+, je suis devenu chargé de postproduction. »
L’équipe technique s’est établie et étendue afin de pouvoir gérer le flux et la densité des programmes. À la fin de la troisième saison, Tom Evrard bascule sur un poste de monteur, il est alors en mesure de dégager du temps pour d’autres projets. Il réalise des making-off pour le Studio Bagel. Cette étape lui a permis de basculer vers la réalisation pour d’autres chaînes YouTube dans un premier temps.
La polyvalence développée par ce type de parcours donne un atout considérable à ces techniciens qui, lorsqu’ils travaillent avec des équipes professionnelles traditionnelles, connaissent bien les contraintes des différents chefs de poste. Habitués à travailler de manière solitaire, ils doivent cependant apprendre à transmettre leurs idées. « Sur la partie lumière c’était très agréable de déléguer. Là où j’ai eu plus de mal, c’est quand il a fallu mettre des mots et des images sur ce que je voulais, ce que je ne faisais pas au départ, quand j’étais seul. Avec une équipe il faut expliquer ce qu’on fait et pourquoi », livre Ludoc.
Aujourd’hui, Ludoc partage son expérience à travers son livre Le manuel de survie du vidéaste à destination des jeunes réalisateurs ainsi que sur sa chaîne YouTube et travaille actuellement sur un projet de long-métrage. Quant à Tom Evrard, qui a été réalisateur de publicité pendant plusieurs années, il se lance désormais dans la fiction.

Twitch, la plate-forme montante
Twitch ne cesse de se développer. Pensée comme une plate-forme de streaming se concentrant sur les jeux vidéo, elle attire aujourd’hui les médias traditionnels cherchant à toucher une audience plus jeune : plus de la moitié de ses utilisateurs ont moins de 34 ans. Ultia fait partie des streamers professionnels français. Suivie par 234 500 personnes sur Twitch, elle a commencé en tant qu’amatrice en parallèle de ses études, avant de passer professionnelle.
« On ne peut pas commencer à streamer sans matériel, il faut un bon PC, afin de pouvoir faire tourner les jeux et les streamers. Moi qui pensais que c’était super accessible, ça ne l’était pas tant que ça. […] Au début, je streamais sur le PC que j’utilisais pour mes études, je pouvais streamer uniquement des jeux console. Avec mon game capture, j’avais directement le logiciel de stream intégré : Elgato. Ça me servait à envoyer le flux et je n’avais pas d’alerte ni de caméra. J’utilisais les écouteurs de mon téléphone, ce n’était pas terrible, mais j’ai commencé comme ça ! »
Ultia perfectionne progressivement son installation tant au niveau du stream qu’au niveau de la prise de vue et de son. Après un temps de pause, elle revient avec un équipement plus complet et perfectionné, aujourd’hui composé d’un Sony Alpha 6400 avec objectif E PZ 18-105 et d’un Razer Ring Light pour la prise de vue, ainsi que d’un micro Shure SM7B avec GoXLR pour le son. Si dans les premiers temps, un son bas de gamme était toléré sur Twitch, ce n’est plus acceptable à présent. « Le son, c’est la bête noire des streamers », indique Ultia.
En tant que streameuse professionnelle, Ultia peut désormais avoir recours à des spécialistes pour résoudre ses problèmes techniques. Suite à une donation goal du Z Event, elle a pu faire appel à une boîte de production pour réaliser un live poterie. « J’étais sereine, ils ont tout géré, je n’avais qu’à me concentrer sur le live. » Elle insiste en ajoutant qu’il s’agit de privilèges qui lui permettent de réduire sa charge de travail, mais qu’elle n’aurait pas pu se le permettre un an auparavant.

Une consommation en constante évolution
La consommation des vidéos ne cesse d’évoluer et la technique doit également s’adapter à ces pratiques. « Il y a beaucoup de professionnels sur YouTube aujourd’hui, mais la consommation a changé. Au début, on regardait les vidéos sur son ordinateur, aujourd’hui les gens regardent en accéléré, sur un iPhone, dans le métro, etc. Quand je travaille, j’essaie de réaliser ma vidéo pour des gens qui la regarderaient dans de bonnes conditions, mais je regarde aussi ce que ça donne dans de mauvaises conditions. On essaie de contraster et de ne pas être trop sombre, par exemple », constate Ludoc.
En fonction des nouvelles applications et des nouveaux usages du public, les créateurs de contenus doivent continuellement adapter leur créativité. Les habitudes changent vite sur les réseaux sociaux, ils doivent être réactifs afin de conserver leurs audiences et conquérir de nouveaux publics.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #50, p. 90-94