Réalisé par Martin Bourboulon – à qui l’on doit les films « Papa ou Maman » 1 et 2 – et produit par VVZ Production et Pathé, Eiffel se situe à la frontière de deux univers cinématographiques.
Comment une histoire d’amour vécue par Gustave Eiffel lorsqu’il travaillait sur la passerelle de Bordeaux a-t-elle entrainé la construction de la tour ? Comment l’architecte a-t-il procédé ? Quelles étaient ses principales sources d’inspiration ? Voici les fils conducteurs de cette fiction historique où Romain Duris incarne Gustave Eiffel…
Basé sur un scénario original de Caroline Beaugrand écrit il y a plus de vingt-deux ans, le projet a été initié par le directeur de production François Hamel qui a convaincu Vanessa Van Zuylen et le réalisateur Martin Bourboulon de le suivre.
Pour développer le film, ses sept scénaristes se sont inspirés des archives du Musée d’Orsay qui conservent quantité de lettres et dessins de Gustave Eiffel et ont bâti une histoire à l’orée de deux mondes : empruntant aux studios hollywoodiens un côté spectaculaire mais en développant aussi une vision intimiste plus proche de la culture européenne, Eiffel nous fait la promesse d’une expérience à la fois visuelle et émotionnelle…
Vanessa Van Zuylen, sa productrice déléguée, Matias Boucard, chef opérateur et Olivier Cauwet, directeur des effets visuels chez Buf, reviennent pour nous sur la fabrication de ce biopic tourné en Île-de-France, en Auvergne-Rhône-Alpes et en Nouvelle-Aquitaine…
Une esthétique picturale
La production a opté pour un tournage en Imax Digital avec une caméra Arri Alexa 65 bien que l’exploitation du film soit prévue dans un réseau de salles de cinéma standard.
Matias Boucard, chef opérateur, nous explique pourquoi : « Suite à des tests et des comparaisons, nous nous sommes rendu compte que l’Imax digital était l’option la plus adaptée au projet. En raison de sa hauteur, la tour Eiffel est un monument difficile à filmer, et si l’on ne veut pas utiliser de courtes focales qui tordent, repoussent les arrière-plans pour l’avoir entièrement dans un cadre cinémascope 2:40, il faut s’éloigner de l’architecture. Cependant, il fallait observer un lien de proximité entre la Tour et les personnages. Or, seul l’Imax, qui possède un capteur plus grand et un plus grand champ vertical, offrait la possibilité d’utiliser des focales standards et de faire rentrer à la fois les acteurs et les décors. En faisant ce choix, on pouvait tout raconter dans des cadres assez simples et même obtenir des images qui ressemblent à des tableaux… La focale la plus courte utilisée est un 40 mm qui donne une vision assez neutre. Nous avons, par ailleurs, utilisé des optiques Vantage Hawk anamorphiques 1.3x Squeeze qui nous ont aussi permis un rendu d’image proche de certaines peintures en taille réelle que l’on peut découvrir dans les musées et qui nous aspirent dans la scène », explique le chef opérateur qui souligne aussi qu’« avant Eiffel, seul trois films français avaient été tournés en Imax Digital, il s’agissait donc d’un défi ! ».
Un élément de décor polyvalent…
La production et le réalisateur ont décidé de reconstruire un pilier de la tour Eiffel grandeur nature qui est utilisé dans plusieurs séquences. Pour opérer ce choix et dès leur première rencontre, le réalisateur et le chef opérateur se sont questionnés sur le décor en élaborant des plans et des maquettes numériques.
Grâce à ces maquettes, le découpage des scènes, les effets spéciaux et les jeux de lumières ont pu être préparés avec soin en amont et cet élément de décor, très polyvalent, a permis à l’équipe de tourner des séquences qui se déroulaient tantôt au sol, tantôt en hauteur car le tronçon se répète plusieurs fois dans l’architecture de la tour. Le cœur de ce pied a même été utilisé comme un studio en tant que décor intérieur pour des séquences spécifiques telles les scènes de déjeuner…
Lors de la construction du pilier, pour faire face aux nombreuses contraintes techniques et aux normes de sécurité, la production a engagé un bureau d’études qui a dû relever un gros challenge puisqu’aucune fondation ne pouvait être creusée pour construire ce pied, il devait simplement tenir grâce au poids du bloc de béton de sa base.
Si le réalisateur Martin Bourboulon souhaitait ancrer son tournage le plus possible dans le réel, des extensions de décors étaient cependant incontournables, celles-ci ont été prises en charge par les sociétés Buf et Mac Guff Ligne.
« Les extensions de décor devaient servir l’histoire de la Tour avec des plans proches, des plans-séquences et des caméras en hauteur. Les spectateurs devaient se sentir proches des personnages, mais aussi partager l’aventure humaine liée à cet édifice », souligne Olivier Cauwet, directeur des effets visuels chez Buf, pour résumer les intentions artistiques en matière de VFX.
Un vrai chantier !
Le tournage, qui s’est déroulé sur cinquante-cinq jours, a dû être suspendu pendant huit mois, en raison de la crise sanitaire, ce qui n’a pas entamé la motivation des équipes ! « Le réalisateur, qui voulait un film lumineux et vivant, a filmé toutes les scènes en lumière naturelle et non en studio », souligne la productrice Vanessa Van Zuylen.
Eiffel a été tourné principalement à Paris (sur les quais de Seine, au Palais bourbon, au Petit Palais), aux studios de Brétigny et, enfin, à Bordeaux. Le pied de la tour a été construit à Brétigny sur le BackLot des Studios de TSF. Un chantier de 80 x 80 mètres au sol y a été reconstitué.
Le bout de pilier a servi à tourner des séquences au sol (l’évolution de la tour, le bureau d’Eiffel…) mais aussi des séquences à 40 mètres de haut (des scènes où on voit Paris, le Champs de Mars en arrière-plan, le Trocadéro de l’époque…). Pour ces scènes en hauteur, des containers ont servi de support pour les poutres… Un vrai chantier !
En raison de sa configuration, ce tournage a nécessité de gros déploiements de sécurité : les acteurs, cadreurs présents en hauteur, devaient être câblés et accompagnés et ce sont majoritairement des artistes de cirque qui ont été employés pour faire de la figuration.
Les extensions de décors ont représenté un autre défi. « Au total, vingt-six containers ont servi pour déployer un fond vert de 145 mètres sur le Backlot… On est toujours dans la démesure pour tout ce qui touche à la tour Eiffel… », s’amuse aujourd’hui la productrice qui s’est à l’époque étouffée en voyant la facture !
Si le quart du chantier en décor réel accueillait quatre-vingts figurants pour les scènes au sol, il a fallu rajouter plus de vie sur les extensions des trois quarts restants en VFX. De même, si de nombreuses scènes dont celle du Palais Bourbon, de l’inauguration de la Tour Eiffel tournée sur deux jours au Champs de Mars ont pu accueillir des figurants, il a presque toujours fallu rajouter de la foule 3D, des figurants tournés sur fond vert…
Une organisation propre au projet
« L’histoire de la tour Eiffel ne se déploie que dans des grands décors… On a procédé comme pour un prototype… J’avais un plan de travail découpé en fonction de la lumière – avec des axes de telle heure à telle heure – et je tournais certaines séquences sur plusieurs jours pour les raccords lumières. Heureusement, il y avait une dynamique d’équipe et toujours quelqu’un pour trouver une solution lorsqu’un souci se présentait. Olivier Cauwet avait notamment sur son ordinateur un prototype de caméra virtuelle très utile pour envisager le rendu d’un plan en prévisualisation », explique le chef opérateur.
« L’anamorphique n’est pas un cadeau pour les VFX mais ce n’est pas grave ! Ce qui est important c’est la narration et il y a toujours moyen d’anticiper les contraintes techniques. On a notamment placé une GoPro et un clap électronique sur la caméra en les synchronisant, ce qui nous a facilité le tracking en phase de travail des effets spéciaux. Cette façon de procéder nous a permis de surmonter bien des soucis liés aux mouvements, aux déformations de lentilles », mentionne Olivier Cauwet.
Comme on peut le constater, avec un budget de « seulement » 23 millions d’euros, Eiffel est un projet extrêmement ambitieux…
« Aujourd’hui, il est difficile de lever de l’argent sur des films historiques d’une aussi grande ampleur, il est beaucoup plus facile de lever de gros budgets sur les comédies et d’ailleurs malgré la complexité de la production, je n’ai eu qu’une seule crainte : c’est que ce film de passionnés ne se fasse pas ! », confie la productrice en guise de conclusion. Cela aurait été dommage notamment parce que, déjà acheté dans plusieurs pays, ce film français représentera une fort belle vitrine du savoir-faire français !
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #43, p. 88-90
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