La Fabrique, à Lille, est le centre de postproduction de FTV. Le site de Lille a servi de site pilote pour faire évoluer les autres centres en France du groupe France Télévisions.
Un entretien croisé avec Élodie Popieul, responsable des activités de fabrication, postproduction de Lille ; Philippe Vaidie, coordinateur technique de la direction de la postproduction chez France Télévisions/La Fabrique ; Jérôme Billaut, responsable technique du site, et Jean-Christophe Perney de CTM Solutions.

Vaidie, coordinateur technique de la direction de la postproduction chez France Télévisions/La Fabrique et Jérôme Billaut, responsable technique du site. © DR
Quelle est la genèse de ce projet ?
Élodie Popieul : L’ancien site de production était à Lambersart, à vingt minutes de bus de la gare de Lille. Le site était partagé avec TDF et comprenait la production (tournage des fictions et vidéo mobile) et la postproduction. Dans la réorganisation des moyens techniques, les cars sont partis à Paris, les équipes de fiction sont à Lomme car ils ont des besoins conséquents en termes de place pour le matériel de tournage (éléments de décors, matériel électrique, éclairage…) et la postproduction est désormais ici. La volonté de scinder les équipes était de pouvoir se rapprocher des gares de Lille, car de nombreux clients viennent de Paris.
Le site de Lambersart n’existe plus, il était dans un modèle architectural avec de la place perdue dans la circulation. Cette façon linéaire d’appréhender les choses n’est plus dans l’air du temps et dans les façons de travailler. Il fallait adapter la façon de travailler à l’architecture, ce qui est le cas des nouveaux locaux ; ils ont été imaginés en fonction de nos besoins. Nous sommes partis d’une feuille blanche en imaginant des pôles de fabrication. Le tout occupe une surface de 1 000 m2 mais cela semble plus vaste car la circulation est optimisée.

Comment avez-vous choisi ces locaux ?
Philippe Vaidie : Le projet a été amorcé il y a plus de deux ans. Ce qui caractérisait les locaux précédents était la présence d’un auditorium de bruitage. Il était convenu de reconstruire un tel audi sur le nouveau site et donc, dans notre cahier des charges, nous avons dû introduire une problématique supplémentaire qui était de trouver un site avec une grande hauteur sous plafond dans le centre de Lille, ce qui a pris un peu temps.C’est Laurent Vindevoghel qui s’y est attelé et a coordonné le projet de déménagement.
Le nouveau bâtiment dont nous occupons un demi-plateau est sur l’ancien site des Galeries Lafayette et, encore auparavant, c’était un cinéma. Un juste retour des choses donc. Quand le site a été rénové, plusieurs espaces ont été créés : une partie bureau, un espace de co-working, les locaux de SNCF Connect, une salle de sport. Nous avons été séduits par les espaces, notamment la hauteur sous plafond, et par le plateau brut et nu qui a permis de penser sur-mesure.
Le projet d’aménagement a été confié à Stéphane Hernandez des moyens généraux de France Télévisions. Ce service gère entre autres les problématiques immobilières. Il a pris en charge cet aspect du projet et un cabinet d’architecte a été sollicité avec les différents intervenants et corps de métier, dont un cabinet d’acoustique.
Nous avons eu la chance de pouvoir être accompagnés et nos échanges ont été constructifs avec l’ingénierie process de France Télévisions (Edmond Debar, chef de projet) et les différentes sociétés qui sont intervenues, notamment CTM Solutions.
Des salles de montage et d’étalonnage, des auditoriums ne sont pas de simples bureaux. Il y a des contraintes techniques qui nécessitent de devoir discuter avec les entrepreneurs, de leur parler de notre cahier des charges, de nos particularités. Et à ce titre, il nous faut aussi remercier Yves Dumond, directeur de la Fabrique, et Sébastien Grandsire, directeur délégué de la postproduction, de nous avoir fait confiance dans la genèse de ce projet.

É.P. : Un premier plan d’aménagement a été proposé mais il a fallu qu’ils revoient leur copie. Notamment la partie acoustique qui ne correspondait pas à nos besoins. Philippe a redessiné les plans avec les modifications nécessaires pour le son et l’acoustique.
Il y a eu une co-construction qui a permis de trouver un équilibre. Tout le projet est à cette image. Nous sommes contents d’être arrivés à cette concrétisation. Tout le monde a accepté de s’écouter. C’est rare dans les projets de cette importance qu’il y ait l’acceptation de la parole de l’autre. Toutes les équipes étaient engagées et challengées.
Est-ce que La Fabrique est un site pilote ?
P.V. : L’idée maîtresse, propre à La Fabrique – pas qu’à Lille – et surtout pour la partie postproduction, est de travailler en rationalisant les moyens techniques, et que tout ceci soit en phase avec ce qui se fait par ailleurs en termes d’équipements et de workflows. Il fut un temps, il y avait une tentative de centralisation pour certaines décisions. Mais finalement, chaque région avait la main sur ses choix techniques. Un patchwork pas simple à gérer. Pas une seule région identique à une autre, rien de centralisé, cela pose des problèmes en termes de maintenance, de contrats, de supports. À cela s’ajoute une observation, il ne faut pas que ce soit totalement différent de ce qui se passe dans le monde de la postproduction d’opérateurs privés.
Un des enjeux de ces dernières années, est que La Fabrique doit se recentrer sur des outils standards. Si nous voulons être comparés de manière juste, il faut avoir les mêmes équipements que son voisin. Partant de cette idée d’un point de vue des outils, nous nous sommes imposés d’avoir cette approche sur les locaux. Quand un client arrive à Lille, il ne doit pas se dire nous sommes dans un centre technique un peu daté. Il doit se sentir à l’aise, ne pas être dépaysé par rapport à ce qu’il peut connaître chez un prestataire concurrent. Nos clients, ce sont les réalisateurs, les producteurs, les directeurs photo qui viennent souvent de Paris. Les techniciens sont locaux avec quatorze CDI, complétés par des intermittents locaux. Les comédiens viennent de Paris pour les voix off, le doublage.

É.P. : Beaucoup de choses ont été renouvelées, voire la quasi-totalité du parc. Quelques matériels ont été déménagés car certaines productions en cours était faites sur les anciennes machines et il était plus sûr de les finaliser sur ces outils plutôt que de basculer sur les nouveaux.
Le déménagement s’est fait fin juin, avec le challenge de déménager le serveur en un week-end. Les stations de travail ont été arrêtées le jeudi soir à Lambersart. Les déménageurs sont arrivés le vendredi matin, dans un premier temps les serveurs de stockage Avid ont été déplacés. Tout le reste s’est fait sur une journée. Le samedi et dimanche, nous étions en équipe restreinte pour remettre en route les serveurs, reconnecter les machines, et les monteurs sont revenus le lundi matin et tout fonctionnait.
P.V. : Le déménagement était certes important mais il fallait que tout soit prêt pour accueillir le matériel et que, notamment, le mobilier soit prêt. Le mobilier a été fait en interne à la menuiserie de Vendargues qui travaille sur la construction de décors. Ce fut une véritable aventure ! Il faut penser à tout en amont et en avance. Imaginer comment les meubles vont s’intégrer dans les différents espaces. Quand nous sommes arrivés dans le bâtiment il n’y avait pas d’ascenseur. Il a fallu utiliser l’escalier de service et un monte-charge soit plus de sept tonnes de matériel à faire passer. Tout était livré sur le trottoir, mais toutes les équipes ont mis la main à la pâte.

Quels sont les workflows ?
É.P. : Toutes les salles montage sont reliées à un stockage centralisé Avid Nexis de 200 To. Il est possible d’ailleurs, de n’importe quelle salle, d’avoir accès aux éléments présents sur le Nexis : montage son, bruitage, montage image, mixage, étalonnage.
Concernant la partie audio, il y deux salles de montage son, deux audis de mixage le tout sur Avid Pro Tools, un audi de bruitage. Le réseau audio est en Dante pour simplifier et fluidifier les échanges. Il y a des caméras dans les audis et plateau de bruitage pour pouvoir communiquer aisément notamment à distance. Avant pour enregistrer un son, il fallait bloquer l’audi adjacent. Aujourd’hui, si un monteur son veut enregistrer un son, comme une ambiance sur un film, il peut le faire depuis sa salle, depuis le studio de bruitage. La salle de réunion est également connectée aux serveurs. Cela rajoute une souplesse que nous n’avions pas avant.
P.V. : Nous avons un projet d’entreprise qui est long à mettre en place car nos informaticiens n’aiment pas les ouvertures de ports à outrance, mais il est prévu des partages des ressources entre les différents centres régionaux. À Lyon, il y a déjà une sonothèque centralisée, mais cela reste complexe à utiliser. France Télévisions passe sur Soundminer (gestion de la sonothèque en ligne). Il sera possible depuis chaque région de se connecter via Soundminer (hébergement sur un cloud privatif) avec des logiciels en dur pour le mixages et montage son. Une version client Web légère sera même disponible pour les monteurs image.
Nous avons pris conscience qu’il y avait des richesses dans les régions mais qu’elles n’étaient pas partagées. Si à Lille on tourne une séquence censée se passer dans le sud avec des grillons, des bruits de terrasse, on peut demander à Marseille de nous fournir ces ambiances.
L’enjeu pour nous, chez France Télévisions, est de dire que les richesses de chacun doivent être rassemblées, indexées, enrichies en metadatas, nettoyées et centralisées pour les partager en étoile, dans un premier temps pour le montage et le mixage son, et dans un second temps pour les stations de montage image. Cela libère la créativité, offre de la souplesse et le tout avec des outils standards.
Concernant la partie image, il y huit salles de montage Avid Media Composer dont deux qui ont un moniteur UHD pour les finaliser en 4K. Il y deux salles étalonnage 4K DaVinci Resolve Blackmagic Design. Il y a également un labo vidéo qui gère toutes les entrées et sorties. Parmi les nouveautés, nous avons également une cellule VFX.
Quand un film entre ici, il est possible de le faire de A à Z. Cela rassure le client de savoir que tout est faisable dans les locaux et que les échanges restent néanmoins possibles à tout moment.

Quels sont les marchés ?
É.P. : En termes de marché, nous traitons sept à huit fictions par an. Principalement des unitaires mais il nous arrive de faire des séries. D’ailleurs, au moment de la reprise dans les nouveaux locaux, nous avons fini ici le montage d’un 6 x 52 min, ayant inauguré toute la partie audio, qui devait être prêt en fin d’année et qui a été diffusé début janvier 2022 : la série Manipulations de Jeanne Le Guillou et Bruno Dega avec Marine Delterme et Marc Ruchmann.
Nous gérons une grosse partie de documentaires, qui représente 50 % de l’activité que ce soit montage et/ou finitions et vont s’ajouter quelques captations comme du théâtre, de l’opéra. Nous travaillons également sur des magazines, par exemple Les Gens des Hauts, un magazine pour la région des Hauts-de-France.
Les équipes de Lille tournent sept films par an. On en récupère la majorité ici, mais comme il y a beaucoup de synergies avec les autres sites, nous sommes amenés à collaborer avec eux sur différents projets. Nous avons des montages de la série Alex Hugo qui peut être finalisée ici ou à Marseille.
P.V. : Autrefois, au niveau de la direction de la postproduction, nous avions des sites qui vivaient de manière autonome. Maintenant, nous avons une vision claire sur le planning des sites. Nous jouons sur la répartition de l’activité pour ne pas avoir une région sans activités et ce n’est possible que si techniquement les sites sont équipés à l’identique.
Quels sont les autres sites de La Fabrique ?
P.V. : Les autres sites sont Nancy, Lyon, Strasbourg, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Rennes, Paris et maintenant Vendargues. Les évolutions se font au fur et à mesure depuis plus de deux ans. Les sites sont refaits les uns après les autres sans forcément déménager comme à Lille. Cela peut être que l’audio, l’image ou uniquement les serveurs de stockage centralisé ou tout à la fois. Cette année La Fabrique Nancy sera refaite intégralement, la partie audio de Marseille en juin, et image en fin d’année. Vendargues, également, sera équipée d’une partie postproduction importante, en déploiement actuellement avec le soutien de CTM Solutions.
Lille a joué le rôle de labo, sans jouer les apprentis sorciers. On a bougé les lignes, mais en dialoguant en permanence avec les utilisateurs. Nous sommes allés dans le détail pour que les utilisateurs se sentent bien. Cela va d’un éclairage pensé en fonction de salles, de la disposition des moniteurs, du choix des sièges ergonomiques. Les meubles sont pensés au centimètre près. Un monteur arrive dans la salle, peut tout bouger. Les tables peuvent se déplacer, être changées en hauteur. Les moniteurs sont posés sur des bras pour les ajuster au mieux. Le moniteur de visionnage est sur roulette. Chaque monteur a un fauteuil personnalisé réglé ergonomiquement. Dans chaque salle, un ordinateur portable est présent pour faire de la visio, un Web Presenter pour broadcaster la sortie image, la time-line pour valider à distance.
Est-ce possible de louer les équipements à des producteurs privés ?
P.V. : Pour le moment, l’activité est suffisante en interne pour que les plannings soient pleins et nous n’excluons pas le fait de pouvoir travailler avec des sociétés pour faire de la prestation pour d’autres structures. S’il y a de la place, nous ne sommes pas fermés. Logique de performance économique.

Quel est le partenariat avec CTM ?
Jérôme Billaut : Nous avons étudié nos besoins pour dimensionner les infrastructures. Une fois le cahier des charges établi, il a fallu imaginer comment les demandes pourraient évoluer dans le futur. À la suite du dépouillement de l’appel d’offres, CTM Solutions a remporté le marché et s’est inscrit dans une collaboration globale. Il est important d’avoir un regard croisé. Nous avions des intentions et CTM Solutions avec son expérience, sa valeur ajoutée, a pu en valider certaines et en proposer d’autres.
Jean-Christophe Perney : Philippe disait qu’il voulait un centre de postproduction identique à ce qu’on trouve sur le marché. Nous travaillons pour de nombreux projets innovants, ce qui nous donne une vision transverse sur ce qui se fait en termes de références, d’outils, de process et permettre ainsi au site de Lille d’être dans cette démarche de création d’une structure de postproduction identique à ce qu’on trouve à Paris. Nous avons pu partager les différents retours d’expérience client avec les équipes de Lille. Cette association de compétences est profitable à tous.
CTM Solutions a déployé depuis l’installation de l’infrastructure de Post-production de France Télévisions Lille plusieurs autres sites de la Fabrique comme Bordeaux et Rennes notamment dans le cadre du contrat cadre que nous avons remporté avec France Télévisions.
Nous avons eu ainsi l’opportunité d’up-grader et d’installer de nombreux autres studio Sons tous équipés de systèmes Avid Pro Tools équipés des dernières interfaces Avid MTRX & MTRX Studio et des nouvelles consoles Avid S6M40.
Nous avons voulu accompagner aussi l’ensemble des équipes métiers de France Télévisions la Fabrique en leur proposant les différentes formations nécessaires afin de maîtriser ces nouveaux outils en termes d’exploitation et de maintenance. CTM a travaillé en collaboration étroite avec les équipes de l’Université de France Télévisions afin d’optimiser les plannings correspondants, et pour définir ensemble les programmes de formation adaptés à la situation de chacun des sites. CTM Solutions a été récemment recertifié avec le label qualité Qualiopi (attestant ainsi de la qualité du processus mis en œuvre par CTM Solutions concourant au développement de ces compétences en matière de formation).
L’ensemble des stockages centralisés Avid NEXIS ont aussi été fournis récemment par CTM Solutions au niveau national pour remplacer des anciens systèmes Avid Isis 5500 en NEXIS E2 100 TB sur l’ensemble des sites (pour plus de capacités et de bandes passantes).
Actuellement, nos équipes sont en cours de déploiement de la nouvelle postproduction du site de Vendargues dédié chez France Télévisions à la fabrication de la production de la série à succès Un Si Grand Soleil diffusée quotidiennement sur France 2.
Nous avons à la fois la charge et la responsabilité de l’intégration de la nouvelle plateforme d’Asset management Avid MediaCentral Production Management et de l’intégration de l’ensemble des nouvelles stations de postproduction de type Lenovo P620 et Avid Media Composer qui seront toutes reliées autour d’un nouveau stockage centralisé Avid Nexis E2. Le module Avid Mediacentral Cloud UX a lui aussi été intégré à la plateforme par les équipes pour permettre une validation simple des séquences et des rushes via un simple navigateur Web.
Les équipes de CTM ont aussi intégré sur le site deux nouveaux studios de mixage audio basés sur les consoles de mixages Avid S6M40 et cinq salles de montages Audio Pro-Tools.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #46, p. 106-110