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Christophe Canis, directeur artistique postprod, est garant de l’exigence qualitative du feuilleton en termes de son, d’image et d’effets spéciaux. © DR

France TV, plongée dans la postprod du studio de Montpellier

 

Depuis un an, le dernier étage de la fusée Vendargues est en place. Le groupe France Télévisions a ainsi rapatrié le service de postproduction de Saint-Cloud (Le Franay), dépendant de La Fabrique, la direction des moyens internes de fabrication du groupe. Une arrivée qui a provoqué une « petite révolution », selon Olivier Roelens, responsable des productions fiction pour le groupe. L’objectif est en effet d’optimiser la production du feuilleton quotidien Un si grand soleil, et de compléter le dispositif du studio proche de Montpellier. « On dispose désormais d’une boîte à outils s’adaptant à tous les besoins », témoigne celui qui pilote le site. Mises à part l’écriture et une partie du casting, tout peut être fait sur place !

Ce choix respecte la logique de développement du groupe. Vendargues se veut un pôle stratégique pérenne, équipé pour répondre aux besoins futurs, même si le programme s’arrête. « Comme la postprod, l’ensemble du pôle a été dimensionné plus grand que les besoins de la série », annonce Olivier Roelens. « Notre fonctionnement est adapté pour accueillir, aujourd’hui et dans l’avenir, de nouvelles productions internes et externes. »

 

Deux auditoriums de mixages, construits sur des dalles acoustiques indépendantes, sont dotés de consoles Avid S6 24 faders pilotant deux Avid Pro Tools. © DR

 

Calme et confort

Salle d’étalonnage © DR

Pour accueillir ce nouveau service, France Télévisions a aménagé une aile du bâtiment. Sur deux étages, on retrouve de multiples salles : treize pour le montage, deux pour l’étalonnage, cinq pour le montage son, deux pour le mixage, une pour la post-synchro, ainsi que des pièces dédiées aux FX des Tontons Truqueurs, à la planification, à l’ingest/dispatching, ainsi qu’aux serveurs et moyens techniques. Et pour que la postprod ne soit pas isolée, cette aile intègre également des bureaux de production, des salles d’administration, cinq espaces de préparation de tournage, ainsi que la déco, la régie et la reprographie. Il y a même une zone de convivialité !

« On ne voulait pas d’un couloir infini de salles », confie Olivier Roelens. « Sur les deux niveaux, il y a du mouvement, les gens se croisent. Cela favorise les contacts, la communication. » Le tout, dans une ambiance calme et lumineuse, les fenêtres donnant sur des arbres et un petit lotissement. « On n’a pas l’impression d’être dans le même bâtiment ! »

 

Salle de mixage © DR

Ce déménagement était l’occasion de mettre à jour les outils techniques. « Par rapport à Saint-Cloud, c’est plus propre, plus lumineux, parfois limite un peu trop ! », glisse Olivier Leibig, truquiste. « Les équipements sont largement meilleurs : de grands écrans, des ordinateurs plus puissants… » Stéphane Panouillot, directeur technique du site de Vendargues, confirme cette évolution : « On a un peu plus de matériel, un peu plus de stockage. Les machines sont plus récentes, donc plus performantes. Cela nous apporte plus de souplesse. »

 

Trois salles de montage son disposent d’Avid Pro Tools Ultimate couplé à des iPad pour les réglages. La démarche sonore a évolué, se focalisant désormais sur le timbre des voix. © DR

 

Équipement de pointe

Côté technique justement, chaque salle est équipée de périphériques reliés à une vingtaine de stations de travail Lenovo déportées. « Ce ne sont pas des postes virtuels, mais le serveur offre la possibilité d’une prise en main dans chaque salle, ou même en distanciel », détaille Stéphane Panouillot. L’architecture logicielle repose majoritairement sur les solutions Avid. Les salles de montage disposent d’Avid Media Composer, alors que celles de montage son proposent Avid Pro Tools Ultimate couplé à des iPad pour les réglages.

Les deux auditoriums de mixages, construits sur des dalles acoustiques indépendantes et habillés de pièges sonores, de portes acoustiques, de murs obliques et d’un projecteur Optoma, sont dotés de consoles Avid S6 24 faders pilotant deux Avid Pro Tools (en player et recorder). « Leur volume est suffisant pour se rendre compte de ce que donnerait le résultat dans une grande salle », note Stéphane Panouillot. « Elles sont en mesure d’accueillir des bruiteurs, des comédiens pour de l’enregistrement voix. » Une cabine post-synchro, tournant sous Mosaic, offre une bande rythmo, quatre micros Neumann U87 et un projecteur Optoma. Bientôt, deux micros « cinéma » viseront à harmoniser les couleurs de voix avec les prises du Kantar.

Enfin, les salles d’étalonnage fonctionnent sous DaVinci Resolve 17.5, alors que le truquiste et les équipes VFX ont accès à la suite Adobe, notamment After Effects, ainsi que les solutions Nuke et Unreal.

Pour orchestrer cet ensemble hétéroclite, la salle informatique abrite une workstation nodale équipée d’outils Avid et du logiciel d’admin Limecraft. Les machines essentielles sont redondées ou ultra-sécurisées pour limiter les risques d’arrêt. Avid Mediacentral permet la gestion média, avec son option de consultation à distance Mediacentral Cloud UX. Le stockage du serveur Avid atteint les 540 téraoctets. « Cette architecture répond à deux besoins : l’urgence, et le maintien des flux », conclut le directeur technique Stéphane Panouillot.

 

Au cœur de la postprod, l’équipe des Tontons Truqueurs assure l’ensemble des effets vidéo d’Un si grand soleil : incrustations, décors 3D temps réel…

 

Exigence permanente

Si la liste des équipements a de quoi impressionner, c’est pour faire face à de fortes contraintes. Le feuilleton Un si grand soleil impose en effet une organisation millimétrée et un rythme effréné : sur des cycles de trois semaines, quinze épisodes de plus de vingt minutes sont réalisés et livrés… soit un par jour ! Une prouesse, sachant que les producteurs ont fait le choix d’une direction artistique exigeante à tous les niveaux.

Christophe Canis, directeur artistique postprod affilié au feuilleton, doit ainsi conjuguer la temporalité et les attentes en termes de son, d’image et même d’effets spéciaux, en lien avec une DA déléguée aux VFX. « Tous les jours, sur chaque épisode, nous devons défendre une direction artistique précise et élaborée », expose-t-il. « Pour garantir une continuité éditoriale, visuelle et sonore. » L’esprit global, c’est la « mini fiction quotidienne ». « Comme on se situe en access prime time, on veut s’affranchir des contraintes du soap. Faire quelque chose qui ressemble à une série, mais au quotidien. » Un enjeu crucial pour « emmener » les téléspectateurs vers la fiction du prime. « Il ne faut pas que ce soit trop dynamique, une succession de plans. On recherche un rythme de montage pas trop élevé, qui s’adapte à chaque situation : drama, action. »

La qualité commence par « une belle image », grâce à des optiques de qualité, des chefs opérateurs confirmés… Puis la postprod s’efforce de la « magnifier ». Ainsi, l’étalonnage, qui peut être différentiel dans les plans à incrustation FX, vise à la rendre « séduisante, chaude, contrastée mais pas dure. C’est très qualitatif ! » La qualité passe aussi par les effets : un seul truquiste nettoie sur After Effects jusqu’à 70 plans en une journée ! « On fait beaucoup de réparations : stabiliser des plans qui bougent trop, effacer les éléments que l’on ne doit pas voir, et de petits effets et incrustations », explicite le truquiste Olivier Leibig. « On doit boucler un épisode par jour. On tourne donc à plusieurs, avec parfois des renforts. »

Pour le son, les choses ont évolué, selon le directeur artistique. « Dans un premier temps, on était plutôt orienté fiction. Maintenant, on se concentre sur le timbre des voix, les dialogues. On évite les épisodes bruyants. » En plus du matériau fourni chaque jour par un directeur musical parisien, l’équipe son s’autorise quelques « fantaisies » : séquences clipées, utilisation de panos (mixage des sons dans leur environnement)… Pour apporter un peu de cachet, toujours dans cet esprit « fiction ». D’ici la saison prochaine, le montage ambiance, pour le moment externalisé, devrait être réalisé sur site. Un renfort d’équipe qui permettra la préparation de templates, d’une bibliothèque sonore par décor…

 

L’équipe de planification orchestre une organisation millimétrée. Pour livrer un épisode par jour, le workflow est réglé comme une machine de précision. Les plannings sont mis à jour en permanence, selon l’avancée des épisodes. © DR

Workflow intense

Avec une telle exigence qualitative pour une quotidienne, les contraintes sont énormes. « On doit fermer les épisodes le plus rapidement possible », prévient Christophe Canis. Boucler l’équivalent de cinq épisodes par semaine impose une organisation millimétrée. Georges Iseli, responsable de la postproduction, et son équipe de planification n’ont qu’une recette : « l’anticipation ». « Pour atteindre la qualité attendue, il ne faut pas d’urgence. On doit anticiper en permanence. Prendre en compte le grain de sable qui pourrait enrayer la machine. » Les plannings s’étalent donc sur d’immenses panneaux, mis à jour en temps réel au fil de l’avancée des épisodes. « Tout s’enchevêtre : gérer des juniors, des métiers différents, l’exigence forte de la DA », liste-t-il. « On doit gérer au plus près le personnel. »

Le workflow, succession de tâches coordonnées, est réglé comme une Formule 1. Une fois les images des quatre équipes de tournage livrées à J+1, une personne réalise l’ingest, contrôle les images, les transcode et les classe selon une nomenclature. Un assistant effectue alors la synchronisation image et son à l’aide du timecode. Une personne va assurer le dispatching progressif des fichiers. Il commence par les deux à trois monteurs, selon les semaines, qui vont construire deux épisodes chacun. Un autre monteur va créer cinq résumés et coming next, tandis qu’un dernier réunit tous les éléments, ajoute le générique pour créer les « finish ».

Ces « V1 » passent par un filtre de validation du directeur artistique (qui va appliquer d’éventuelles retouches pour ne pas ralentir la cadence), de la production, de la chaîne et du réalisateur. Leurs retours sont appliqués par un monteur « coart », avant que les épisodes soient complétés par le truquiste, le monteur son direct (qui va intégrer ambiance et musiques), et enfin l’étalonneur et le mixeur. On arrive à un master qui, revalidé par le directeur artistique et la chaîne, est transféré au Centre de diffusion et d’échanges, au siège.

Dans cette course contre le temps, impossible de revenir en arrière. « Cela mettrait le workflow en danger », justifie Georges Iseli. « Les monteurs ont si peu de temps pour un épisode… » D’ailleurs, il est fréquent, lorsque des séquences sont en retard, que le montage démarre, quitte à raccrocher les plans en cours de route ! L’ingesteur doit donc être très vigilant, et Whatsapp tourne à plein régime. « Il est sur tous les téléphones », assure le responsable postproduction. « On se dit toute la journée où on en est, à quoi faire attention. On fait une fiction, mais presque comme du direct. On ne peut jamais s’arrêter ! »

 

Post synchro © DR

Encore de la marge

Cette organisation méticuleuse nécessite des professionnels aguerris. C’est ce qui explique que la majorité des techniciens postprod du feuilleton restent des intermittents de région parisienne. « L’équipe de Saint-Cloud, qui suit le projet depuis cinq ans, fait vivre le feuilleton », concède Georges Iseli. « Même si on essaie d’intégrer doucement des locaux, en les faisant monter en compétence. » Cela devrait changer à terme, selon Olivier Roelens : « Il y a plus de cohérence à faire travailler les gens là où ils habitent, éviter les déplacements. Puisque notre outil est pérenne, on veut faire mûrir un vivier de professionnels locaux. » L’enjeu passera par leur formation (lire plus loin). « Pour une quotidienne de qualité, il faut le meilleur matériel et les meilleures personnes », argumente Christophe Canis. « Des gens capables d’absorber ce type de travail, avec pragmatisme. »

Au bilan, le feuilleton nécessite une dizaine de salles de montage image, trois salles de montage son, une salle de mixage, une salle d’étalonnage… « Il y a des espaces libres », observe Olivier Roelens. « Cela nous est utile pour gérer un débordement d’activité, un retard à résorber. » De quoi s’ouvrir également à d’autres besoins, internes ou externes. « L’ensemble de nos moyens permettent de ne pas avoir qu’un seul projet. Cela permet de fidéliser les salariés, alors que le vivier local de techniciens n’est pas encore très important. » L’offre globale, des studios à la postproduction/VFX, intéresse plusieurs producteurs. « On dispose d’un éventail d’outils répondant à tous les besoins. »

En tout cas, les anciens de Saint-Cloud semblent ravis du déménagement. « On a plus de soleil et moins de trajet le matin », s’amuse Christophe Canis. « C’est plus grand, les salles sont hyper confortables, on a le dernier matériel sur le marché. On a plus de capacité, donc cela fonctionne mieux. » Surtout, être au cœur du projet de feuilleton permet de rencontrer l’ensemble des métiers, même si la communication entre services reste à développer. « Les comédiens, producteurs, l’équipe de tournage… viennent nous voir », se réjouit le directeur artistique. « On se croise tous à la cantine. On se sent beaucoup plus intégrés ! » De quoi désamorcer certaines difficultés. Christophe Canis en est donc convaincu : rejoindre Montpellier bénéficie au feuilleton. « On est toujours en phase de développement. On essaye de faire mieux à chaque fois. Être à Vendargues, cela aide à améliorer le résultat final. »

 

Former des techniciens locaux

Face aux contraintes, difficile d’intégrer des pros non-initiés. « Quand on fait rentrer un nouveau monteur, on doit y aller tout doucement pour le mettre à l’aise, pour qu’il monte en puissance », explique Georges Iseli. La limite est fixée à un « junior » par semaine. « On fait passer l’info : il faut l’accompagner, l’aider, ne pas le mettre en danger, sans fragiliser le workflow. »

À plus long terme, l’enjeu serait de former de futures recrues à cette approche singulière. « On travaille avec Pôle Emploi, l’Afdas, les organismes de formation », détaille Olivier Roelens. Deux organismes locaux, Audioworkshop (monteur son direct) et Travelling (assistant monteur) ont mis en place des formations adaptées au workflow de la quotidienne. « On reçoit les étudiants en stage, pour qu’ils mettent les mains dedans, comprennent les difficultés, le rythme. » De quoi susciter des vocations et préparer de futurs recrutements. « L’idéal ce serait d’arriver à un mélange entre locaux et profils plus expérimentés qui travailleraient à distance. »

 

L’entrée de La Fabrique © DR

Plusieurs entités, un seul projet

Entre les différentes directions, difficile de s’y retrouver. Le bâtiment de Vendargues appartient au groupe France Télévisions, et son ingénierie technique a été pilotée par la direction des technologies du groupe. Pour Un si grand soleil, La Fabrique, direction des moyens internes, intervient comme producteur exécutif de France.tv studios, filiale du groupe et producteur du feuilleton. « La Fabrique travaille ici comme prestataire, comme elle peut le faire avec tout autre producteur », indique Olivier Roelens.

La Fabrique réunit l’ensemble des techniciens, responsables techniques, d’organisation et de production, mais aussi les monteurs, mixeurs, étalonneurs… Alors que France.tv studios pilote la direction artistique, la production, la régie, la décoration ou le matériel. Mais puisqu’elles appartiennent au même groupe, les entités sont plutôt « associées au long cours » sur le projet.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #53, p. 50-54