Peut-être avez-vous assisté l’an dernier à la conférence du Satis qui s’intitulait « Les caméras du futur », ou l’avez-vous vue en replay ? J’avais alors souhaité réunir des acteurs du secteur audiovisuel avec le public pour que l’on réfléchisse ensemble aux évolutions vers lesquelles pourraient s’orienter nos caméras, ayant déjà atteint un tel niveau de maturité. Anna Doublet faisait partie du panel, en tant que responsable des solutions professionnelles pour la branche européenne de Sony. Au cours de la discussion, elle avait mentionné l’existence d’un laboratoire de recherche fondamentale ici, à Paris.
Étonnée que la firme nippone fasse de la recherche en dehors du Japon, et encore plus curieuse de connaître les sujets d’étude des scientifiques, j’avais fait part à Anna de mon envie de visiter les lieux et de rencontrer les équipes. Quelques mois plus tard, je me suis ainsi retrouvée dans le quartier des écoles à pousser une discrète porte mentionnant à peine le nom de la société, et donnant accès au Sony Computer Science Laboratory (CSL) de Paris. Là, j’ai été accueillie par quatre chercheurs qui m’ont présenté la vocation de leur laboratoire, ainsi que leurs sujets d’études.
À la différence de Sony Research, qui réunit artistes et scientifiques pour de la recherche appliquée au développement des futurs outils de création, il s’agit ici de recherche fondamentale.
La mission du CSL est triple :
– la recherche pour l’avenir de l’humanité et de la planète ;
– aller au-delà de la recherche académique en menant des actions concrètes ;
– agir au-delà des frontières.
Il s’agit là d’une vocation ambitieuse, car destinée au bénéfice des hommes et de la société, avant celui d’une firme.
Pour mener cette mission, Sony a créé quatre laboratoires, à Tokyo d’abord puis à Paris (dès 1996), complétés plus récemment par Kyoto et Rome, avec l’idée que les différences culturelles offriraient diverses perspectives. Il s’agit d’une petite équipe, une quarantaine de chercheurs au Japon et une vingtaine en Europe, tous issus de la physique, des sciences de l’informatique ou de l’ingénierie robotique. Chacun d’entre eux réfléchit à un angle novateur dans son champ de recherche, qu’il se doit de pratiquer lui-même (par exemple la musique). Ils croisent les disciplines avec leurs collaborateurs, font participer des artistes ou échangent avec d’autres laboratoires extérieurs pour enrichir leurs projets.
Il s’agit de développer des notions à long terme plus que de trouver des applications ponctuelles, dans des champs parfois éloignés de ce pourquoi on connaît Sony, par exemple l’agriculture et le développement durable.
Le laboratoire Sony CSL-Paris bénéficie pour cela des subventions de l’Union Européenne via les programmes de recherche H202O et Horizon (pour les projets Valawai n°101070930, Muhai n°951846 et Dream n°101046451). Ainsi, non seulement ses chercheurs développent des brevets et rédigent des publications académiques, mais ils créent aussi des prototypes pour mettre en application leurs concepts.
Quelques champs de recherche
Si cela vous semble abstrait pour l’instant, ça le sera nettement moins à la lecture des champs de recherche des différents membres de l’équipe européenne.
Ainsi Pietro et Giulio étudient l’infosphère, le premier pour analyser la diffusion des informations et comment les fake news émanent d’un vide laissé quand la demande d’infos est plus grande que l’offre proposée par les médias, le second réfléchissant à la création d’une intelligence artificielle ayant des valeurs morales, dans le cadre du projet européen Valawai (Value-Aware AI).
Remi, quant à lui, tente de comprendre l’origine du langage en faisant communiquer des robots entre eux. Toujours autour du langage, Martina réfléchit à une IA qui aiderait les enfants ou étudiants en difficulté, pour la lecture notamment, et Inès tente de créer une IA qui générerait des structures narratives en se basant sur un ensemble de données vérifiées, afin de générer des textes fiables. On voit qu’il s’agit de sujets dans l’ère du temps, qui sont au cœur des débats de société.

Peter Hanappe, qui me reçoit, dirige le laboratoire parisien ainsi que l’équipe en charge du développement durable. Il rappelle qu’au XIXe siècle notre capitale comptait une profusion de micro-fermes capables de faire pousser assez de légumes pour nourrir tous les habitants, à l’époque un million de personnes, sur des surfaces très réduites. En mêlant l’héritage du passé et les technologies de pointe actuelles, Peter et David cherchent à trouver des alternatives à l’agriculture intensive et conçoivent des robots capables d’effectuer des tâches rébarbatives telles que le désherbage, pour éviter le recours aux produits chimiques qui empoisonnent notre atmosphère. Ces outils pourraient permettre aux agriculteurs de gagner en efficacité tout en limitant l’impact sur l’environnement.
Aliénor développe des instruments optiques pouvant suivre la pousse des plantes et évaluer leur bonne santé, afin de déceler d’éventuels problèmes. L’équipe réfléchit aussi à une exploitation des eaux usées, dont les microbes pourraient servir à fertiliser les sols, voire à produire de l’électricité.
On le voit, il s’agit de sujets véritablement « game-changers », et on peut espérer qu’en étant développés au sein d’une firme de l’ampleur de Sony ils puissent aboutir à générer de nouvelles pratiques, qui effectivement pourraient bénéficier à notre planète, et par conséquent à l’humanité.

Je rencontre aussi Alexis André, un génie ultra-prolifique qui vient de passer vingt ans au siège tokyoïte du CSL, à se pencher sur les processus de création artistique. Ses recherches ont trouvé de multiples moyens de se concrétiser, avec des réalisations aussi nombreuses et variées que l’application EōN développée avec Jean-Michel Jarre, qui produit des éléments visuels organiques pour accompagner une musique infinie, ou la console de jeu Toio, distribuée au Japon et en Chine en réponse à cette constatation : les distractions sont trop souvent conçues pour être consommées de manière passive.
Il travaille particulièrement sur les possibilités fournies par l’art génératif, pour créer des installations immersives, mais aussi des carreaux de carrelage ou une police, inventés à partir d’un logo. Si vous êtes déjà allés à Tokyo, vous êtes forcément passés au célèbre carrefour de Shibuya, au-dessus duquel est installée une horloge Sony qui s’inspire de ce qui se passe dans l’environnement immédiat, capté par des caméras, pour générer le graphisme des aiguilles indiquant l’heure : voilà une des créations d’Alexis.
Le styliste Issey Miyake a fait appel à lui, pour créer les palettes de couleurs de ses collections à partir de photos, de même qu’un tisseur de kimonos ou un artiste céramiste. Avec ces derniers, il a conçu des systèmes génératifs qui reprennent le style de l’auteur pour créer un nouveau produit. Cela leur permet de facilement tester différentes options, grâce à un gain de temps énorme dans des processus habituellement longs. L’objet créé n’est pas le fruit du hasard d’une intelligence artificielle mais celui d’un algorithme dont Alexis maîtrise le code et qui respecte le travail des artistes.
Ces outils font se questionner sur ce que sont la créativité et la direction artistique. On vient avec une intention, des idées, et le fait de pouvoir plus facilement les concrétiser aide à les évaluer, à les tester, pour créer un produit plus abouti.
Michael Anslow développe lui aussi des outils créatifs, notamment autour du texte. Il travaille sur des interfaces destinées à aider à l’écriture, dans lesquelles on peut spécifier une intention en intégrant des éléments visuels ou sonores, pour obtenir les paroles de chansons par exemple.
Pour cela il collabore avec Cyran Aouameur, membre de l’équipe musique qui regroupe huit personnes, et lui-même musicien puisque pratiquer son champ de recherche fait partie des prérequis du laboratoire. Il me montre un numéro du magazine Tsugi consacré à l’intelligence artificielle et à la mutation qu’elle entraîne dans la musique, numéro auquel le CSL a contribué. C’est un sujet qui lui tient à cœur : « La société a peur de l’IA comme elle a toujours eu peur des nouvelles techniques et technologies. L’impression a permis à de grands orchestres de jouer ensemble, il y a cinquante ans les synthétiseurs ont pris place aux côtés des autres instruments, et aujourd’hui l’IA est un outil de plus pour créer de nouveaux sons. » Cyran voit deux types d’application de l’IA dans la musique : le traitement du signal, avec des outils plus intuitifs pour mixer et masteriser soi-même les morceaux, et la génération de contenu et de nouveaux sons.
Un impact réel
Pour développer des outils pour un large public, le CSL s’est équipé d’un studio d’enregistrement et collabore avec de nombreux artistes. Il en est sorti la technologie Drum GAN intégrée dans le logiciel Backbone de Steinberg, qui est un générateur de sons de batteries, ou BassNet qui crée des lignes de basse à partir d’un fichier musical de référence.
Grâce à ces solutions innovantes et intuitives, la musique devient accessible au plus grand nombre. Les applications sont nombreuses, et peuvent venir enrichir les domaines du jeu, du montage vidéo, du spectacle vivant, mais aussi de la création d’ambiances sonores dans tous types de lieux.
On le voit, bien qu’étant une toute petite entité au sein de l’imposante firme Sony, les chercheurs des Computer Science Laboratories ont un impact réel, puisqu’ils sont accompagnés par une société qui a la capacité de développer et de distribuer le fruit de leurs études. Ainsi, les idées issues de la recherche fondamentale prennent forme dans des applications pouvant avoir des retombées concrètes sur notre vie quotidienne, et même sur l’avenir de notre planète. Ces scientifiques sont de véritables game-changers, œuvrant dans l’ombre pour un monde meilleur.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #54, p. 148-150