Retour avec le réalisateur et son producteur, Stéphane Millière, président de Gédéon Programmes, sur ce film documentaire qui a expérimenté une technologie à la hauteur de cette église si originale née de l’imagination d’Antoni Gaudí, un architecte au génie inclassable.
Non seulement la collection de films produite par Gédéon Programmes s’intéresse à des monuments emblématiques, incontournables, « ayant une part cachée », comme le souligne Marc Jampolsky, mais elle semble tout indiquée pour se pencher sur la Sagrada Familia, cette basilique à ce jour toujours inachevée, le bijou de Barcelone.
« La Sagrada Familia : le défi de Gaudí nous raconte l’histoire de ce monument, comment il a été construit, mais aussi qui était cet Antoni Gaudí, ce personnage inouï pour son époque, ce visionnaire, qui n’a en architecture aucun équivalent », explique Stéphane Millière. Comme à son habitude, Marc Jampolsky a mené l’enquête autour de son « monument sujet » et celle-ci est particulièrement passionnante.

Un atelier parti en fumé
La construction de l’édifice catalan débute en 1882 et Antoni Gaudí y consacre une bonne partie de sa vie. Quand l’architecte meurt en 1926, renversé par un tramway, l’édifice est bien loin d’être achevé. Conscient très tôt que son œuvre ne sera pas terminée de son vivant, l’architecte laisse de nombreux documents, maquettes et croquis comme lignes directrices. À l’instar des autres monuments décryptés dans cette collection de films, « des millefeuilles transformés par de multiples architectes », comme le souligne Stéphane Millière, la construction de la Sagrada Familia se poursuit depuis 120 ans, grâce à d’autres bâtisseurs. Ce bâtiment constitue même un cas d’école. « Il pose à lui seul la question de l’héritage, de l’interprétation des idées de l’architecte », souligne Marc Jampolsky.
Si Gaudí a laissé un grand nombre d’indications pour guider ses successeurs dans la poursuite de son œuvre, en 1936 son atelier brûle, partent alors en fumée maquettes, esquisses et autres documents. « Ses idées étaient très mystérieuses, très complexes. Il fallait mettre en jeu des techniques que l’on ignorait. Il avait imaginé quelque chose qui était presque inconcevable. Quand le chantier a repris dans les années 60-70, de telles formes n’avaient jamais été construites », précise le réalisateur.

Afin de tenter de percer le mystère de cet architecte inclassable, Marc Jampolsky effectue un véritable travail de détective pour remonter « aux origines de son inspiration et la manière dont elle s’est transmise à ses successeurs ». Grâce aux traces, croquis et dessins, conservées notamment par les assistants du maître, les architectes peuvent continuer à bâtir cet édifice. Juste après la Seconde Guerre mondiale, un puzzle constitué de plus de 10 000 morceaux de maquettes est reconstitué « afin de percer au maximum ce à quoi cette construction devait ressembler », raconte-t-il.
Après avoir visité les différentes maisons de Gaudí, il retrouve les historiens dépositaires des plans de ces créations de l’architecte (les Casa Batllo et Mila), puis il découvre l’atelier et la question ne se pose pas. Le reconstituer est une évidence pour cerner le processus de création d’Antoni Gaudí. L’option choisie est aussi atypique que le sujet : recréer en numérique le décor dans lequel Gaudí a pensé son grand projet.

Un atelier recrée en 3D
Pour comprendre ce que ce créateur avait dans la tête, Marc Jampolsky et Stéphane Millière ont fait le pari de reproduire avec le plus de fidélité ce lieu de création. « Nous avons réalisé un travail qui n’avait jamais été mené : réunir toutes les photographies et documents existant sur cet endroit », détaille Marc Jampolsky. C’est aidé de l’historien Juan Jose Lahuerta, l’un des meilleurs spécialistes de Gaudí, qu’il fouille toutes les archives existantes et réunit une trentaine de sources, tout au plus. Chacune est analysée, décortiquée. « Ce travail, en amont proche de celui d’un historien, a permis de retrouver les éléments du décor, de les remettre à leur place en s’appuyant sur les photographies », détaille Stéphane Millière. Un travail de fourmi extrêmement complexe, chaque pièce étant reproduite, avec les innombrables maquettes, sculptures, objets, etc.
Reconstruire cet atelier en décor réel « aurait coûté plus de 300 000 euros. Cela aurait été une folie, pour le détruire, de plus, il aurait fallu le simplifier et il n’aurait été possible que de présenter des parcelles du lieu », reprend le producteur. Rentrer dans l’antre de Gaudí et dans sa tête « est un complément de l’enquête de terrain », ajoute Marc Jampolsky. « Par cette méthode, une maquette 3D existe désormais et elle peut être utilisée pour de la recherche par les historiens », ajoute Stéphane Millière. C’est ainsi que pendant l’exposition Gaudí, organisée du 12 avril au 17 juillet prochain, dans les murs des musées d’Orsay et de l’Orangerie, le public sera invité à flâner dans l’atelier de l’artiste via à la projection de cette maquette 3D.

Pour créer cet atelier virtuel, Gédéon Programmes a fait appel à un de ses partenaires, Hubert Naudeix et Aristeas, son agence multimédia spécialisée dans la restitution 3D du patrimoine. Ce dernier effectue un travail d’assemblage numérique des clichés, pas toujours très nets, ni en bon état. Assemblés et retravaillés en images de synthèse, ils permettent de recréer un modèle virtuel à 360° de l’atelier. Tout y est reproduit de manière extrêmement fine, tant les éléments tels que les maquettes en fil de fer et plâtres, mais aussi les luminosités spécifiques, reflet des ambiances de chacune des pièces.
« Ce lieu unique nous livre des clés sur la manière dont Gaudí travaillait. Ce travail de reconstitution nous a vraiment permis de comprendre de manière beaucoup plus fine les éléments qu’il mettait en forme à travers ses maquettes. Cet atelier extrêmement chargé ressemble plus à un atelier d’artiste où tous les matériaux sont mélangés, où l’on trouve des morceaux d’essais dans tous les coins, des maquettes, des éléments construits en hauteur… »
Composé de trois pièces, l’atelier comprenait un studio photo, dans lequel posaient des modèles permettant à Gaudí de comprendre la forme des corps, et à côté d’une réserve où étaient entreposés des moulages en plâtre, des reproductions enchevêtrées tous les sens « tel l’Enfer de Dante. Ce lieu extraordinaire, rencontre entre l’art et l’architecture, reflète l’originalité de l’esprit de Gaudí », glisse le réalisateur.

Un atelier qui devient réel
Une fois la reconstitution numérique réalisée par Aristeas, le fichier est ensuite traité par la société Arforia, afin de créer les textures, de l’adapter à une 3D précalculée en temps réel. Entre alors en scène une technologie extrêmement novatrice proposée par Plateau Virtuel. Pour ce film, Gédéon Programmes s’est ainsi tourné vers une technique totalement innovante, utilisée pour la série The Mandalorian (Disney). Si Plateau Virtuel a déjà travaillé sur des publicités, des clips, c’était aussi un projet original pour la société et un travail important a été nécessaire afin de bien préparer le tournage.
Puisque c’est nouveau, il fallait rassurer sur la faisabilité de ce projet ambitieux qui a nécessité de la part du réalisateur un temps d’apprivoisement. Mais il en est sorti séduit et refaire un film avec des fonds verts lui paraît difficile après cette expérience. « Il y a un petit exercice au début, il faut se figurer dans l’espace, nous sommes très vite happés par le décor, il faut avoir les perspectives dans la tête et faire jouer les comédiens en fonction de celles-ci. Nous jouons avec des raccords lumière, tout est réglable via les ordinateurs, tout est faisable en direct. Nous pouvons ainsi enlever un élément 3D du décor à volonté », se réjouit Marc Jampolsky, ravi.

« Notre questionnement était de savoir si cette technologie serait utilisable avec un espace restreint, très chargé. L’atelier n’est pas uniquement un décor, mais une réalité palpable, une part du récit. Avec un fond vert, ce dernier aurait été relégué au niveau d’un simple décor », reprend Stéphane Millière. Et pour faire vivre cet atelier et rendre ce film encore plus passionnant, des scènes de fiction en catalan ont été tournées dans le studio de Plateau Virtuel. Marc Jampolsky, a, ainsi, « en s’appuyant sur les écrits de Gaudí et de ses contemporains, tourné des reconstitutions avec des acteurs catalans pour illustrer ses méthodes et sa pensée », explique Stéphane Millière.

Outre le coût qu’aurait impliqué la reconstitution d’un décor « en dur » de cet atelier, choisir l’option « studio virtuel », implique aussi de travailler différemment et de porter encore plus de soin à l’amont du tournage. « C’est un énorme travail de préparation, mais après les scènes existent immédiatement au tournage (hors étalonnage). Cela permet de travailler plus sur la direction des acteurs et le jeu global. C’est vraiment le contraire de l’incrustation sur fond vert qui implique énormément de travail après le tournage. Dans le cas du fond vert où l’on accroche des bouts de ficelle au plafond avec des gommettes afin de pouvoir aider les comédiens et les diriger, c’est très inconfortable. Avec le plateau virtuel, ils ont réellement tout ce qu’il faut pour jouer. Le point se fait sur les comédiens, il faut se mettre la structure dans la tête, notamment sur les plans larges. C’est minime par rapport à tous les avantages. Ce n’est pas comme sur une incrustation, les comédiens ont aussi la lumière du décor qui les éclaire et elle peut être changée », ajoute-t-il.
Un enthousiasme que partage Stéphane Millière : « Finalement, la postproduction est remplacée par de la préproduction, tout est pensé scène par scène, le décor est découpé en fonction des scènes : le décor 3D est “démontable” à l’envie, on peut enlever le mobilier, selon la manière dont on tourne il peut être incrusté numériquement, soit être placé physiquement dans l’image. Même si c’est un énorme travail de préparation, avec cette technologie, les scènes existent immédiatement au tournage. Cela permet de travailler plus sur la direction des acteurs ».
Après avoir réalisé plusieurs films avec des fonds verts, Marc Jampolsky confie avoir le sentiment d’avoir changé de dimension et glisse : « J’aurai du mal à revenir en arrière ». D’autant que, comme ajoute le producteur, ce type de tournage permet d’imaginer une infinité de possibilités narratives : « On peut ainsi imaginer un film avec un mécanisme de machine à remonter le temps, créer un théâtre virtuel, modifiable en temps réel », conclut-il.
La Sagrada Familia : le défi de Gaudí a été diffusé le 16 avril sur Arte. Il sera ensuite diffusé notamment au Japon (NHK), mais aussi sur la plate-forme Curiosity Stream, au Canada (Radio Canada).

FICHE TECHNIQUE
La Sagrada Familia : le défi de Gaudí
- Budget : 900 000 euros
- Réalisateur : Marc Jampolsky
- Auteurs : Marc Jampolsky et Marie Thiry
- Producteurs : Stéphane Millière et Maya Lussier Seguin (Gédéon Programmes)
- Coproducteurs : Arte France, Atomis Media, Produccions Quart, NHK, Curiosity Stream, Musées d’Orsay et de l’Orangerie
- Modélisation 3D : Hubert Naudeix
- 3D temps réel : Arforia
- Directeur de la photographie : Raul Fernandez
- Décor : Jean-Louis Leibovitch
- Studio de tournage : Plateau Virtuel
- En association avec Histoire TV, TV3 Catalunya, Movistar, Ceska televize
- Avec la participation du Centre National du Cinéma et de l’Image Animée et de la Procirep-Angoa
Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #46, p. 116-120
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